UME TRANSACTION
Après deux longues heures de causerie intime, il fut convenu, entre Roland et Pauline, que le mariage serait célébré à la (in du mois suivant.
La maisonnette du Bas-Brunet étant, infiniment trop petite pour recevoir, même momentanément, le jeune ménage, et Lascars ne se trouvant point installé au Moulin Noir de façon à pouvoir y conduire sa femme ; — en conséquence, ce laps d’un mois lui devenait nécessaire pour se procurer, à Paris, un logis convenable et surtout pour faire de ce iQgis un temple digne de l’idole qui devait l’habiter.
Madame Audouin, dans son imprudent et naïf enthousiasme, aurait voulu voir le mariage s’accomplir dès le lendemain, et elle s’affligea vivement d’un retard qui lui semblait exagéré, mais Pauline — (avons-nous besoin de le dire) — accepta joyeusement ce délai.
Le.moment d’agir était venu pour Lascars; — le misérable gentilhomme allait mettre à exécution le plan hardi et infâme qu’il avait conçu et dont le résultat probable de-
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vait être de métamorphoser la pauvre orpheline en une riche héritière.
Roland prévint sa fiancée et madame Audouin que ses visites, à partir du lendemain, deviendraient forcément irrégulières, en raison de la nécessité où il se trouvait d’aller chaque jour à Paris, et de la difficulté probable de revenir chaque soir à Bougival.
— Tout ce que vous ferez sera bien fait, mon ami... — murmura Pauline en souriant.
La gouvernante se contenta de hocher silencieusement la tête, et de s’avouer à elle-même que ces préliminaires répondaient assez mal à tout ce qu’elle avait rêvé.
— En vérité ce n’est point ainsi que je me figurais un
mariage d’amour ! — se dit-elle — comment donc se passeraient les choses, s’il s’agissait d’un mariage de conve- •
nance ou d’argent? — Le baron aime Pauline, je n’en puis douter... — sans cela l’épouserait-il?.. mais, à sa place,
moi, j’aurais déjà couru chez le curé de la paroisse la plus proche, et je l’aurais supplié de tout quitter pour me marier bien vite ! Ces beaux oiseaux n’ont pas de nid ! — qu’importe ? — a-t-on besoin d’un palais quand on s’aime ?, .
— ,3i j’étais le baron, je me hâterais d’être heureux, avant de m’occuper de loger mon bonheur!.. — Mais tout cela ne me regarde pas, et, puisque Pauline est contente, il faut que je le sois aussi...
Dans l’après-midi, Roland regagna le Moulin Noir, et dit à Sauvageon qu’il trouva levé ;
— devais à Paris... — je reviendrai demain, sans doute... — Etes- vous capable de vous suffire à vous-même jusqu’à mon retour ?. .
— Je suis capable de tout, excepté de m’asseoir... — répondit l’ex-cabaretier des Lapins.
— Voici de l’argent... — continua Roland — nous al-
lons traverser la rivière ensemble... — vous achèterez des ■provisions et vous reviendrez seul... — Croyez-vous le '
pouvoir ?
— Sans aucun doute... — seulement je ramerai debout...
— Soignez-vous bien, maître Sauvageon, car le moment approche où j’aurai besoin de vous pour cette entreprise délicate dont je vous ai déjà parlé et qui fera votre fortune en même temps que la mienne...
La flgiirc pointue du bandit s’illumina.
— Je serai prêt dès qu’il le faudra! — s’écria-t-il — monsieur peut être bien tran(iuille !
Puis il ajouta :
— Monsieur me permet-il de lui demander comment vont ses allàires avec la petite demoiselle ?
— Mes affaires vont le mieux du monde — répliqua Lascars — la petite demoiselle, comme vous dites, sera ma femme le mois prochain.
Ancun peintre ne saurait imaginer une expression de stupeur aussi prodigieusement comique que celle qui se peignit sur le visage de Sauvageon.
— Monsieur veut rire... — balbutia-t-il...
— Rien au monde n’est plus sérieux que ce que je vous dis?.. — J’épouse mademoiselle Talbot...
— Mais, monsieur... ,
— Eh bien, quoi ?
— La jeune personne n’a pas un sou...
— Qu’en voulez- vous conclure ?
— Que ce mariage, monsieur, est une mauvaise affaire...
— Excellente logique, à coup sûr, maître Stfnvageon — répondit RoUnd d’un air convaincu — mais que voulezvous?.. — l’amour fait faire des folies !
Lascars laissa Sauvageon à Bougival, prit place dans la voiture publique et arriva à Paris au moment où la nuit succédait au crépuscule.
Un fiacre le conduisit rue des Vieilles-Etuves, à la porte de l’huissier chargé de le poursuivre l’épée dans les reins, à la requête de ses principaux créanciers. — Cet* huissier se nommait Ledru. — Il habitait une de ces som -
bres et hideuses maisons, si communes jadis, et complètement introuvables aujourd’hui, grâce aux gigantesques travaux qui font de' Paris la plus belle ville du monde entier.
Une allée noire et puante conduisait à un escalier en colimaçon, dont les marches disjointes tremhlaiént sous les pieds.
Lascars mit en branle un marteau de fer, remplaçant la sonnette au premier étage.
La porte lui fut ouverte par une servante laide, sale, et de méchante humeur.
— A qui en avez-vous ? — demanda cette fille.
— A maître Ledru — répondit-il.
— Il est plus de sept heures, l’étude est fermée et les clercs sont partis...
— Ceci m’est parfaitement égal... — c’est à maître Ledru lui- même que je veux parler...
— Est-ce pour affaires ?..
— Oui, pour affaires très-pressées et très-importantes...
— Mon maître ne reçoit personne après la fermeture de l’étude...
— Il faut cependant qu’il me reçoive... — et je compte sur vous pour l’y décider... — ajouta Lascars en mettant un écu dans la grosse patte de la servante...
Le mythologique gâteau de miel de Gerberus est et sera de tous les temps !
La fille maussade fit la révérence et dit d’une voix singulièrement adoucie ;
— Puisque c’est important, entrez toujours... — monsieur grognera si ça lui plaît... — Je vais le prévenir qu’il faut qu’il vous parle...
Et elle introduisit Lascars dans un cabinet noir et sordide, après lui avoir fait traverser une grande pièce qui servait d’étude.
Au bout d’un instant l’huissier parut. — C’était un homme entre deux âges, de mine joviale, parfaitement
chauve, ne portant point perruque, adorant la gaudriole et fanatique du vieux vin de Bourgogne.
Du premier coup-d’œil il reconnut en son visiteur un homme de la haute classe, il salua fort humblement et il demanda :
— A qui ai-je l’honneur de parler ?
— Monsieur Ledru — répondit Roland en souriant — vous me connaissez bien... vous me connaissez bien trop...
— Il me semble cependant... — commença l’huissier.
— Que ne vous m’avez jamais vu... — acheva le visiteur — ceci est parfaitement vrai, ce qui n’empêche pas que nous avons eu ensemble de nombreux rapports. Je suis le baron de Lascars...
L’huissier s’inclina jusqu’à terre.
— Ah ! — répliqua-t-il ensuite — quel honneur pour moi que la présence de monsieur le baron dans ma modeste étude ! — J’ai envoyé, il est vrai, du papier timbré à monsieur le baron, beaucoup de papier timbré... énormément de papier timbré... mais sous enveloppe, toujours sous enveloppe... — Je sais vivre et ne me serais point permis de manquer au respect que je dois... — J’ai là le dossier... — toutes les pièces de la procédure, sauf celles qui sont aux mains des recors chargés de procéder à l’arrestation de monsieur le baron...
— Mon dossier ! — dit Lascars. — Peste ! il doit être volumineux !
— Magnifique, monsieur le baron ! magnifique ! — la gloire de mon étude ! — les liasses remplissent plus de quatre sacs tl) !
— En vérité !
— C’est comme j’ai l’honneur de le dire à monsieur le baron... — Aussi j’en suis fier, et mes confrères en sont jaloux !
(1) Au dix-huitième siècle, les cartons n’avaient pas encore remplacé les sacs dans les études des notaires, de procureurs et d'huissiers.
— Monsieur Ledru — demanda Roland — devinez- vous le motif de ma visite ?
— Peut-être monsieur le baron vient-il retirer les titres...
— Je viens du moins m’arranger...
— En fait d’arrangements, je n’en connais qu’un auquel les créanciers de monsieur le baron donneront les mains...
— Quel est-il ?
— Un payement complet, intégral, en bonnes espèces sonnantes et ayant cours.
— Allons, allons, monsieur Ledru, nies créanciers ne sont pas si tigres que vous les faites...
— Ils sont intraitables ! — ils prétendent que monsieur le baron s’est moqué d’eux...
— Eh bien ! quand cela serait ?
— Certes, monsieur le baron était dans son droit...
— Alors de quoi se plaignent-ils ?
— De rien... Seulement ils disent que leur droit, à eux, est de mettre en prison monsieur le baron, et qu’ils en useront...
— Je vais vous prouver que leur intérêt est de n’en rien faire, et je vous demande un peu d’attention...
— La mienne est d’avance acquise à monsieur le baron . . .
— La question est simple — commença Lascars — il s’agit, pour mes créanciers, de tout perdre, ou de toucher tout... — Depuis que j’ai quitté Paris, j’ai échappé facilement aux recherches dont j’étais l’objet, j’y pourrais échapper de même éternellement, et si je viens aujourd’hui chez vous, c’est que j’ai besoin de ma complète liberté d’action dans Paris pendant un mois, pour terminer un mariage qui doit me donner des millions... — signez-moi donc un sauf-conduit bien en règle, quimemette à l’abri des recors, et je prends vis-à-vis de vous l’engagement formel de payer entre vos mains, dans un délai de six semaines et intégralement, le capital, les intérêts et les frais des sommes dont vous avez poursuivi le recouvrement...
Monsieur Ledru secoua la tête.
— Impossible ! — dit-il.
— Pourquoi?
— Monsieur le baron me parle d’une véritable transaction et je ne puis prendre sur moi de l’accepter, sans en avoir conféré, au préalable, avec les créanciers de monsieur le baron.
— Refuseraient-ils donc d’approuver ce que je vous demande ?
— J’en suis convaincu...
— Ils auraient tort...
— Je ne dis pas le contraire, mais s’il leur convient d’avoir tort, personne ne peut les empêcher...
— Dans ce cas, monsieur Ledru, comme il me faut renoncer au mariage, par conséquent aux millions, et comme je tiens à ma tranquillité personnelle et surtout à ma liberté, je vais quitter Paris dans une heure, et la France dans deux jours. ..
— Mes vœux les plus sincères accompagneront monsieur le baron dans son voyage...
— Au revoir, monsieur Ledru, ou plutôt adieu... — Mille pardons de vous avoir inutilement dérangé ce soir...
— Ah ! par exemple ! — C’est moi qui suis trop heureux d’avoir eu l’honneur d’entretenir monsieur le baron...
Roland prit son chapeau, salua légèrement, se dirigea ' vers la porte et fit ce qu’en termes de théâtre on appelle une fatisse-sortie, c’est-à-dire qu’au moment d’atteindre le • seuil il s’arrêta et se retourna. '
— Monsieur Ledru... — dit-il.
— Monsieur le baron ?..
— Peut-être ne croyez-vous pas que mon intention de payer intégralement mes créanciers dans six semaines soit bien sérieuse ?
— Je crois, au contraire, de toutes mes forces, à la bonne volonté de monsieur le baron... — répliqua l’huissier.
LE MODLIN RODGE ‘ 30t
— Mais vous doutez qu’il me soit possible de tenir ma promesse à l’époque inndiquée — reprit Lascars.
— Eh ! eh ! il pourrait bien y avoir quelque petite chose comme cela...
— Si je vous donnais des preuves sans réplique que vous vous trompez ?
— Il est certain que des preuves suffisantes pourraient modifier la situation... — mais il faudrait que ma responsabilité me semblât bien clairement et bien complètement mise à l’abri...
— Monsieur Ledru, vous -savez à merveille que je n’ai point l’habitude de jeter l’argent par les fenêtres, n’est-il pas vrai ?
— Surtout quand il doit tomber dans la poche des créanciers de monsieur le baron... — répondit l’huissier en riant.
— Quels honoraires devez-vous toucher s’il vous plaît, pour vos peines et soins — (je ne parle pas des frais) — lorsque vous m’aurez fait mettre en prison ?..
— Environ quinze cents livres...
Lascars prit dans son portefeuille plusieurs billets de banqqe et les tendit à maître Ledru, en lui disant :
— En voici trois mille...
— Qu’est-ce que cela, monsieur le baron ?..
— Un faible supplément d’honoraires que je vous prie de recevoir pour l’amour de moi, en échange du sauf-conduit que je réclame... — Ces trois mille livres doivent vous prouver jusqu’à l’évidence que je suis sûr de mon fait, et qu’à l’heure dite mes créanciers seront payés.
L’huissier réfléchit pendant une minute. — Le raisonnement qu’il venait d’entendre ne lui semblait, à vrai dire, rien moins qu’inattaquable, mais les trois mille livres exerçaient sur lui une très-puissante attraction.
Il se décida tout à coup, et, faisant disparaître les billets de banque dans un tiroir de son bureau, il répondit :
— Ah ! ma foi, impossible de résister à monsieur le ba-
ron !.. — Je crois servir les intérêts qui me sont confiés, en rendant à monsieur le. baron, pendant un laps de six semaines, une complète liberté d’action, mais qu’il soit exact, car, le lendemain du dernier jour de la dernière semaine, les recors rentreraient en chasse...
— Je leur éviterai cette peine...
Maître Ledru griffonna quelques lignes sur une feuille de papier timbré, et présenta cette feuille à Lascaré.
— Voilà le sauf-conduit... — dit-il — monsieur le baron peut l’examiner... il est en règle...
Lascars se convainquit qu’en effet la signature de l’huissier le mettait temporairement à l’abri de toute arrestation, puis il quitta l’étude, la tête haute, l’esprit en repos, en un mot prodigieusement satisfait de la transaction qu’il venait de conclure, et des six semaines de liberté qu’elle lui procurait.