PHILIPPE TALBOT
Le baron de Lascars, au souper, fut placé à la droite de mademoiselle Hermine, et par conséquent presque en face de Philippe Talbot.
Pendant la plus grande partie du repas il observa le vieillard, et il fut frappé de la justesse des observations du chevalier de La Morlière à son sujet.
Il était impossible d’en douter, le vieillard cherchait dans l’orgie non pas le plaisir, mais l’oubli. — Il voulait s’étourdir et il n’y parvenait qu’à peine.
Un valet, debout derrière lui, versait dans son verre les vins les plus capiteux ; il vidait sans relâche ce verre incessamment rempli, et cependant nul symptôme d’ivresse n’apparaissait sur son visage, car aucun excès ne pouvait entamer cette nature de granit et d’acier, inébranlable et indestructibles..
Après le souper, on joua.
Philippe Talbot gagna froidement quelques poignées d’or.
328 ' LE MobuX ROUGE
et, généreux comme Jupiter auprès de Danaé, il fit ruisseler ce brillant métal sur la robe rose de la blanche Hermine...
Lascars ne toucha pas une carte et se retira de bonne heure. — La présentation était faite, — il avait scs entrées dans la rue Gulture-Sainte-Catlierine, il pouvait compter sur l’obéissance aveugle de La Morlière, — il se sentait certain désormais de conduire jusqu’à son dénoùment terrible le drame préparé par lui... *'
Le lendemain Lascars quitta Paris pour quelques heures, non par la voiture publique de Saint-Germain, mais avec un carrosse de louage, qu’il laissa dans une auberge de Bougival et il se rendit pédestr^ient à la maisonnette du Bas-Prunet, portant un écrin rempli de bijoux, premier cadeau du fiancé à sa fiancée.
Il trouva Pauline, sinon triste, du moins rêveuse, mais la jeune fille se reprocha bien vite sa froideur involontaire et elle s’efforça de témoigner, en revoyant son mari futur, plus de joie qu’elle n’en éprouvait réellement.
— Chère Pauline — dit Roland à la jeune fille lorsque sa visite lui parut suffisamment prolongée — il me faut vous quitter encore !.. — plaignez-moi !.. — j’ai besoin de tout mon courage pour m’éloigner de vous ! mais je puise rria force dans la certitude que bientôt nous ne nous séparerons plus...
— Allez, mon ami... — répondit Pauline en tendant à son fiancé sa main charmante qu’il appuya contre ses lèvres — la séparation n’existe déjà plus entre nous, car, en votre absence, ma pensée est avec vous...
La pauvre enfant vivait loin du monde... elle ne savait point mentir, — elle ignorait le grand art des femmes, l’art de mettre les paroles et l’accent dans un accord parfait... — Ses lèvres seules venaient de parler ; — son cœur n’avait pas dicté sa réponse...
Pour un homme aussi profondément expérimenté que Lascars, la fausse note était manifeste...
— Allons — se dit-il en côtoyant la Seine dans la direc-
tion de Bougival — dût mon amour-propre en souffrir, aucune illusion n’est possible !.. — il faut bien me l’avouer, cette petite fille m’adore beaucoup moins que je ne l’avais cru d’abord !.. Peu m’importe, d’ailleurs !.. — il ne s’agit point en tout ceci d’une passion, mais d’une atlaire... — L’amour et les millions vont rarement de compagnie... Pauline Talbot deviendra ma femme... c’est tout ce qu’il me faut... >
Lascars, en causant ainsi avec lui-même, atteignit la rustique aubergè de la mère Durocher, auberge qui se trouvait située, nous le savons, presque en face du Moulin- Noir.
Il échangea quelques paroles avec la veuve à laquelle il emprunta l’un de ses bateaux pour traverser la rivière, et il arriva en quelques minutes à la première marche de son petit débarcadère.
Sauvageon, attiré par le bruit, sortit du vieux bâtiment ; — en apercevant son maître, il multiplia les exclamations de joie.
— Ah ! mille charretées de diables, petits et gros ! — s’écria-l-il — quelle réjouissance!., voilà deux jours qui m’ont semblé plus longs qu’une année toute entière !.. foi de bon garçon, je commençais à me figurer que monsieur ne reviendrait pas !..
— Ainsi, vous êtes satisfait de me revoir, compère Sauvageon ? — demanda Lascars.
— J’en suis transporté d’allégresse !.. — je ne sais pas comment ça se fait, mais je ne veux plus quitter monsieur...
— Voilà qui se trouve à merveille, car je suis revenu tout exprès pour vous chercher... — Etes-vous en état de m’accompagner dès aujourd’hui...
— J’irai au bout du monde s’il le faut...
— Vous ôtes donc guéri complètement ?. .
— Oui, dè fond en comble.
LE MOCLIN R0Ü6E
— Eh bien, nous partirons dans une heure...
— Monsieur me permet-il de lui demander si nous irons bien loin y..
— A Paris.
Sauvageon fit une légère grimace.
— On dirait que cela ne vous convient pas... continua Lascars.
— Avec monsieur, tout me convient... seulement, j’ai peur...
— De quoi?..
— De rencontrer les Lapins... mes anciens clients... — j’ai dans l’idée que ces gredins-là me feraient un mauvais parti...
— Soyez sans inquiétude... — si vous les rencontrez par hasard, (ce qui me paraît invraisemblable), ils ne pourront vous reconnaître sous une livrée splendide...
— Je vais donc porter la livrée ?..
— Oui. — Cela ne vous humiliera point, j’imagine...
— Ah ! monsieur ! c’était mon rêve !.. avec dix à douze aunes de galon sur le corps, on a tout de suite l’air de quelque chose!.. — le premier venu saura, rien qu’en me regardant, que j’ai la gloire d’approcher un personnage d’importance...
— Vous aurez soin, à l’avenir, de m’appeler monsieur le baron... — reprit Lascars.
— Monsieur est baron !.. — s’écria Sauvageon tout rayonnant — tonnerre !.. — quel honneur pour moi !.. — Je sollicite de monsieur le baron une grâce, une faveur, un bienfait...
— Lequel?
— Que monsieur le baron daigne me tutoyer...
— Rien de plus facile, — et je commence à l’instant même... — tu es un coquin réjouissant !..
— Monsieur le baron me comble... — foi de Sauvageon, je ne me sens pas d’aise...
— A propos, je te débaptise...
— Ah ! par exemple, voilà une fameuse idée !.. — je ne pouvais pas souffrir mon nom... — Comment m’appellerais-je à l’avenir?..
— Je te donne à choisir entre Lafleur et Jasmin...
— Je n’hésite pas, monsieur le baron.. t — je choisis Jasmin... c’est joli, c’est coquet, c’est délicat, ça embaume!.. — Voilà un nom qui doit plaire au femmes!., depuis que je le porte je me sens tout mignon...
Lascars et le nouveau Jasmin — (que nous continuerons à désigner sous l’appellation de Sauvageon lorsque nous aurons à parler de lui) — fermèrent la porte du Moulin- Noir et prirent le chemin de Paris où ils s’installèrent dans un petit logement garni, loué l’avant-veille par le baron...
Ce dernier, à peine arrivé, fit sa toilette et se rendit à l’hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine. — Il n’y avait ce soir-là ni jeu, ni souper. — Hermine figurait à l’Opéra dans un ballet nouveau, et Philippe Talbot montait en voiture pour aller l’applaudir. ^
Il offrit une place dans sa loge à Roland qui s’empressa d’accepter, et qui, pendant ce tête-à-tête de quelques heures, déploya toutes les ressources de son esprit brillant, et mit en œuvre ses roueries les plus transcendantes pour faire la conquête du vieillard.
Hâtons-nous d’ajouter qu’il en vint complètement à bout, et que Philippe Talbot, (qui n’était rien moins qu’un homme ordinaire), — apprécia selon leur valeur la haute courtoisie du baron, l’exquise urbanité de ses manières, sa conversation étincelante et variée, et lui témoigna d’une façon cordiale le plaisir qu’il éprouvait en sa compagnie et son vif désir d’entamer avec lui des relations intimes et fréquentes.
Lascars se montra touché et reconnaissant ; — il parla chaleureusement de la sympathie soudaine et irrésistible qu’il avait éprouvée dès l’abord pour Philippe Talbot, et il
promit de devenir l’un des plus assidus parmi les commensaux de l’hôtel.
— Quoique jeune encore — ajouta-t-il, j’ai vécu beaucoup, j’ai trop vécu peut-être, et je trouve maintenant plus de fatigue que de jouissance dans les joies mondaines et dans les réunions bruyantes... Je viendrai donc vous chercher de préférence lorsque vous serez seul ; — nous pourrons alors causer longuement et familièrement comme aujourd’hui... — Le soir, ne comptez pas sur moi... — au milieu de vos fêtes, ma présence vous serait inutile, car nous serions toujours séparés l’un de l’autre par la foule qui se presse autour de vous...
— Voilà de bonnes paroles ! — répondit Philippe Talbot d’une voix émue. — Elles me prouvent que c’est pour moi, et rien que pour moi, que vous viendrez !... — vos visites me rendront heureux, mon cher baron, oh! bien heureux, et chacune d’elles vous sera comptée comme une action charitable, car la solitude est lourde, croyez-le, au vieillard sans famille qu’entourent de nombreux parasites, mais qui, jusqu’à ce soir, n’avait pas un ami...
Ces derniers mots furent prononcés avec un profond accent de mélancolie.
— Ah ! monsieur — murmura Lascars, vous jugez sévèrement le monde !.. vous le voyez sous de sombres couleurs !..
— Je le vois tel qu’il est... — je le juge avec une expérience acquise à mes dépens et chèrement payée... — j’ai passé l’âge des illusions et je salis qu’un vide absolu succéderait d’une heure à l’autre à l’empressement qu’on me témoigne, si les fêtes que je donne et l’or que je répands n’attiraient dans mes salons une foule avide et indifférente.
— Ce que vous dites peut être vrai, monsieur, en thèse générale... répliqua Lascars — mais il doit y avoir des exceptions...
— Je n’en connais pas...
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— Dans cette foule dont vous parlez, n’aimez-vous donc '
personne et croyez- vous que personne ne vous aime ?.. -t
Philippe Talbot secoua la tête. . ■<
— Personne... — fit-il ensuite.
— Mademoiselle Hermine, cependant... commença le baron.
Le vieillard l’interrompit avec un sourire, et répondit : <1
— Hermine est pour moi quelque chose d’à peu près semblable à ces brillants oiseaux des tropiques qu’on enferme vaniteusement dans une volière dorée, qu’on nourrit de biscuits, qu’on abreuve de vins d’Espagne, et dont on admire le caquet frivole et le plumage incomparable... —
Hermine me distrait et m’amuse... — mais l’aimer, que
Dieu m’en préserve ! — et d’ailleurs, pourquoi l’aimerai- '■ je?.. — mes cheveux sont plus blancs que la neige sous la blanche poudre qui les parfume... — mon cœur est mort pour l’amour... bien mort, et depuis bien longtemps!.. —
J’ai trop de bon sens pour être dupe au point de croire au sentiment tendre d’une belle enfant pour un vieillard ! —
Hermine me donne sa jeunesse en échange de fortune...
elle sera riche, et nous serons quittes... ■
— Soit ! — dit Lascars — mais l’amitié ?.. — d’où vient i
que vous la niez aussi?..
— Parce que je ne l’ai jamais rencontréé...
— Elle existe, pourtant...
— D’accord... mais où est-elle?.. — J’ai vieilli sans presser dans les miennes la main d’un ami sincère... — et pourtant cet ami. Dieu m’en est témoin, je l’appelais de tous mes vœux...
— Monsieur — murmura Lascars en jouant l’émotion ’
avec un talent de premier ordre — inimitable — prenez la
main que je vous tends... c’est une main loyale... — ■
l’ami si longtemps attendu, ce sera moi, si vous le per- j
mettez...
Philippe Talbot pâlit visiblement sous son rouge.
Une agitation quasi fébrile s’empara de lui. — Ses yeux se remplirent de larmes, ses deux mains s’étendirent tremblantes vers Lascars, et il ne put que prononcer d’une voix à peine distincte, ces deux mots :
— ' Merci... J’accepte...
Lascars commanda à son visage de rester muet et de ne point refléter l’orgueilleux triomphe qui s’épanouissait dans son âme, et il se dit tout bas :
— La partie est gagnée !..
LE iMOULIN ROUGE