DÉCLARATION
La scène au début de laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs se prolongea plus que ne l’aurait souhaité Lascars ; — l’excellente madame Audouin laissait naïvement déborder son cœur ; — les expressions de sa reconnaissance et de sajoie ne tarissaient pas. — Le gentilhomme l’écoutait avec une secrète impatience, mais un vague respect pour les tendresses infinies de cette maternité volontaire l’empêchait de l’interrompre.
En disant ce qui précède, madame .\udouin se dirigeait vers la maisonnette, et marchait d’un pas rapide, qu’elle ne cherchait plus à rendre léger.
Lascars la suivait, et malgré lui se sentait ému. — Certes, le misérable gentilhomme quenous mettons en scène devait être incapable de ressentir les nobles ardeurs, les troubles
LE MOÜLIN RODGE
divins d’un amour profond et chaste, mais enfin il était jeune encore et la touchante beauté de Pauline, non plus que cette tendresse ingénue dont avait parlé madame Audouin, ne pouvaient le laisser tout à fait indifférent.
— Décidément — se disait-il — je crois que j’aime cette enfant... — Elle va me rendre riche... — peut-être la rendrai-je heureuse...
La porte n’était qu’à demi fermée. — Madame Audouin l’ouvrit tout à fait et entra dans le cercle lumineux projeté par la lueur de la petite lampe au-devant de la jeune fille.
Lascars s’arrêta sur le seuil, au milieu des ténèbres extérieures qui l’enveloppaient.
Pauline quitta sa |)Ose rêveuse, et, voyant sa gouvernante auprès d’elle, elle lui dit avec un sourire :
— C’est toi, ma bonne Audouin... d’où viens-tu?...
— Je viens du jardin, chère fille...-
— La nuit est sombre, n’est-ce pas?..
— Je n’en sais rien... — elle m’a paru belle... — est-ce que tu voudrais sortir?...
— Je ne désire jamais ce qui est impossible, et nous ne pouvons sortir &eules...
— C’est vrai... — répondit madame Audouin ; — puis elle reprit, après un silence: — Si monsieur de Lascars était-là, il nous accompagnerait...
— Monsieur de Lascars... — répéta Pauline — sans doute il ne reviendra plus...
— Qui te fait supposer cela?..
— Il n’est pas venu hier... il ne vient pas ce soir... — d’ailleurs c’est une triste société que la nôtre, je le comprends bien, pour un gentilhomme habitué comme lui aux plaisirs bruyants de Paris et de la cour...
— Si monsieur de Lascars ne revient plus, le regretteras-tu ?
— Pourquoi me fais-tu cette question ? tu sais bien que je ne suis pas ingrate... — je lui dois trop pour l’oublier jamais... — jusqu’au dernier jour de ma vie, en élevant
mon âme vers le ciel, je prierai Dieu de le rendre heureux.
Lascars jugea le moment favorable pour se montrer. — Il sortit des ténèbres et il murmura, avec un accent qui, s’il n’était celui de la passion, lui ressemblait du moins beaucoup :
— Pauline... chère Pauline... ce vœu que vous formez pour moi, c’est à vous, seule, qu’il appartient de le réaliser;
L’apparition inattendue de Lascars fit violenment tressaillir l’orpheline ; — un nuage pourpre couvrit son front et ses joues. — Elle essaya de sourire, et balbutia ;
— Vour avez donc entendu ce que je viens de dire?.,
— Oui !.. oh oui... — j’ai tout entendu, et je vous remercie Pauline, je vous remercie à genoux...
En prononçant ces derniers mots, le baron mettait en effet un genou à terre devant la jeune fille, qui, troublée et confuse, s’écria :
— Que faites-vous?..
— Ne vous agenouillez-vous pas aux pieds de Dieu dans la prière ?.. — répondit Lascars — moi je m’agenouille à vos pieds en vous conjurant de me rendre heureux...
— Vous rendre heureux!... Et, comment?.. — quelle influence puis-je avoir sur votre bonheur ?..
— VouSipouvez tout, Pauline, et votre influence est sans bornes... — il ne vous faut qu’un mot pour m’ouvrir le ciel ou l’enfer... pour faire de moi le plus triomphant ou le plus désespéré des hommes... Pauline, je vous aime de toute mon âme !.. Voulez-vous accepter mon nom?., voulez-vous devenir la compagne de ma vie ?..
— Moi... votre femme!.. — murmura la jeune fille avec un accent étrange et une voix qui semblait brisée — votre femme... répéta-t-elle.
— Vous le voulez bien, n’est-ce pas? — reprit Lascars passionnément — Oh! Pauline... Pauline... dites-moi que vous consentez...
L’orpheline ne put répondre...
Dans le premier moment de surprise, ou plutôt de stu-
peur, elle s’était levée à demi. Elle retomba sur le siège qu’elle venait de quitter ; — une pâleur mortelle envahit son visage ; — sa tête se pencha ; — ses yeux se fermèrent; elle perdit connaissance...
— Mon Dieu — s’écria Lascars avec un effroi qui n’était pas simulé — mon Dieu, qu’a-t-elle donc?.. — regardez, madame! ajouta-t-il en s’adressant à la gouvernante — regardez !.. on la croirait morte !.. j’ni peur!..
Madame Audouin n’avait pas attendu ces paroles pour s’élancer vers la jeune fille, avec laquelle elle pouvait rivaliser de pâleur, et pour la prendre dans ses bras.
— Eh bien? — demanda le gentilhomme effaré... Eh bien ! madame?..
— Elle est évanouie... — répondit madame Audouin — mais ce ne sera rien, j’en réponds.... — je vous avais prévenu... la chère enfant n’est pas forte... — nous avons eu tort tous les deux... — vous, de parler d’une façon si brusque... moi, de vous laisser faire .. — il aurait fallu préparer tout doucement Pauline à entendre ce que vous venez de lui dire... pri.se à l’improviste comme elle vient de l’être, elle s’est trouvée sans force pour supporter une telle surprise, une si violente émotion... — Mais, je vous le répète, n’ayez aucune crainte... — son cœur bat... sa respiration est calme... — dans un instantelle reprendra l’usage de ses sens...
— Chère madame Audouin, en êtes-vous certaine?., tout à fait certaine?..
— Est-ce que je peux me tromper quand il s’agit de ma bien-aimée Pauline?..
— Dieu soit béni!., je vais donc revivre !.. — il m’a semblé, tout à l’heure, que j’allais tomber foudroyé...
— Monsieur le baron — murmura madame Audouin avec un sourire vraiment maternel — prenez garde !.. — Si vous l’aimez autant que je l’aime, vous allez me rendre jalouse...
— Et maintenant — ajouta la digne femme après un
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court silence — je vais vous demander une chose qui vous semblera difficile, mais qu’il faut absolument que vous m’accordiez...
— Quelque soit cette chose, chère madame, vous pouvez compter sur moi... — je suis prêt à vous obéir.
— Laissez-moi donc seule avec Pauline... — dit madame Âudouin.
— Eh quoi ! vous exigez que je m’éloigne ?.. — s’écria Lascars.
— Je n’exige pas, mais je vous supplie...
— 11 m’aurait été si doux d’être là quand se rouvriront ses beaux yeux !..
— C’est justement ce qu’il ne faut pas... votre présence, vous le comprenez, renouvellerait une émotion qui vient d’être funeste... qui pourrait l’être encore...
— Vous avez raison', chère madame Audouin... Je dois me sacrilier et l’hésitation m’est défendue... — mais pourrais-je au moins revenir dans une heure?..
— Vous reviendrez demain matin... — il vaut mieux que Pauline ne vous revoie point aujourd’hui...
— Vous êtes cruelle, chère madame Audouin !.. — vous me condamnez à passer toute une éternelle nuit dans l’incertitude, dans l’angoisse, car enfin j’ignore si mademoiselle Talbot daignera me faire l’honneur d’agréer ma demande...
— Confiez-moi vos intérêts, monsieur le baron... — je plaiderai votre cause, et je crois pouvoir vous répondre qu’elle est gagnée d’avance. . .
— J’obéis, chère madame... je quitte cette maison, mais c’est mon bonheur tout entier, ne l’oubliez pas... c’est plus que mon bonheur, c’est ma vie que vous avez mission de défendre...
Madame Audouin fit un signe de tête qui signifiait clairement :
— Soyez tranquille... je réponds de tout...
Le baron ploya de nouveau le genou devant Pauline. —
Il appuya passionnément ses lèvres sur une des belles mains de la jeune fille, puis, avec l’altitude et le geste d’un homme qui se fait violence, il sortit de la petite chambre et disparut dans les ténèbres du jardin.
— Bravo Lascars !.. — se dit-il en traversant la route pour rejoindre son bateau, — bien joué !.. la partie est à moi !.. — une jolie femme et une splendide fortune, voilà ce que m’envoie mon étoile !.. merci, mon étoile!., grand merci!..
Madame Audouin ne s’était point trompée en annonçant que l’évanouissement de la jeune fille serait de courte durée.
Lascars venait à peine de quitter la maisonnette lorsque Pauline fit un mouvement léger, et ses paupières s’entr’ouvrirent, découvrant ses prunelles sombres qui semblaient voilées en ce moment par une vapeur à peine transparente.
Elle promena son regard autour d’elle avec une expression presque craintive ; — elle parut surprise de se trouver seule avec sa gouvernante, et enfin elle murmura, d’une voix très-basse et si faible qu’elle était presque indistincte:
— Ma bonne Audouin, qui s’est-il passé tout à l’heure?..
— Tu ne te souviens pas, ma chère fille ? demanda la bonne dame un peu étonnée.
— Non, je ne me souviens pas, ou plutôt je me souviens mal... répondit Pauline, il y a comme un nuage sur ma pensée...
— Alors, mon enfant — reprit madame .\udouin — j’ai de bonnes nouvelles à t’apprendre...
— De bonnes nouvelles?.. — répéta l’orpheline — en es-tu sûre ?..
— Aussi sûre que je le suis de tenir ta main dans les miennes... — le baron Lascars est venu ce soir ici...
— En effet, il me semble vaguement l’entrevoir... mais, chose bizarre, mes souvenirs confus me le montre agenouillé devant moi...
— Tes souvenirs ne te trompent pas.
— Comment — s’écria Pauline, d’une voix soudaine, ranimée — le baron de Lascars était à mes genoux !..
— Oui, ma chère fdle...
— Mais, pourquoi?..
— Parce que cet admirable jeune homme, ce seigneur incomparable, n’a pu te voir sans t’aimer, ce qui est bien naturel, ou plutôt sans t’adorer, car il t’idolâtre, l’expression n’est pas trop forte ! — il avait plié le genou devant toi, comme c’est l’usage lorsque l’amouf s’est emparé d’un cœur, et il te suppliait à mains jointes d’accepter sa main, sa fortune et son nom... en un mot de devenir grande dame et baronne de Lascars... — Ceci te fait l’effet d’un rêve, n’est-ce pas, ma chère fille?., mon Dieu, moi qui te^ parle, je me mets à ta place et je comprends ta grande surprise, mais, dans tous les cas, si c’est un rêve, c’est un beau rêve !.. — qu’en dis-tu?..
Pauline ne répondit pas.
Elle demeurait muette, immobile ; — son regard était éteint ; — son visage sans expression ; — la vie semblait s’être retirée d’elle tout à coup.
— A te voir, on croirait que tu ne m’écoutes guère, mon enfant!.. — reprit madame Audouin, stupéfaite de l’étrange effet qu’elle produisait. — Pourquoi restes-tu comme une statue quand tu devrais être si joyeuse ?.. — me suis-je, par hasard, mal expliquée?.. — faut-il te répéter que Roland de Lascars ne vit plus que pour toi, et qu’il demande à te prendre pour femme ?..
— Ah! j’avais bien entendu !.. j’avais bien compris!.. — balbutia Pauline dont les traits se détendirent.
En même temps sa poitrine se souleva comme si elle
avait été glonflée de sanglots convulsifs ; un gémissement douloureux s’échappa de ses lèvres entr’ouvertes ; — elle jeta scs deux bras au tour du cou de madame Audouin avec le geste d’une enfant craintive et désolée que se réfugie sur le sein maternel, et des ruisseaux de larmes jaillissant de ses yeux, inondèrent ses joues pâles...