‹ Le Moulin rougeChapitre 36 sur 53 · MADAME AUDOUIN · texte numérisé non relu

MADAME AUDOUIN

Un éclat de rire des trois complices accueillit cet échange de cyniques métaphores.

— Mes chers amis, reprit le baron après cet aaiès de gaîté franche — maintenant, s’il vous plaît, procédons au partage.

Ce partage était assurément la chose que les deux cousins désiraient le plus. •

Roland fit trois parts de l’argent gagné. — La somme totale, nous l’avons dit, était de quatre-vingt dix mille livres... — chacun des oiseaux de proie en touchai trente mille.

Jamais La Morlière et Barsac n’avaient eu tant d’argent en poche... — c’est à peine s’ils pouvaient en croire leurs yeux. — Ils se livraient à mille folies et couvraient de baisers les précieux chiffons, comme fait un amant des lettres de sa maîtresse.

— Monsieur le baron, s’écria La Morlière dans un élan de reconnaissance — je vous dois ma fortune!.. — Ces trente mille livres vont si bien fructifier entre mes mains que je veux me voir millionnaire avant six mois!.. — je n’oublierai jamais vos procédés de cette nuit à notre égard... — en toute occasion, je vous en supplie, faites état de moi comme d’un homme absolument à vous...

— Je vous en dis autant pour mon compte, monsieur le baron, appuya le chevalier de Barsac.

LE MOULIN nOÜGE

— Eli ! messieurs — répliqua Lascars, vous me rendez confus !... — le service que j’ai pu vous rendre était peu de chose ! — vienne l’occasion de recommencer et vous me trouverez tout prêt...

Six heures du matin allaient sonner. — Un jour blafard faisait pâlir la lueur des bougies expirantes. — Le baron prit congé des deux cousins, et, les poches beaucoup mieux garnies qu’au moment de son arrivée à Paris la veille au soir, il se dirigea, à travers les rues désertes, .vers le bureau des voitures de Saint-Germain.

Trois heures plus tard il mettait pied à terre à l’entrée de Bougival, il rejoignait l’endroit où il avait amarré son bateau le jour précédent, et regagnait le .Moulin-Noir.

Sauvageon, dont la convalescence faisait des progrès rapides, l’accueillit avec tes démonstrations d’une joie si vive que Lascars se dit :

— Est-ce que véritablement ce drôle me serait attaché!. — C’est possible, après tout, mais néanmoins la chose est bien invraisemblable...

Une demi journée de sommeil répara les fatigues d’une nuit de jeu, et, quand vint le soir, le baron parfaitement reposé traversa de nouveau la Seine pour se rendre à la maisonnette du Bas-Prunet. — 11 était décidé à ne pas retarder plus longtemps sa déclaration formelle et à demander, séance tenante, la main de Pauline Talbot.

Quant à l’obtenir, ceci, pour lui, ne faisait point question.

Au moment où il allait frapper à la porte du petit jardin, cette porte tourna sur ses gonds, comme si (|uelqu’un, placé derrière elle, avait attendu pour l’ouvrir qu’un faible blruit de pas trahit l’approche du visiteur.

— C’est Pauline... — pensa Lascars. — Quelle impatience!..

Il se trompait...

A peine eut-il franchi le seuil qu’il se vit en face de la placideet loyale figure de madame Audonin. — Une nuance

d’embarras, et même de tristesse, s’étendait sur ce visage ' un peu vulgaire, mais dont le regard et le sourire exprimaient la franchise et le dévouement.

Madame Audouin était seule.

Cette solitude inquiéta Lascars, d’autant plus que la bonne dame, voyant qu’il se disposait à prendre la parole, fit un geste expressif pour l’engager à garder le silence.

Le baron se pencha vers elle et lui dit tout bas ;

— J’espère, madame, qu’il n’est rien arrivé de fâcheux à mademoiselle Talbot ?..

— Rien absolument... — répondit madame Audouin du ■ même ton — seulement je désire que Pauline ignore votre présence ici...

— Pourquoi donc?..

— Parce que je désire avoir avec vous un entretien particulier...

L’inquiétude de Lascars était dissipée. — Une surprise extrême la remplaçait. — Il se demandait en vain quel genre de confidences ou de questions la gouvernante de mademoiselle Talbot pouvait avoir à lui adresser.

— Madame — murmura-t-il, je suis à vos ordres.

— Suivez-moi, je vous enprie, monsieur — reprit madame Audouin — et tâchez de ne pas faire crier le sable sous vos pieds...

En même temps la bonne damese dirigeait vers une tonnelle de verdure située à l’extrémité du jardin.

Lascars en passant devant la fenêtre encadrée de liserons et de volubilis, jeta un regard sur l'intérieur faiblement éclairé de la maisonnette.

Après avoir parcouru un espace d’environ cinquante pas, madame Audouin et Roland arrivèrent au berceau de verdure dont nous avons fait mention, et sous lequel se trouvait un banc de bois.

Madame Audoin s’assit, et,commeLascars restait debout, elle lui dit:

— Monsieur le baron, veuillez prendre place à coté de

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moi... — sans cela nous serions obligés de parler trop haut, Pauline pourrait nous entendre et c’est ce que je désire par-dessus tout éviter.

Lascars se rendit à cette prière.

— Monsieur le baron — continua la bonne dame — je ne suis qu’une pauvre femme bien simple... j’ai à vous entretenir de matières très délicates... — je ne le fais point sans crainte et sans embarras, mais, comme vous êtes un homme de grand cœur j’espère que vous me comprendrez et que vous excuserez ma hardiesse... je réclame cependant d’avance votre indulgence toute entière...

— Vous n’en aurez pas besoin, chère madame Audouin..

— interrompit gracieusement Lascars.

J’en aurai besoin, monsieur le baron, et plus que vous ne le pensez... — savez-vous pourquoi je viens de vous conduire en ce coin retiré?.. — savez-vous quelle prière je vais vous adresser, à vous que j’aime et que j’honore de toute mon âme, à vous 1e sauveur de ma chère Pauline ?..

— Non, en vérité, je ne le sais pas... — répondit Roland dont ce début étrange redoublait l’étonnement.

— Eh! bien, monsieur le baron, poursuivit madame Audouin — ^ cette prière, la voici : — Je vous conjure, à deux genoux, les mains jointes de ne plus revenir ici...

Cette conclusion inattendue fit bondir Roland sur son siège rustique.

— Vous me fermez la porte de votre maison ! s’écria-t-il

— qu’ai-je fait pour mériter cette injure?..

— Vous n’avez rien fait que de bon et de généreux, monsieur le baron, aussi c’est à votre générosité que je m’adresse... — Ecoutez-moi donc sans impatience, car si le devoir qu’il me faut remplir est cruel, vous verrez aussi qu’il est inflexible... — Pauline est orpheline, vous lesavez

— j’ai remplacé sa mère auprès d’elle depuis son enfance...

— je remplace maintenant son pauvre père... — elle n’a que moi dans le monde et je dois compte de son bonheur à

ceux qui ne sont plus... eli ! bien, un grand malheur menace ma chère enfant...

— Un grand malheur!.. — répéta Lascars — lequel?..

— Celui de vous aimer... — vous voyez quelle confiance sans bornes m’inspire la noblesse de votre caractère, puisque je n’hésite point à vous révéler le secret d’un cœur qui s’ignore... — Pauline ne vous aime pas encore, j’espère, mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il me semble impossible qu’un fatal amour ne se développe pas à son insu dans sa jeune âme... — Gomment en serait-il autrement? Rien ne vous manque, monsieur le baron, ni la naissance illustre, ni la beauté, ni le courage... — toutes les qualités qui peuvent et qui doivent séduire sont réunies en votre personne... — Comment une pauvre enfant isolée ne se sentirait elle point irrésistiblement entraînée vers vous?.. — hier au soir, vous n’êtes pas venu... — Pauline vous attendait... — elle n’a rien dit... elle n’a pas une seule fois prononcé votre nom — (et c’est cela surtout qui m’a donné l’éveil) — mais j’ai bien vu sa mélancolie croissante à mesure que la soirée s’écoulait... — je vous le dis avec une conviction douloureuse, elle est au moment de vous aimer ! — Prenez pitié de l’orpheline, monsieur le baron !.. — sa vie est assez triste déjà !.. — Je suis une vieille femme aujourd’hui... j’ai toujours été pauvre et je n’ai jamais été belle, tout au fond de mon âme il existe cependant un lointain souvenir, douloureux encore malgré le temps écoulé., ah! je sais ce que fait souffrir un amour sans espoir et j’aimerais mieux mourir que de voir ma Pauline endurer ce», tortures !.. — vous avez le droit, et sans doute aussi la volonté, de choisir une compagne parmi les jeunes filles de haute noblesse et de grande fortune... — Pauline est de race bourgeoise et ne possède rien... elle ne saurait être votre femme... — au nom du ciel, ne lui laissez pas le temps de former des rêves irréalisables !.. — qu’elle ne vous revoie jamais !.. — Disparaissez dès aujourd’hui pour ne plus reparaître... — elle vous oubliera, j’en ai la ferme

LE MOÜUN ROUGE

confiance... — demain, peut-être, il serait trop tard!.. — voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur le baron, voilà ce que j’avais à vous demander. Répondez-moi vite que j’ai bien fait de compter sur vous, et que, pour la seconde fois, vous êtes prêt à sauver Pauline...

Un instant de' silence succéda à ces dernières paroles.

— Mon Dieu — balbutia-t-elle enfin — vous ne répondez pas !..

Lascars prit une de ses mains qu’il serra doucement entre les siennes.

— Chère madame Audouin — dit-il, d’une voix qui semblait émue — vous ôtes la meilleure des femmes, et vous remplissez dignement les devoirs de mère que vous avez acceptés... — Toutes les délicatesses de votre belle âme, je les admire et je les partage... — mais, rassurezvous, le danger que vous redoutez n’existe pas...

Madame Audouin retira vivement sa main.

— Ah I — murmura-t-elle avec douleur, je me trompais,

— vous n’avez pas voulu me comprendre.

— Je vous ai compris très-bien, au contraire — chère madame — répliqua Lascars — et c’est vous maintenant qui me comprenez mal... — mais je vous le pardonne de grand cœur: — vous venez de me rendre bien heureux, — vous venez de me donner un espoir qu’au prix de dix années de ma vie je n’aurais pas cru payer trop cher..

— Un espoir? — répéta la gouvernante stupéfaite.

— Oui... — le plus précieux de tous!.. — celui que votre chère enfant m’aimera peut-être un jour comme je l’aime !..

— Vous l'aimez!.. — s’écria madame Audouin.

— De toutes les forces de mon âme... de toutes les puissances de mon cœur, et je suis venu ce soir pour lui dire: Pauline, voulez -vous être ma femme?..

Madame Audouin essaya de parler ; elle n’y réussit pas;

— l’émotion étranglait sa voix dans sa gorge.

Elle ne put d’abord que saisir les deux mains de Lascars — les couvrir de baisers et les baigner de larmes...

Quelques secondes s’écoulèrent ainsi. — Enfin peu à peu, l’excellente femme recouvra la parole, et elle balbutia :

— Vous êtes bon comme Dieu lui-même, vous qui ne dédaignez pas d’aimer l’orpheline et de lui tendre une main généreuse !.. — Soyez béni, monsieur !.. soyez béni par une pauvre femme qui donnerait sa vie pour vous!.. — ah! j’ai assez vécu, puisqu’avant de mourir j’aurai vu le bonheur de ma fille chérie !..

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