UNE DÉCISION
— Ah ! par exemple ! s’écria madame Audouin dont l’étonnement ou plutôt dont la stupeur, redoublait, qui se sentait remuée jusqu’au fond de ses entrailles quasi-maternelles par les larmes de Pauline — en voici bien d’une autre ! — Tu pleures, chère enfant ! — tu te désoles ! tu parais désespérée, quand je croyais si bien t’apporter la joie ! — mais qu’y a-t-il donc? d’où vient ton chagrin, et comment âi-je fait pour t’afUiger ainsi sans le savoir?...
Pauline suffoquée par les sanglots, ne put que murmurer quelques paroles inintelligibles.
— Galme-toi, chère enfant, calme-toi, je t’en supplie, et surtout ne pleure plus ! — reprit la gouvernante en plcu-
rant elle-même involontairement — tu me répondras tout à l’heure...
Au bout de deux ou trois minutes les sanglots de l’orphelin se ralentirent ; — ses larmes coulèrent moins pressées, et madame Audouin, dévorée tout à la fois de curiosité et et d’inquiétude, se dit qu’elle pouvait la questionner de nouveau...
— Ma Pauline, ma fille bien-aimée — demanda-t-elle en
l’embrassant — est-ce donc la pensée d’un mariage avec le baron de Lascars qui vient de te jeter dans un si grand trouble et dans un tel émoi ?■ ^
— Oui, ma bonne Audouin... c’est cette pensée... — murmura l’orpheline.
— Est-il bien po.ssible qu’à mon âge je me sois si complètement abusée ! continua la bonne dame d’un air contrit — à quoi donc sert d’être vieille? — je te croyais, à l’endroit du baron, sinon de l’amour, du moins une véritable affection...
— Et tu ne te trompais pas, ma bonne Audouin... répondit Pauline. — Oh ! non — répéta-t-elle — tu ne te trompais pas !..
— Comment ! tu ajmcs monsieur de Lascars, et tu te désespères «lorsqu’il veut t’épouser ! sais-tu bien que ceci n’est point naturel...
— J’éprouve pour monsieur de Lascars une profonde reconnaissance... — je l’aime comme un frère...
Pauline s’interrompit.
• — Mais, comme mari, il ne te plaît point. — N’est-il pas vrai ? — acheva madame Audouin.
La jeune fille fit un geste affirmatif.
— Voilà qui est bientôt dit ! — poursuivit la gouvernante — seulement pourquoi te déplaît-il ? — voilà une question fort importante... es- tu capable d’y répondre toute seule ?
Pauline fit signe que non.
— Nous allons donc chercher ensemble.. — continua
madame Audouin, le baron de Lascars est jeune... — sa flgure est charmante... — l’élégance de sa tournure, la distinction de ses manières sont incomparables... — es-tu de mon avis, chère enfant ?
— Certes! — répliqua la jeune fdle avec une conviction tellement manifeste que sa bonne foi ne pouvait être mise en doute.
— Plus d’une fois dans ma vie j’ai vu des hommes de cour... — ajouta la gouvernante — et je puis affirmer, en toute connaissance de cause, que le baron de Lascars est ce qui s’appelle un gentilhomme accompli...
— Je le crois comme toi... — appuya Pauline.
— Donc, sur ce point, nous sommes d’accord '!
— Complètement.
— Reste le moral... — Nous connaissons le baron de Lascars depuis peu de temps, mais il nous a donné des preuves de courage et de dévouement qui dénotent un grand cœur, une âme généreuse et chevaleresque...
— Roland est un héros ! s’écria Pauline avec feu — nous n’en pourrions douter sans folie et sans ingratitude!
— Ah ça, chère enfant — murmura madame Audouin — je ne sais plus où j’en suis ! — comment concilier l’enthousiasme que tu manifestes, et les larmes que tu versais tout à l’heure ?... — tu parles de monsieur de' Lascars comme en parlerait une jeune éprise, et tu t’évanouis à la pensée de l’accepter pour mari... — je n’y comprends rien, et vraiment, si je ne savais que c’est impossible, je croirais que tu as un autre amour dans le cœur...
• Pauline baissa les yeux et devint pourpre comme une pivoine épanouie.
Cette rougeur ardente fut pour la digne gouvernante un trait de lumière. — Elle pressa de questions l’orpheline, et cette dernière, ne sachant de quelle façon se défendre contre des instances si vives et si maternelles, finit par raconter à madame Audouin le rôle joué dans les événements de la nuit du 30 mai par cet inconnu dont l’image
la poursuivait sans cesse, et qui n’était autre, nous le savons, que le marquis Tancrède d’Hérouville.
Madame Audouin écouta ce récit romanesque avec l’attention la plus profonde et l’intérêt le plus vif, puis, quand la jeune fille eut achevé, elle secoua doucement la tète, et elle dit :
— Voilà certes, ma chère Pauline, un personnage trèsméritant et très-courageux, auquel tu dois aussi bien qu’à monsieur de Lascars lui-même une reconnaissance infinie, mais tu n’as fait que l’entrevoir, au milieu d’un 'grand trouble et d’un effroi sans pareil, et je j)arierais volontiers que si tu venais à le rencontrer demain, tu ne le reconnaîtrais pas...
Un sourire indéfinissable vint aux lèvres de Pauline, et son regard levé vers le ciel eut une expression magnifique.
— Ah ! — s’écria-t-elle — comme tu te trompes, ma bonne Audouin ! — demain ou dans dix ans je reconnaîtrai mon sauveur, si Dieu le met sur mon passage !..
— Je veux bien l’admettre puisque tu parais si convaincue, mais crois-tu donc qu’il te reconnaîtrait, lui?..
Pauline fit un geste de dénégation rapide.
— Oh ! non — murmura-t-elie ensuite — oh ! non, certes ! je ne le crois pas...
— As-tu la pensée qu’un jour ou l’autre tu reverras cet inconnu ?
— J’ai la conviction que je ne le reverrai jamais... — où veux-tu que je le revoie?...
— Qu’altends-tu donc ?
— Rien...
— Qu’espères-tu?
— Je n’ai pas d’espoir...
— Enfin, tu désires quelque chose?
— Pas autre chose, je te le jure, que de rester fidèle à un souvenir... à un rêve...
— Et, pour rester fidèle à un rêve, — car en réalité ce
n’est qu’un rêve — (tu viens d’en convenir toi-même) — tu refuserais un bonheur certain ! s’écria madame Audouin.
— Ne suis-je pas aussi heureuse qu’il soit possible de l’être après le malheur qui m’a frappé — quand mon pauvre père est mort!... — répliqua doucement Pauline...
— Chère enfant, tu ne peux passer ta vie dans la solitude ! !
— Je ne suis pas seule puisque tu es avec moi, ma bonne Audouin...
— Je n’y serai pas toujours. . .
— Pourquoi donc? — si tu me disais toi-même que tu songes à me quitter, je ne consentirais point à le croire...
— Aussi notre séparation, chère enfant, n’aura rien de volontaire... — tu es toute jeune et je suis vieille... quand Dieu m’appellera il faudra bien partir...
— Voilà un nouveau malheur que je refuse de prévoir...
— Oui sans doute, mais je dois le prévoir, moi, et je
voudrais, avant de monter là-haut, te voir heureuse avec un bon mari... «
— Et ! — s’écria Pauline — qui te dit que je serais heureuse avec le baron de Lascars ?...
— Gomment en serait-il autrement ? répliqua la gouvernante — ne consacre-t-on sa vie au bonheur de ceux qu’on aime ? — Or, le baron éprouve pour toi le plus ardent amour, et la preuve c’est qu’il veut devenir ton mari malgré ta pauvreté, lui qui pourrait trouver de riches héritières et des filles de grandes maisons.. — réfléchis donc bien, mon enfant chérie, et ne plonges point.dans le chagrin par un inexplicable refus, un galant homme qui t’a sauvé la vie et qui brûle du désir de te donner la sienne...
Cette tactique de la gouvernante obtint le succès qu’elle en espérait.
— Ainsi, chère enfant, tu consens ?.. — s’écria madame Audouin triomphante, en serrant Pauline dans ses bras et en la couvrant de baisers.
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— Oui... — répondit l’orpheline d’une voix faible. — Je consens...
— Tu seras baronne de Lascars ?..
— Hélas ! — murmura Pauline — il le faut bien, puisqu'un refus serait presque un crime...
— Tu me promets que rien ne viendra te faire changer de résolution d’ici à demain...
— Je te le promets, ma bonne Audouin... — tu as ma parole, et, dussé-je en mourir, je la tiendrai...
— Que parles-tu de mourir, chère enfant ! — répliqua la gouvernante d’un ton de reproche — chasse bien vite ces idées lugubres ! — C’est ton bonheur que tu viens d’accepter...
Pauline baissa la tête et garda le silence. — Elle n’avait plus la force de répondre, et maintenant que sa résolution était prise, elle manquait surtout de courage pour recommencer une inutile discussion.
— Tu dois être brisée de fatigue, pauvre petite ! — reprit madame Audouin — allez bien vite vous mettre au lit, madame la baronne, faites de beaux rêves, et, aux premières clartés du jour, vous vous réveillerez fraîche, reposée, heureuse et souriante...
Pauline se coucha, mais des pressentiments sombres — (les mêmes qui une fois déjà, quelques jours auparavant, l’avaient assaillie,) — vinrent s’asseoir à son chevet et chassèrent d’abord le sommeil. — Ses yeux se fermèrent enfin, mais des songes de mauvais augure remplacèrent les pressentiments, et deijcrosses larmes coulèrent longtemps sur ses joues à traverJkes paupières abaissées...
Quand la jeune fille se réveillla, de splendides rayons de soleil inondaient la maisonnette pt le petit jardin. La nature semblaiten fête, — les oiseaux chantaient leurs plus joyeuses chansons dans la verdure jaunie par l’automne...
L’orpheline subit la bienfaisante influence de ces chansons et de ces clartés ; — elle sentit une sorte de paix renaître en son âme troublée ; — il lui sembla que l’image
de l’inconnu devenait moins distincte et elle s’efforça de se persuader que celle de Roland de Lascars pourrait la remplacer complètement dans l’avenir.
— Il m’aime! — se dit-elle — il m’aime orpheline et pauvre, et m’en donne la preuve la plus éclatante en fai- • , sant de moi sa femme... — il est jeune et beau, noble et généreux... — j’avais déjà pour lui l’affection d’une sœur... pourquoi n’aurais-je pas un jour une tendresse d’épouse?
— A la bonne heure ! — s’écria madame Audouin en voyant Pauline lui sourire — tu es un petit peu pâle encore, mais pourtant je te retrouve !... ah ! que tu seras belle en robe blanche, avec la couronne de fleurs d’oranger sur la tête!... — que le baron sera bien aussi, et quel couple charmant vous ferez tous les deux ! — Pauline... ma Pauline, regarde-moi ! — je me sens aujourd’hui rajeunie de vingt ans !
Vers dix heures Lascars arriva.
Il trouva, dans le jar.lin, la gouvernante qui faisait le guet pour être la première à lui parler.
— Chère madame Audouin — lui demanda-t-il vivement. — Eh ! bien ?... — quelles nouvelles allez-vous me donner ?.. répondez vite, je vous en supplie ! j’attends de vous la vie ou la mort !...
— Ah! monsieur le baron... — répliqua la digne femme — ne vous avais-je pas prévenu hier que votre cause était gagnée d’avance ! — j’ai bien parlé pour vous, mais vous ne me devez aucune reconnaissance, car en disant à ma chère fille ce qu’il fallait lui dire, je ne faisais qu’exprimer ses propres pensées...
— Ainsi — s’écria Lascars d’une voix très-émue — mademoiselle Talbot consent ? — Elle accepte mon nom?..
— Elle accepte avec joie et elle vous attend pour vous l’affirmer elle-même...
Lascars jugea de fort bon goût de simuler autant de surprise que d’ivresse, et, dans ses transports de bonheur et de reconnaissance, il embrassa à deux ou trois reprises
la bonne madame Audouin qui ne s’était jamais sentie plus fière ni plus honorée.
Le gentilhomme et la gouvernante entrèrent ensuite dans la maisonnette, où Lascars tomba aux pieds de Pauline et appuya ses lèvres sur les mains de la jeune fdle avec un transport de passion d’une éloquence irrésistible.
L’orpheline était trop intelligente pour ne pas comprendre que puisqu’elle agréait ,1a demande du baron, il ne fallait point offrir à son fiancé les traits mornes d’une victime résignée qui se laisse conduire à l’autel, mais qui n’y marche point d’un cœur libre et joyeux.
Son visage fut souriant, sa parole affectueuse, et si par instants, malgré ses efforts elle ne put dissimuler une nuance de froideur. Lascars mit cette nuance sur le compte de la timidité et de la retenue d’une jeune fille craignant de se montrer trop heureuse et trop expansive...
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