‹ Le Moulin rougeChapitre 5 sur 53 · CYDALISE · texte numérisé non relu

CYDALISE

Très-satisfait de la manifestation qui venait d’avoir lieu, et dans laquelle il voyait un gage certain de sa popularité croissante, Huber donna ses instructions à ses lieutenants.

Chacun d’eux reçut quatre pièces d’or, avec l’ordre de se trouver le lendemain, à huit heures du soir, sur l’esplanade des Invalides, et d’amener à ce rendez-vous général les hommes de sa bande, animés par une forte ration d’eaude-vie, munis de couteaux en bon état, et de pistolets bien chargés et bien amorcés.

— Capitaine — fit observer Bergamotte — jamais, jusqu’à ce jour, nous n’avons travaillé sur un même point, avec toutes les compagnies au grand complet... — De quoi s’agit-il donc ?

— Vous voulez le savoir ?... — demanda Huber.

— Oui... oui... oui... — s’écrièrent les bandits, dont les dispositions prises par leur chef excitaient vivement la curiosité.

— Eh bien, tenez-vous l’esprit en repos ! — répliqua le capitaine en riant — si vous ne le savez pas ce soir, vous le saurez demain, mes lapins...

Abandonnons le cabaret du bord de la Seine et ses hôtes sinistres, et suivons le canot que nous avons laissé remontant à force de rames le cours de la Seine, conduisant, du côté du Pont-Royal, le personnage mystérieux dont l’or et les paroles venaient de préparer un de ces crimes épouvantables qui tiennent une place dans l’histoire et .souillent d’une hideuse tache de sang la page où ils sont inscrits.

Parvenu entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf le bateau

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LE MOULIN' nOUCE

tourna vers la gauche et il aborda à peu près à l’endroit où se trouve aujourd’hui le Pont-des-Saints-Pères.

L’inconnu donna un louis au batelier, mit pied à terre, se perdit dans les ténèbres, gagna l’un des escaliers du quai et reparut bientôt sous le feu des réverbères allumés à l’entrée de la cour du Louvre.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, grand et mince, de haute mine, d’une belle et noble figure, mais dont le nez fortement aipiilin et Jes yeux fixes et perçants, otfraient une vjagiie ressemblance avec le bec crochu et les prunelles étincÉantes des oiseaux de proie.

Son costume presque entièrement noir, mais couvert de broderies, réunissait la simplicité, la richesse et l’élégance.

L’épée qu’il portait en verrouil, et ses souliers à hauts talons rouges, affirmaient ses prétentions au titre de gentilhomme.

Il s’arrêta près d’un réverbère et regarda sa montre. ►

— Minuit et demi tout au plus... — murmura-t-il — rien ne m’empêche d’aller passer une heure ou deux chez Cydalise...

Une chaise à porteurs stationnait à quelques pas. — L’inconnu en prit possession, donna ses ordres et les porteurs le conduisirent rapidement rue Saint-Honoré, dans la cour d’un hôtel assez vaste, où ils le déposèrent au pied d’un large escalier, illumine comme pour une fête.

Autant les rues de la ville étaient sombres, désertes’ , silencieuses, autant cette cour se montrait pleine de mouvement, de bruit et de lumières ; — les chevaux de trois ou quatre carrosses pialfaient sur le pavé ; des porteurs de chaise se querellaient ; — des laquais aux livrées multicolores riaient et juraient.

— Je crois — se dit le jeune homme avec un sourire — je crois que je vais rencontrer, lù-haut, bonne et nombreuse compagnie...

il gravit les marches de l’escalier ; — il trouva, dans une

antichambre somptueuse, un grand diable d’huissier, tout de noir habillé et portant au cou la chaîne d’argent, insigne de ses fonctions.

Cet huissier le salua jusqu’à terre et lui demanda :

— Faut-il annoncer monsieur le baron ?

— Inutile — répli(|ua le jeune homme — je me présenterai très-bien moi-même...

Puis il ajouta :

— Qui avons-nous là-dedans?...

— Les habitués, monsieur le baron — répondit l’huissier et, de plus, deux ou trois seigneurs que je n’ai pas encore vus chez nous...

L’huissier ouvrit la porte qui séparait l’antichambre de trois salons en enfilade, et le jeune homme qu’à deux reprises nous venons d’entendre appeler monsieur le baron, franchit le seuil du premier de ces salons...

Les appartements de réception, dans lesquels il venait de pénétrer, étaient véritablement princiers, — Partout des plafonds peints à fresque, des lustres en cristal de Bohême, partout des dorures, de riches étoffes et toutes les merveilles de ce charmant style auquel la marquise de Pompadour donna son nom.

Un grand nombre d’hommes, les uns appartenant à la haute aristocratie et habitués de l’OEil-de-Bœuf — les autres faisant partie de la caste des traitants, des financiers, des fermiers-généraux, et facilement reconnaissables au luxe des broderies d’or et des pierres précieuses qui surchargeaient leurs costumes, encombraient ces vastes pièces.

Quelques-uns, debout dans les embrasures des fenêtres, ou couchés à demi sur de moelleux sofas, devisaient des nouvelles du jour et parlaient des fêtes du lendemain.

Le plus grand nombre, assis à des tables de jeu placées de distance en distance, agitaient des cornets d’une main fiévreuse, remuaient des cartes et entassaient devant eux des monceaux de louis et des paquets de billets de caisse.

Le jeu était la divinité qu’on adorait dans ce logis !...

A peine le jeune homme venait-il de faire quelques pas à travers la foule, que la maîtresse de la maison accourut à lui.

— Cher monsieur de Lascars — s’écria-t-elle — c’est fête ici quand vous y venez ! — Quel bonheur de vous voir, mais aussi quelle rareté ! •— Que devenez-vous donc, grand Dieu?... — Voici certainement plus de quinze grands jours que vous n’avez mis les pieds céans...

— Vraiment, ma belle Cydalise — demanda le baron de Lascars en souriant — vous m’avez fait l’honneur insigne de remarquer mon absence ?...

— Ingrat ! vous le voyez bien ! — Je ne sais pas pourquoi, mais, quand il y a trop longtemps que vous n’êtes venu, il me manque quelque chose...

— Ceci me touche d’autant plus, que vous avez chaque soir belle et nombreuse compagnie pour vous faire oublier l’absent...

— Belle et nombreuse, en effet, mais ça ne m’empêche pas de tenir à vous plus qu’à tous les autres... — Pourquoi vous éloignez-vous de moi quand le nombre de mes amis augmente tous les jours? — Tenez, ce soir encore, on vient de m’amener trois seigneurs nouveaux, le vicomte de La Guette, le comte de Nantillac, et enfin le beau marquis d’Hérouville, chevalier des ordres et colonel d’un régiment du roi.

Les sourcils du baron de Lascars se contractèrent, un nuage couvrit son front, et son visage prit une expression haineuse.

— Ah ! — murmura-t-il d’une voix sourde — vous avez ici, ce soir, le marquis d’IIérouville...

— Mon Dieu, oui... — J’espère que voilà un nom qui fait bien dans un salon ! — Aussi je ne me sens pas de joie !... — sans compter que le maniuis est, après vous, ie plus beau gentilhomme qu’il soit possible de voir!... — Est-ce que vous le connaissez ?

LE MOULIN nouer

— Fort peu... — Je l’ai rencontré deux ou trois fois à la Cour.

— A propos de la Cour, est-ce que c’est vrai, ce qu’on dit?...

— Que dit-on ?

— On prétend que vous n’allez plus à Versailles parce vous êtes hrouillé avec le roi, et que Sa Majesté vous a défendu de paraître devant lui...

Lascars devint très-pàle et garda le silence.

Cydalise répéta :

— Est-ce que c’est vrai ?

— Oui — répondit le baron — c’est vrai.

— Qu’est-ce donc que vous avez fait au roi, pour vous

mettre mal avec lui ?... ^

— Je me suis révolté contre ces rôles de valets qu’on impose à A''ersailles à tous les gentilshommes!... J’ai l’échine trop peu souple pour la ployer sans cesse comme les parfaits courtisans ! — J’ai dit bien haut ce que je pensais, et, à la Cour, la franchise est un crime...

— Eli bien, foi de bonne fille, vous avcz»eu raison ! — A votre place, moi, j’aurais agi tout comme vous ! — d’ailleurs vous êtes noble, vous êtes riche, vous n’avez besoin de personne...

Puis, sans transition, Cydalise ajouta :

— Allez-vous vous mettre au jeu ?

— C’est mon projet...

— Vous trouverez dans le dernier salon des parties bien animées... — Le marquis d’Hérouville, entre autres, fait preuve d’une audace sans pareille... — tout à l’heure il gagnait trois cent raille livres... — d a reperdu comme il avait gagné, en trois coups ! — et il riait ! 1 — C’était superbe ! ! — Il paraît que le marquis est un puits d’or...

. — Oui, .sa fortune est énorme en effet...

— Eh bien, cher baron, tâchez d’y faire une forte brèche... — C’est un adversaire digne de vous...

Ayant ainsi parlé, la maîtresse de la maison ([uitta Las-

cars et courut accueillir un nouvel arrivant, avec non moins de grâce et de vivacité qu’elle venait d’en montrer à son premier interlocuteur.

CiVdalise avait une trentaine d’années. — Elle faisait partie du corps de ballet de l’Opéra en qualité de danseuse de quatrième ordre. — Elle était de moyenne taille, et non moins maigre que la célèbre mademoiselle Guimard, alors dans tout l’éclat de sa vogue et de sa beauté.

Cydalise était peu jolie, point spirituelle, mais fort intelligente à l’endroit de ses intérêts.

Comprenant à merveille qu’elle ne devait compter ni sur sa beauté, ni sur son talent pour se créer une fortune, elle avait imaginé d’installer chez elle un tripot de bonne compagnie où grâce aux relations qu’elle se créait facilement à l’Opéra, bon nombre de seigneurs ne dédaigneraient point sans doute de venir perdre leur argent.

Le succès ne se fit guère attendre et dépassa ses espérances. — En moins de quelques mois sa maison devint à la mode. — Elle eut le soin prudent d’en écarter les chevaliers d’industrie, les aigrefins, les aventuHers; — elle ne reçut que des gens connus, recommandables par leur naissance ou par leur fortune.

Grâce tà ces précautions sages, les grands seigneurs affluèrent chez la danseuse où ils avaient la certitude de ne point s'encanailler (comme on disait à cette époque), et de trouver à point nommé les émotions d’une partie nerveuse ; — car dans ses salons blancs et or, aux panneaux illustrés d’amours, de nymphes, de bacchantes, on jouait un jeu d’enfer, et le plus riche pouvait, si la chanc-e lui tenait rigueur, se ruiner parfaitement bien en une seule nuit.

Avons-nous besoin d’apprendre à nos lecteurs que, le jeu étant le Dieu du temple dont Cydalise était la déesse, une. somme fort ronde, prélevée pour les frais du culte sur les enjeux de chaque partie, entrait quotidiennement dans la caisse de la danseuse, couvrait amplement toutes les dé-

penses, et consliliiait, au bout de l’année, un bénéfice honnête d’une centaine de mille livres...

On voit (pie l’inlelligentc personne se capitonnait tout tranquillement pour l’avenir une existence couleur de rose et qu’elle avait la certitude matérielle de se constituer une fortune rondelette, grâce à l’inflexible obole prélevée sur les vaincus aussi bien que sur les vainqueurs...

Lorsque nous aurons ajouté que Cydalise ne recevait chez elle aucune femme, et ne faisait point d’exception, bien entendu, pour ses camarades du corps du ballet, il ne nous restera pas un mot de plus à dire sur son compte...

Le baron de Lascars traversa sans s’arrêter le premier et le deuxième salon, et répondant à peine, et d’un air distrait, aux saluts et aux compliments des gentilshommes de sa connaissance qui se trouvaient sur son passage.

Il franchit le seuil de la dernière pièce.

C’était là que se trouvait les fortes émotions, les gros enjeux et les grands joueurs.

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