DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QU’UN MOUTON PEUT PARFOIS MANGER UN LOUP
Lascars remonta dans le fiacre qui l’avait amené rue des Vieilles-Etuves, et se fit conduire rue des Bons-Enfants, à deux pas du vieil hôtel dans lequel le chevalier de La Morlière occupait un appartement modeste.
Il ne se flattait pas le moins du monde de l’espoir de trouver le chevalier chez lui à une telle heure de la' soirée ; — il se proposait seulement de lui faire annoncer sa visite pour le lendemain matin, afin d’avoir la certitude de le rencontrer,
A son grand étonnement, le concierge, qu’il questionna, lui apprit que monsieur de La Morlière était rentré dans l’après-midi, et qu’on ne l’avait pas vu ressortir.
Lascars s’engagea dans l’escalier, agita la sonnette du troisième étage et le valet Champagne lui vint ouvrir aussitôt :
— Monsieur de La Morlière ? demanda Roland.
— Mon maître ne reçoit pas... répondit Champagne.
— Je n’insisterai pas pour être reçu si ma visite est im-
portune en ce moment, mais je vous prie d’aller dire au chevalier que c’est le baron de Lascars qui désire le voir...
Le valet quitta l’antichambre pour s’acquitter de ce message, et Roland entendit imestpie aussitôt, à travers une cloison la voix de La Morlière qui disait :
— Fais bien vite entrer monsieur le baron, et n’oublie pas que pour lui j’y suis toujours, même lorsque je t’ai donné la consigne de ne recevoir personne...
En même temps une porte s’ouvrit brusquement, le chevalier lui-même apparut et vint donner à son visiteur une chaleureuse embrassade ; en s’écriant :
— .\h! mordieu, cher baron, quel bon vent vous amène'... — soyez le bienvenu, dix fois et dix fois encore!.. — votre visite me rend le plus heureux des hommes !..
— Cet accueil cordial me comble de joie!., répliqua • Lascars.
Puis, remarquant que La Morlière tenait une serviette à la main, il ajouta :
— Mais je vous dérange...'
— En aucune façon !.. plaisantez- vous ? est-ce que vous pouvez me déranger.
— Vous étiez à table...
— C’est vrai... — je soupais... — mais j’avais fini...
— Je veux m’en assurer par mes propres yeux...
— Cher baron, je vous assure...
— Je n’écoute rien... — répliqua Lascars en riant — passons dans la salle à manger, sinon je quitte la place et vous laisse achever votre souper tout seul...
La Morlière fit une grimace et son visage exprima une assez forte dose de contrariété.
Il céda cependant de bonne grâce et il répondit ;
— Venez donc, puisque vous, le voulez absolument, mais je vous préviens que vous allez voir un bien triste repas. . .
— Allons, allons !.. je n’en crois rien, chevalier, — ré-
LE MOOLIN ROÜGE 305
pliqua Roland — car je vous sais connaisseur en bonne chère et épris de toutes vos aises.
En achevant ces mots, Lascars entrait avec son hôte dans la salle à manger. — Il fut stupéfait de voir à quel point La Morlière avait dit vrai en parlant de triste repas.
La mèche fumeuse d’une chandelle de suif, placée dans un chandelier de cuivre oxidé, éclairait mal la petite table carrée sur laquelle se voyaient, en tout et pour tout, un petit morceau de viande froide dans un plat de terre commune, un angle de fromage de Brie et des noix.
Deux couverts d’étain tenaient lieu d’argenterie.
• Une grosse bouteille de verre blanc était à demi pleine d’un vin grossier de Suresnes ou d’Argenteuil, — un de ces vins bleuâtres et acidulés qui tachent la nappe et écorchent le gosier.
La Morlière s’aperçut à l’instant même de la surprise que Lascars ne pouvait dissimuler tout à fait.
Il rougit légèrement, mais il prit sur lui-même et il demanda d’un ton leste et dégagé :
— Eh bien, cher baron, que dites-vous de mon menu?...
— Ce que j’en dis?., hum !.. hum !..
— Oh! baron, parlez franchement et ne cherchez pas de périphrases...
— J’avoue qu’il me semble frugal... — mais, après tout, il est suffisant, et je regarde la sobriété comme une vertu d’autant plus méritante qu’elle est plus rare...
Le chevalier se mit à rire de bon cœur.
— Ah ! saperjeu, baron — s’écria-t-il, où diable allezvous chercher cet éloge non moins superbe qu’inattendu ?.. — Changez de langage, je vous prie !.. n’attribuez cet infernal repas ni à une vertu, ni à un vice, ni à la frugalité, ni à la ladrerie... — je soupe ainsi ce soir, parce que je ne puis faire autrement, voilà la vraie raison !.. mon unique maître d’hôtel est la nécessité...
— La nécessité !.. répéta Lascars.
— Mon Dieu, oui...
— Je vous comprends mal, — je l’avoue.
— Je vais me faire comprendre... — répliqua La Morlière en frappant sur ses poches.
— Qu 'entendez-vous ?.. — ajouta-t-il...
— Rien — répondit le baron.
— Naturellement, puisqu’il n’y a rien!., les pochessont vides !.. — la bourse est vide !.. — tout est vide... même l’estomac! — est-ce clair, maintenant, cher baron ?..
— Moins que jamais...
— Ne comprenez-vous point que, pour lequart-d’heure, je ne possède plus un sou ?..
— Je l’entends bien, mais je ne le comprends guère... — je vous ai laissé, il y a trois, jours, à la tête de trente mille livres ! . — c’est une somme, cela, que diable !..
— Oh ! oui... — murmura La Morlière en soupirant — c’est une somme !.. — une jolie somme !.. — je ne l’ai jamais reconnu plus volontiers qu’aujourd’hui.
— Si j’ai bonne mémoire — continua Lascars — ces trente mille livres devaient fructifier rapidement entre vos mains, et devenir, avant six mois, la pierre angulaire de votre fortune...
— Hélas !.. — balbutia le chevalier — la vie est pleine de ces rêves !.. — plus ils sont beaux, — plus ils s’évaporent vite !..
Le baron sourit.
— 11 me paraît — continua-t-il — que les trente mille livres ont fait comme les rêves... — elles se sont évaporées...
La Morlière enfla comiquement ses joues et fit le geste des enfants qui soufflent sur une bulle de savon.
— Enfin, voyons — demanda Lascars, que vous est-il arrivé ?.. — avez-vous été victime d’un vol ?..
— Vous désirez connaître les détails de mon infortune?
Digilized by GoogI
— Oui... — si toutefois ce désir n’est pas indiscret...
— Il ne l’est pas le moins du monde... — seulement, voulez-vous me permettre de me mettre à table tout en racontant?., je vous avoue que je meurs de faim...
— Gardez-vous bien de vous gêner pour moi, mon cher chevalier, je ne le vous pardonnerais de ma vie...
— Baron, avez-vous déjà soupé?..
— Pas encore...
— Tant pis !..
— Pourquoi?
— Parce que mes raisons pour ne vous point inviter à partager mon festin ne sont hélas, que trop bonnes...
— Ah ! ça, s’écria Lascars — vous m’y faites penser !.. où donc avais-je la tête ?.. vous ne m’invitez pas, c’est à , merveille, mais moi, je vous invite...
— Vraiment? — Eh bien, ma foi, j’accepte de grand cœur. . . — Champagne s’arrangera de ces tristes rogatons. . . — ce sera toujours assez bon pour ce drôle!.. — le temps de prendre mon chapeau et mon épée, et je suis à vous...
— Mon cher chevalier, répliqua Lascars, nous resterons chez vous, s’il vous plaît... — j’ai à vous parler de choses sérieuses et intéressantes... — nous serons beaucoup mieux ici qu’au cabaret pour cette causerie tout à fait intime...
— C’est au mieux... — seulement, pour souper, il nous manque un souper...
— Nous l’aurons dans dix minutes...
Lascars mit une pincée de pièces d’or dans la main de La Morlière et continua :
— Donnez des ordres à votre valet... — la rue des Bons- Enfants touche au Palais-Royal, et le Palais-Royal est amplement pourvu de cuisines exquises... — si Champagne est alerte et intelligent nous pouvonsdans un quart-d’heure, être attablés devant des mets choisis et des vieux vins de premier ordre...
— Soyez paisible, baron, le souper sera digne de vous... répondit le chevalier en quittant la salle à manger.
Il y reparut au bout d’un instant.
— Champagne est en ronte... — fit-il, et grâce à vous Lucullus .soupera chez Lucullus...
— Eh attendant le retour de votre valet, demanda Roland, ne pouvez-vous commencer le récit en question?..
— Si, mordieu !.. et peu de mots me suffiront pour vous mettre au fait de ma mésaventure... — voici l’histoire ; — on m’avait parlé d’un jeune hobereau, fraîchement débarqué de sa province avec l’héritage paternel en poche, grand joueur, sinon joueur habile, et tout disposé à perdre ses quatre ou cinq mille louis contre quiconque aurait la ferme volonté de les lui gagner, et saurait venir en aide au hasard...
— Jolie affaire !.. — murmura Roland.
— C’est aussi ce que je me dis... — continua La Morlière — et je résolus de ne confier à personne l’agréable passe-temps de soulager de sa pléthore la bourse de ce cadet.
— Excellente idée!..
— Vous allez voir quel en fut le résultat!.. — j’ai pour principe qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce qui peut se faire sur-le-champ... En conséquence, le gentillâtre provincial et moi, nous fûmes, hier, présentés l’un à l’autre, et nous prîmes rendez-vous pour le soir même... — Je glissai dans ma poche un jeu de cartes habilement préparé, je me munis des trente mille livres intactes, car, dans ma frayeur de les écorner, je n’avais pas même voulu payer à mon valet l’arriéré de ses gages, j’arrivai tout joyeux au rendez-vous, je commençai la partie avec la plus ferme confiance, et conformément aux bons principes, j’eus grand soin de débuter par des pertes qui devaient mettre mon adversaire en liesse et grandir encore la très-haute idée qu’il avait de son mérite...
— Je n’anrais pas mieux fait!., interrompit Lascars.
— Baron, j’ai pour moi ma conscience, continua le chevalier — malheureusement je n’ai que cela !.. — je me disais : — la chance tournera quand je' voudrai!., le moment vint où je voulus... — Hélas !.. la chance ne tourna pas !..
— je crus à une distraction de ma part, à une erreur, à une maladresse, car enfin je jouais avec mes propres cartes et, par conséquent, j’étais certain de dominer irrésistiblement la fortune !.. — je doublai mon* jeu !.. — je perdis encore!., je m’entêtai !.. je perdis toujours, et je ne m’arrêtai dans ma perte que lorsqu’il ne me resta plus un sou des trente mille livres de Bonamy.
La Morhère s’interrompit brusquement.
— Ah ! baron !.. — baron !.. — s’écria-t-il d’un ton de reproche — vous riez de mon malheur !.. c’est trèsmal !..
— Excusez-moi, mon cher chevalier — répliqua Lascars
— en vérité, je ris malgré moi, car la situation est plaisante, et Florent- Car ton Dancourt y pourrait trouver le sujet d’une bonne scène de comédie !.. — vous aviez rencontré plus adroit que vous, le mouton dévoraiUe loup!., le pigeon plumait l’autour !..
— C’est vous qui l’avez dit! murmura mélancoliquement La Morlière — mon prétendu cadet de province était un professeur de langue verte, fort capable de VOUS tenir tête à vous-même!., il m’avait volé comme dans un bois!..
— Que fîtes-vous?
— Je pris mal la chose et je l’appelai filou!.. '
— Le mot était dur, convenez-en... que fit-il?..
— Il me rit au nez...
— Ah ! diable !..
— Se moquer de mol, après m’avoir ainsi dépouillé, cela dépassait toutes les bornes !.. je lui jetai les cartes au visage... il me répondit par un soufflet.
— Un soufflet, chevalier !..
Mon Dieu, oui...
— Mais alors, il faudra vous couper la gorge avec cet intrigant !..
— C’est fait...
— Vous vous êtes battu ?
— Oui.
— Quand ?
— Ce matin, derrière la Bastille.
— Et vous l’avez tué ?
— J’ai fait, du moins, ce qu’il fallait pour cela... — je lui ai donné, tout au travers de l’épaule, un très-grand coup d’épée... — s’il en revient, ce dont je doute, — il en aura pour six mois au moins...
— Eh bien, chevalier — reprit Lascars en riant — vous êtes vengé... — c’est toujours cela... — la vengeance — disent les poètes — est le plaisir des dieux l..
— Plaisir des dieux, tant que vous voudrez !.. j’aimerais mieux mes trente mille livres...
— Il n’y faut plus penser...
— C’est bien facile à dire !..
— Un peu de philosophie, — que diable!..
— Je voudrais vous voir à ma place...
— Grand merci !.. — “fit Lascars en riant.
— Songez donc ! — reprit La Morlière, hier encore je me croyais riche ; je rêvais des trésors inépuisables, des monceaux d’or, des ballots de billets de banque, et aujourd’hui je suis à sec, si complètement à sec que sans vous, c’est tout au plus si j’aurais soupé !.. — Parole d’honneur, cher baron, le découragement s’empare de moi, l’avenir m’apparaît noir comme de l’encre et j’ai presque envie dç me casser un peu la tête contre les murs, faute de mieux...
— Gardez-vous bien de vous passer une si maussade fantaisie, mon cher chevalier ! répliqua Roland — vous êtes un enfant de vous désespérer pour si peu!., le mal est réparable...
— Croyez-vous?
— Je fais mieux que le croire... j’en suis sûr...
— Et qui se chargera de le réparer, s’il vous plaît?..
— Moi.
La Morlière dressa l’oreille, comme un cheval de bataille quand la trompette sonne, et son visage assombri reprit l’expression de joyeuse insouciance qui lui était habituelle.
— Vrai ? — demanda-t-il, vous me tirerez de cet impasse ?. .
— Foi de Lascars, — je vous en tirerai...
— Vous me donnerez l’argent nécessaire pour me remettre à flot?..
— Oui.
— Et vous agirez ainsi uniquement pour m’être agréable?..
Le baron se mit à rire.
— Ah ! chevalier — répliqua-t-il — je n’ai pas dit un mot de cela, et, si même je l’avais dit, vous êtes trop spirituel pour le croire...
— C’est juste — murmura La Morlière — nous sommes tous les deux d’un monde dont la devise est : — rien pour rien!..
— Sage devise!., appuya Lascars. La vôtre comme la mienne, sans doute...
— Vous avez donc besoin de moi? — reprit "le jeune homme.
— Peut-être...
— En quoi puis-je vous servir?..
-■ Vous le saurez tout à l’heure...
— Pourquoi pas tout de suite?..
— Parce que nous serions interrompus , j’entends votre valet qui rentre, et il me semble qu’il n’est pas seul...
En effet la porte s’ouvrit et Champagne apparut escorté ^ de deux marmitons dont l’un portait sur sa tête une grande manne recouverte d’une nappe blanche, et dont l’autre te-
nait à son bras un panier rempli de bouteilles de l’aspectle plus vénérable.
Un instant après, plats et bouteilles étaient disposés en bon ordre sur la table, les marmitons s’éloignaient, et Champagne, armé d’une serviette, se disposait à taire son office de valet de chambre.