LE MARCHÉ DU SANG
Lascars fit à La Morlière un signe que ce dernier comprit à merveille.
Il se tourna vers Champagne et il lui dit :
— Monsieur le baron et moi nous n’avons donc pas besoin de toi... — voici un louis, à compte sur tes gages... tu peux disposer de ta soirée... — vas souper où tu voudras, et, en passant, donne l’ordre au concierge de ne laisser monter personne...
Champagne, ravi de celte aubaine imprévue, saisit la pièce d’or, salua son maître et l’hôte de son maître et disparut avec prestesse.
— Nous voici seuls — fit alors La Morlière — et nous avons la certitude de n’être dérangés par qui que ce soit... — Causons donc en toute liberté, cher baron... — j’attends avec une vive impatience, je l’avoue, les communications que vous m’avez promises, et dont je ne saurais deviner la nature.
— Chevalier — commença Lascars — vous êtes jeune... quel âge avez-vou3 ?
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— Cela dépend.
— Vous dites?..
— Je dis que mon acte de naissance me donne vingtdeux ans, mais que j’ai deux fois plus si c’est l’expérience qui fait l’âge. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que j’ai besoin de trouver chez vous une discrétion absolue qui s’allie rarement avec la jeunesse.
— Dans ce cas je suis un vieillard... — Confiez-moi donc
hardiment vos secrets... je vous jure que rien au monde ne me les fera trahir... >
— Oh! je ne redoute point une trahison, mon cher chevalier... je pourrais craindre une légèreté, voilà tout.
— Vous n’avez rien à craindre, je vous le répète, ni légèreté, ni trahison....
— J’aurai d’ailleurs une garantie contre vous.
— Laquelle-?
— Votre intérêt qui vous commandera très-impérieusement de vous taire... — Je vais donc aller droit au but...
— Connaissez-vous certain personnage qui s’appelle, ou plutôt qui se fait appeler Philippe de la Boisière ?
Le chevalier eut un sourire aux lèvres.
— Oui, répondit-il, je le connais... je le connais même beaucoup.
— Vous êtes en relations avec lui ?
— En relations presque quotidiennes...
— Par quel hasard ?
— Mon Dieu, ce n’est pas un hasard... le vieux La Boisière, dont le vrai nom est Philippe Talbot, protège mademoiselle Hermine, charmante coryphée de l’Opéra... Comprenez-vous maintenant ?
— Pas encore.
La Morlière sourit de nouveau, avec une fatuité suprême.
— Puisqu’il faut mettre les points sur les /, cher baron,
— ajouta-t-il en défripant d’une main nonchalante les plis de son jabot — je vous dirai que mademoiselle Hermine a
LE MOÜLIN RODGE
des bontés pour moi... — elle a voulu me présenter à son antique adorateur et nous vivons tous trois en bonne intelligence... — Hermine est de bonne famille... — Elle affirme à Talbot que je suis son cousin, et je vous assure qu’il le croit.
— Voilà qui se trouve à merveille !.. — vous devez faire la pluie et le beau temps dans cette maison.
— A peu près; — oui, par ricochet... mon influence sur Hermine est grande, et celle d’Hermine sur La Boisière est absolue.
— Vous êtes en mesure de me présenter ?
— Très-bien... — je vous mènerai chez Hermine qui vous présentera... — mais que diable voulez-vous faire du vieux Talbot?
— Je veux devenir son ami intime, afin de pouvoir, dans quinze jours, lui seryir de témoin.
— De témoin!... — répéta le chevalier fort étonné — est-ce que, par hasard, le bonhomme songe au mariage?... Hermine l’ignore absolument, et c’est la première fois que j’en entends parler.
— Philippe de La Boisière ne doit point se marier, — répondit Roland — il doit se battre.
— Peste I quel batailleur ! un duel à son âge ! c’est superbe ! et, contre qui croisera-t-il le fer?
— Contre vous.
Le chevalier fit un bond sur sa chaise, et son visage exprima la surprise la plus profonde.
— Ah! par ma foi — s’écria-t-il ensuite je tombe de mon haut!... — une rencontre entre Philippe Talbot et moi ! je ne sais si je dors ou si je rêve. . . mais, le prétexte ! . . le prétexte?
— Nous en trouverons un... — Je me charge de faire naître une querelle quand il sera temps.
— Vous avez .sans doute des raisons bien graves d’en vouloir à ce pauvre homme ? je dis pauvre, au figuré, car il est puissamment riche.
— J’ai toujours de bonnes raisons pour faire ce que je fais... — répliqua sèchement Lascars.
— C’est juste, et je me mêle là d’une chose qui ne me regarde pas... — Faudra-t-il donner à Philippe Talbot un coup d’épée bien grave?
— Il faudra le tuer raide.
La Morlière pâlit et fit un geste de répugnance et d’effroi.
— Ah ! ça, mon cher chevalier — continua Lascars d’un ton ironique — on croirait presque que vous hésitez.
— Ma foi, baron, moquez-vous de moi si vous voulez, mais je vous avoue franchement que, tuer un homme qui ne m’a rien fait, ça me parait un peu bien dur.
— Que vous avait donc fait votre adversaire de ce matin ?
— Vous oubliez les trente mille livres ; et le soufflet!... quiconque me prend pour dupe m’insulte!... — mon adversaire de ce matin m’avait donc insulté deux fois?
— Oh! soyez tranquille, Philippe Talbot vous insultera...
— il vous insultera gravement... — il vous souffletera même, je vous le promets, si vous y tenez le moins du monde... '
— Soit, mais enfin la querelle que vous susciterez entre nous aura pour but unique de l’attirer dans un duel d’où il ne sortira pas vivant.
— Que vous importe ?
— Songez donc !... c’est un vieillard!... il me semblera que je l’assassine...
— Vous êtes fou, chevalier!... est-ce qu’on assassine un homme quand on se rencontre avec lui face à face, épée contre épée ?
La Morlière ne répondit pas. Lascars reprit ;
— Réfléchissez, d’ailleurs, mon cher... je n’ai ni le désir, ni le pouvoir de vous contraindre... — S’il ne vous convient pas de me rendre le service (|ue j’attendais de vous, vous êtes libre... Seulement j’ai le droit de compter sur votre
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discrétion, et j’y compte... — je me passerai de vous, chevalier, de même que vous vous passerez de moi, et nous •'
resterons bons amis... ' ^
— Que diable, baron? — s’écria La Morlière, — ne vous
hâtez pas tant de prendre la mouche!... — il y a peut-être »
moyen de s’entendre.
— Entendons-nous, je ne demande pas mieux.
— Ne pourriez-vous, dites-moi, vous contenter d’un coup d’épée de moyenne force?
— Non.
— Il faut absolument que mort s’en suive?
— Oui.
— Tudieu ! quel acharnement !... Vous vous intéressez donc heaucoüp aux héritiers de Philippe Talbot?
— Peut-être...
— Si j’avais consenti à vous vendre le coup d’épée dont vous avez besoin, combien comptiez-vous me le payer?
— A quoi bon vous le dire, puisque vous refusez ? ;
— Dites toujours... — Cela n’engage à rien.
— Soit. J’avais l’intention de vous donner trois mille
livres à l’instant même, à titre d’arrhes, trois mille livres ■ V
au moment de ma présentation à Philippe de la Boisière — six mille livres à l’issu du duel et huit mille livres un mois, jour pour jour, après les obsèques du défunt.
— Total, vingt mille livres, si je sais compter, fit le chevalier.
— Vous comptez à merveille, et, pour un simple coup d’épée, je crois que la somme est ronde.
— Ecoutez — dit La Morlière après avoir réfléchi pendant un instant — je sens que je suis un gredin et que je fais une vilaine action, mais la nécessité l’emporte... mettez quatre mille livres de plus, et je suis votre homme.
— Va pour quatre mille livres de plus. J’augmenterai de mille livres chacun des payements... sommes-nous d’accord.
— Oui.
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— Alors, louchez là 1 .
' La main de Lascars et celle du chevalier, se reuconlrèrent, et leur étreinte infâme fut la consécration du marché de sang que les deux misérables venaient de conclure.
— Maintenant, dit La Morlière, donnez les arrhes.
— Les voici...
Roland laissa tomber sur la table quatre billets de banque ; — le chevalier les saisit avidement.
— Oiseaux inignons — murmura-t-il en les caressant du regard — s’il plaît au diable, vous vous envolerez moins vite que ceux qui vous ont précédés!...
— Quand me présenterez-vous à mademoiselle Hermine? demanda Lascars.
— Dès demain, et vous pouvez compter que le soir même, si l’Opéra ne retient point la belle, nous souperons chez le vieux Talbot.
— Est-ce que Philippe tient table ouverte?
— A peu près... il a du monde presque chaque jour... il passe les nuits comme un jeune homme... C’est un personnage très-bizarre et, par moments je le crois un peu fou...
— Pourquoi donc?
— Parce qu’au milieu de cette société bruyante de joyeux garçons et de jolies femmes dont il aime à s’entourer, il con.serve toujours une figure sombre et distraite qui glace rien qu’à la regarder. Il boit comme un mousquetaire et ne semble pas même ému quand ses convives les plus solides sont gris à rouler sous la table, il joue un jeu d’enfer en ayant l’air de penser à autre chose qu’aux cartes qui tombent... il gagne sans sourire et perd sans jurer!... Enfin je lui trouve la physionomie d’un homme qui veut s’étourdir et qui ne peut en venir à bout... Peut-être a-t-il commis un crime autrefois et lutte-t-il contre le remords.
— Ce remords contre lequel il lutte — se dit Lascars à lui-même — c’est le souvenir de son frère !...
XLvm
HERMINE ET GTDÂLISE.
Le lendemain — ainsi que cela avait été convenu la veille , au soir — le chevalier attendit Roland pour le conduire chez mademoiselle Hermine, son amie de cœur et la protégée de Philippe Talbot.
Le baron de Lascars, en homme jaloux de continuer les courtoises et magnifiques traditions du commencement du siècle, voulut offrir à la jeune et jolie déesse d’opéra un bouquet d’une rare beautfe, auquel un bracelet merveilleusement élégant servait de lien.
— Mordieu, baron! — s’écria La Morlière, au moment où Roland, muni de son bouquet, arriva chez lui pour le prendre, savez-vous que vous me mettez martel et tête ! — viseriez-vous, par hasard, à m’enlever le cœur d’Hermine?..
— Rassurez- vous, chevalier — répliqua Lascars en riant — je ne saurais être pour vous un rival redoutable, et n’en ai pas l’ambition... — mademoiselle Hermine m’est tout à fait inconnue et je suis moi-même pris ailleurs...
— A la bonne heure ! de cette façon, tout est pour le mieux? — nous partirons quand il vous plaira.
320 LE MOOLIN ROUGE
Le baron et le chevalier se mirent en route.
Mademoiselle Hermine était une ravissante fille de dixhuit ans — Elle accueillit Lascars à merveille, sous le patronage du chevalier; — elle trouva le bouquet charmant, et l’idée du bracelet tout à fait galante ; enfin elle invita les deux gentilshommes à venir souper le soir même, en nombreuse compagnie, à l’hôtel de la rue Culture-Sainte-Gatlierine.
— Mais — fit observer le baron — je n’ai pas le plaisir d’être personnellement connu de monsieur de La Boisière...
— Qu’importe ? — répondit Hermine — tous mes amis sont les amis de Philippe, et à partir de ce moment, je vous donne une place dans mon amitié...
Le soir venu. Lascars, qui s’était occupé pendant le jour du soin de renouveler complètement sa garde robe, fit une toilette luxueuse, de nature à rehausser ses avantages extérieurs et la distinction dont il était amplement doué, et prit le chemin de l’hôtel de Philippe Talbot.
Une demi-douzaine de carrosses stationnaient déjà dans la vaste cour illuminée à giorno.
Quatre ou cinq valets de pied en livrées de fantaisie garnissaient le vestibule et l’antichambre qu’embaumaient des fleurs éclatantes.
L’un de ces valets ouvrit à deux battants la porte du premier salon et annonça le baron de Lascars.
Mademoiselle Hermine accourut aussitôt à sa rencontre, avec une grâce et une vivacité sans pareilles; — elle le prit par la main et 1e conduisit à Philippe Talbot presque méconnaissable sous un costume de nuances claires et brillantes, surchargé de broderies; — le teint habituellement pâle du vieillard était fortement coloré; — ses yeux presque toujours mornes offraient le plus vif éclat. '
Lascars s’étonna d’abord de cette transformation, mais, à mesure qu’il s’approchait du maître de la maison son étonnement disparut, où du moins changea de nature... — le
rajeunissement dont nous venons de parler n’était qu’apparent...
Philippe Talbot avait étendu sur ses joues une épaisse couche de rouge, comme un acteur au moment d’entrer en scène!...
— Mon ami — dit Hermine au vieillard, voici monsieur le baron de Lascars que je vous présente, et qui voudra bien, je l’espère, nous consacrer parfois quelques heures...
Roland s’inclina devant son hôte avec une respectueuse , déférence.
— .Monsieur le baron — dit à son tour Philippe Talbot, du ton plein de courtoisie et de dignité d’un véritable grand seigneur, je serai très-heureux et très-fier de vous voir devenir l’hôte assidu de mon hôtel...
— Je profiterai souvent, monsieur, de la permission gracieuse que vous voulez bien m’accorder... — répliqua Lascars avec un nouveau salut.
— Votre nom est trop illustre, monsieur le baron ; pour ne pas m’être connu depuis longtemps... — reprit le vieillard, j’ajouterai même que je me crois certain d’avoir eu l’honneur de vous rencontrer déjà plus d’une fois... — estce que je me trompe?
— Non, monsieur, vos souvenirs sont exacts, et chacune
de ces rencontres m’avait donné le désir le plus vif de vous être enfin présenté... ,
L’arrivée de plusieurs convives interrompit à son début l’entretien de Philippe Talbot et du baron.
Ce dernier jeta les yeux autour de lui afin de voir s’il se trouvait en |>ays de connaissance.
La première personne qu’il aperçut fut Cydalise qui, debout devant une grande glace, mettait en ordre les plis de sa longue jupe, et réparait dans sa coilfure un désordre imaginaire.
Lascars ne l’avait pas revue depuis la scène terrible et scandaleuse survenue entre lui et le marquis Tancrède d’IIérouviile, scène dont l’hôtel de cette nymphe d’opéra, (qui
donnait à jouer à tous les gentilshommes et à tous les brelandiers de Paris), avait été le théâtre.
Lascars fronça le sourcil et ne put réprimer un mouvement de violente contrariété.
— Voilà qui est tout à fait malencontreux ! — pensa-t-il — cette créature peut me causer ici le plus grand préjudice si elle s’avise de raconter à Philippe Talbot ce qui s’est passé dans son tripot maudit ! il faut me faire d’elle une alliée!... il le faut absolument!...
En conséquence il donna à son visage l’expression la plus bienveillante et la plus amicale, et il se dirigea vers la jeune femme.
— Quelle joie pour moi de vous rencontrer ici se soir, chère divinité!... — s’écria-t-il en l’abordant — d’honneur, je pense à vous sans cesse ! — tendez-moi donc bien vite cette jolie main blanche!... j’ai hâte de l’approcher de mes lèvres!...
Cydalise se retourna vivement pour regarder qui lui parlait ainsi. — Elle parut fort surprise et médiocrement ravie en reconnaissant Lascars, cependant elle n’osa refuser de lui tendre la main, mais elle le fit avec une hésitation visible et une mauvaise grâce manifeste.
Lascars s’attendait à la froideur de cet accueil, et nous savons déjà qu’il n’était point homme à se déconcerter pour si peu.
— Cette chère Cydalise! — continua-t-il, mais quelle heureuse chance est la mienne! vrai, je bénis à deux genoux^ mon étoile qui me met ainsi sur votre chemin!... laissezmoi donc vous regarder, vous admirer, ma déesse ! . . . — ah ! fille de Vénus, vous êtes bien comme votre iuère, toujours plus jeune et plus charmante !...
— Baron — répliqua la jolie femme, d’une voix légèrement railleuse — si votre joie est extrême, je puis bien affirmer que ma surprise ne lui cède en rien...
— Pourquoi donc cette surprise, ma toute belle?
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— II y a des siècles qu’on ne vous a vu ! vous me faites
un peu l’effet d’un revenant!... * '
— Méchante, vous m’aviez oublié!...
— Vous savez le proverbe, baron : — les absents ont tort\..
— c’est surtout avec nous autres femmes que le proverbe est vrai...
— Pensiez- vous donc ne me revoir jamais'/...
— Est-ce la vérité qu’il faut vous répondre ?...
— Certes!...
— Eh ! bien, franchement, je vous croyais disparu si bien que vous ne reparaîtriez plus... — j’avaisdit: ^un homme à la mer\... — et'je VOUS supposais noyé...
— Me regrettiez-vous, au moins?... donniez-vous une larme à la mémoire du plus passionné de vos serviteurs?...
— Il y a si longtemps!... — ma foi, je ne m’en souviens guère... — mais, à propos, baron, qu’étes-vous devenu?..
— mon Dieu, je vous demande cela... j’ai peut-être grand tort... mais, pour peu que ma question soit indiscrète, je m’empresse de la retirer...
— Indiscrète, chère Gydalise! rien ne saurait l’être venant de vousl — j’avais quitté Paris...
— Ah ! vous avez le goût des voyages?...
— Je ne voyageais pas...
— Mais alors que faisiez-vous donc ?
— Une bonne œuvre...
— Vous, baron! une bonne œuvre! ah! c’est invraisemblable !...
— Et, cependant, rien n’est plus vrai ...
— Peut-on la connaître, cette bonne œuvre?...
— Je servais de bâton de vieillesse à un mien oncle, fort respectable...
— Un oncle à succession?...
— Naturellement.
— Et vous l’avez quitté, ce digne parent?...
— Hélas!., c’est lui qui m’a quitté le premier! — il repose... — que Dieu ait son âme !..
— Et, l’héritage?..
— L’héritage m’est échu.. .
— Mes compliments baron, car, s’il faut en croire les on dit, vous aviez grand besoin d’être remis à flot... — la somme est elle ronde au moins?
— Elle est de trois millions... — répondit Lascars de l’air du monde le plus dégagé.
— Trois millions ! répéta Gydalise en changeant de visage — vous avez trois millions ?...
— Mon Dieu, oui... — sauf une bagatelle... — j’avais laissé derrière moi cent mille écus de dettes, et je viens de les payer en arrivant, car j’arrive et je fais aujourd’hui ma rentrée dans le monde...
— Mais alors, vous voilà plus riche que vous ne l’avez jamais été!..
— Oh! beaucoup plus riche, ma toute belle...
— Vous allez de nouveau mener grand train ?..
— Je ne suis revenu à Paris que pour cela./.
— Vous jetterez, comme, autrefois, l’argent par les fenêtres?.. , '
— Je le jetterai mieux qu’autrefois... — à quoi bon ménager?.. — j’ai deux autres oncles en province... — quand ils seront mûrs j’irai les cueillir...
Gydalise saisit le bras de Lascars et le serra familièrement et surtout très-affectueusement.
— Ah ! cher baron — s’écria-t-elle ensuite avec une touchante effusion — je ne sais comment vous dire combien je suis ravie du bonheur qui vous arrive, ni de quelle façon vous témoigner ma joie et la part que je prends à cette heureuse chance que vous méritez si bien !..
— Gette bonne Gydalise ! — répliqua Lascars dont la physionomie mobile exprima l’émotion la plus vive — enfin je la retrouve ! — ah ! ma toute belle, sûr de vos sympathies comme je l’étais, je n’ai point été dupe de la petite comédie de froideur que vous m’avez jouée tout à l’heure ! —
je vous sais incapable d’abandonner jamais un ami malheureux!..
— 'Ah ! c’est bien vrai, baron, ce que vous dites-là ! — reprit la jeune femme — et vous me connaissez à merveille ! — je ne sais pas faire de phrases, moi ! — pour juger mon dévouement à mes amis, il faut le mettre à l’épreuve, et je vous ai prouvé le mien, plus d’une fois, à votre insu...
— De votre part, rien ne peut m’étonner ! apprenez-moi bien vite tout ce que je vous dois...
— Vous n’ignorez pas qu’en ce monde on a la cruelle habitude d’attaquer les absents...
— Je ne le sais que trop... surtout quand les absents sont ruinés, ou passent pour l’être...
— Lorsqu’on vous attaquait devant moi, il fallait m’entendre et me voir...
— Ange de bonté, vous preniez ma défense?., s’écria Lascars , en proie à un véritable transport d’enthousiasme.
— Je la prenais du bec et des ongles ! et je m’animais ! — la colère s’emparait de moi ! j’injuriais vos détracteurs avec une violence sans égale, si bien qu’ils me disaient parfois : — pour soutenir ainsi le baron, envers et contre tous, il faut que "VOUS soyez amoureuse de lui !...
— Ils vous disaient cela, Gydalise?..
— Textuellement...
— Et que répondiez- vous?..
— Je ne répondais pas... — murmura la nymphe d’opéra en baissant les yeux d’un air modeste et presque confus.
Ce fut au tour de Lascars de presser doucement le bras de la jeune femme.
— Ah! — fit-il ensuite d’une voix agitée — si j’osais comprendre! si je ne craignais de céder trop vite à la plus charmante, à la plus enivrante des chimères 1 Gydalise, Gy-
dalise, répondez-moi ! ce silence adorable, comment faut-il l’interpréter?..
— Cher baron — soupira la nymphe avec des poses ingénues qu’elle croyait irrésistibles — vous êtes trop généreux pour abuser d’un trouble que je voudrais en vain vous cacher... — au nom du ciel, ne m’interrogez plus...
— Vos désirs sont pour moi des ordres, oh ! ma divinité ! — répliqua Lascars — mais cet entretien qui m’en- chante, j’irai le reprendre à vos pieds...
Et, tout bas, il ajouta :
— La comédie a réussi!.. — Cydalise est domptée! — je n’ai plus rien à craindre !..
LE MOULIN llOUGE