‹ Le Moulin rougeChapitre 43 sur 53 · QUI SE RAPPROCHE DU DRAME · texte numérisé non relu

QUI SE RAPPROCHE DU DRAME

La partie était en effet gagnée, et gagnée si parfaitement qu’au bout de huit jours à peine Philippe Talbot ne pouvait plus se passer de son nouvel et intime ami.

Lascars, de son côté, semblait goûter chaque jour un plaisir plus vif dans la société du vieillard, auquel il consacrait toutes les heures qu’il ne passait point au Bas-Prunet près de sa fiancée.

Il avait fait l’acquisition d’un cheval de race barbe, aussi remarquable par son énergie que par la beauté de ses formes, et trois fois par semaine il franchissait avec une rapidité presque fantastique les quatre lieues qui séparaient Paris de la maisonnette de Pauline Talbot.

A chacune de ces visites il offrait à la jeune fille quelque nouveau présent d’une richesse et d’une élégance incontestables. — Pauline accueillait ces preuves d’amour avec un sourire résigné plutôt que joyeux ; — madame Audouin poussait des cris d’enthousiasme, et s’extasiait pendant des heures entières sur la galanterie et sur le bon goût d’un fiancé si parfait, si incomparable.

— Ah ! chère enfanl de mon cœur — murmurait-elle à l’oreille de l’orpheline, en l’embrassant avec cette tendresse exubérante qui débordait en elle — ah ! chère enfant, que tu seras heureuse !

Pauline était bien loin d’envisager l’avenir sous des couleurs aussi riantes, mais comme elle ne voulait point troubler la joie de sa gouvernante, et comme d’ailleurs la tristesse vague qui la dominait ne reposait sur aucun fondement sérieux, elle balbutiait :

— Oui, ma bonne Audouin... bien heureuse...

— Tu n’oublieras jamais, je l’espère, que tu me dois ton

bonheur... — reprenait la digne femme. -7 Car enfin tu hésitais, ma chérie... et j’ai vu presque le moment où, sans moi, tu refusais net... — Eh! mon Dieu, c’est naturel, après tout ! — dans ces jeunes cervelles, il y a tant de folie et si peu de raison 1 ^

Pauline répondait doucement :

— Tu m’aimes comme m’aurait aimé ma mère et je n’oublierai rien de ce que je te dois, sois-en sûre...

Madame Audouin embrassait de nouveau l’orpheline, et détournait la tête pour essuyer ses yeux remplis de larmes d’allégresse et d’attendrissement. -

Lascars, lui, s’apercevait de plus en plus de la froideur persistante de Pauline Talbot, et de l’involontaire éloignement qu’elle essayait en vain de lui dissimuler.

Il s’étonnait bien un peu de la manière brusque, imprévue, sans transition, dont cette froideur et cet éloignement avaient remplacé la vive sympathie que lui témoignait la jeune fille lorsqu’elle ne voyait en lui qu’un frère, qu’un ami, qu’un sauveur, ^et pas encore un futur époux, mais nous savons déjà qu’il ne s’en préoccupait point outre mesure, et nous connaissons les raisonnements grâce auxquels il s’en consolait.

Revenons à Paris.

Un soir — quinze jours environ après le long entretien de Philippe Talbot et «le Lascars — ce dernier rentra plutôt

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que de couliraie dans le petit logement meublé qu’il occupait avec Sauvageon.

Il avait la physionomie animée, le sourire radieux, l’œil étincelant d’un triomphateur. — Evidemment quelquechose de très-heureux pour lui venait de se passer.

■ — Jasmin... — dit-il en traversant l’antichambre.

— Monsieur 1e baron '!

— Suis-moi... — j’ai à te parler...

Sauvageon s’empressa d’obéir.

— Je t’ai promis de faire ta fortune... — commença Roland.

— Voilà une chose que je n’aurai garde d’oublier ! — murmura le valet.

— Le moment approche où ma promesse se réalisera.

— Ah ! monsieur le baron, quelle bonne nouvelle !

— Ton rôle va commencer... — il sera facile... — si tu le joues avec intelligence et consience, le résultat ne se fera point attendre et dépassera tes espoirs les plus ambitieux...

— Quelque chose qu’il faille faire, je suis prêt, et monsieur le baron sera content de moi;..

— Nous nous séparerons demain...

— Comment — s’écria Sauvageon — monsieur le baron m’éloigne de sa personne?..

— Oui... momentanément... — mais tu ne mequitteras que pour me mieux servir...

— A la bonne heure !.. — si c’est comme ça tout est bien... — où monsieur le baron m’envoie-t-il ?

— Tu vas faire partie de la maison d’un homme trèsriche... un vieillard... monsieur de la Boisièrc... — tu arrives à Paris... — tu étais en province, dans la Touraine, au château d’Orval, premier valet de chambre de l’un de mes parents éloignés, le comte d’Orval, qui vient de mourir... — te rappelleras-tu ces noms ?..

— Le château d’Orval... le comted’Orval... la Touraine... oh parfaitement... — j’ai bonne mémoire...

— Je t’ai recommandé vivement à monsieur de La Boisière — continua Lascars — je lui ai répondu de toi, et il te prend à son service en qualité de second valet de chambre... ton nouveau maître ne t’adressera probablement aucune question... — si par hasard il t’interrogeait tu pourrais lui répondre en toute assurance selon ton inspiration du moment, puisque personne ne serait là pour te démentir...

— Que monsieur le baron soit tranquille... — je m’en tirerai sans embarras...

— Je te recommande d’étre peu communicatif dans tes rapports avec les autres valets, tes camarades. — Il n’y aurait pas grand mal à passer vis-à-vis d’eux pour un sournois... — Ne leur parle de moi d’aucune manière... — il est bon qu’ils ignorent que ma recommandation t’a fait admettre... — Lorsque tu me verras à l’hôtel, ne sois avec moi ni plus empressé, ni plus respectueux qu’avec les autres visiteurs.

— Je me conformerai religieusement à ces prescriptions... — En dehors de cela, qu’aurai-je à faire?..

— Ton service auprès de ton maître, d’une façon trèszélée et très-assidue...

— J’entends bien, mais je demande ce qu’il faudra faire

pour être utile aux intérêts particuliers de monsieur le baron?... «

— Absolument rien qu’attendre mes ordres et te tenir prêt à agir quand tu les auras reçus...

— Si c’est là tout mon rôle, il n’est pas malaisé...

— Il est possible qu’il le devienne, d’une heure à l’autre, plus que tu ne peux le prévoir en ce moment..., — il me reste maintenant à t’adreser une recommandation de trèshaute importance...

— Je l’écoute de toutes mes oreilles...

— Tu vas te trouver dans une maison riche, et je te crois la main légère...

— Ah ! monsieur le baron ! murmura Sauvageon avec dignité.

— Ce n’est point un reproche que je formule, c!est une opinion que je manifeste, — répondit Lascars en souriant, — et les opinions sont libres... — veille donc sur tes instincts pillards!., — ne succombe pas à la tentation, lors même que les occasions les plus belles s’offriraient à toi ! lors même que des bourses pleines d’or sembleraient égarées dans tous les coins !.. — Ceci est indispensable, et la moindre infraction à cette règle amènerait infailliblement la ruine de mes communes espérances...

— Monsieur le baron — répliqua Sauvageon d’un ton convaincu — je me couperais sans hésiter la main droite plutôt que de lui laisser faire de ses cinq doigts un mauvais usage...

— Je prends acte de ta promesse, — dit le baron — et je compte dans ton intérêt comme dans le mien, que tu ne l’oublieras point... — voici quelques louis; — rends-toi tout de ce pas chez un fripier, et fais l’emplette d’un costume noir complet pour remplacer ma livrée que tu ne peux porter plus longtemps... — je vais, pendant ton absence, écrire la lettre d’introduction que tu Vemettras demain matin à monsieur de la Boisière...

Le lendemain, en effet. Sauvageon, ou plutôt Jasmin, vêtu de drap fin de la tête aux pieds comme un huissier de ministère, faisait son entrée à l’hôtel de la rue Gulture- Sainte-Gatherine.

Philippe Talbot lui trouvait la physionomie suspecte, le regard fuyant, la mine hypocrite d’un renard qui flaire un poulailler, mais il se disait à lui-même.

— Il ne faut point juger les gens sur l’apparence, et, puisque le baron de Lascars me répond de ce valet, c’est que le pauvre diable vaut mieux que sa figure...

— Presque chaque jour Roland et le chevalier de La Morlière se rencontraient en un lieu convenu à l’avance, et de temps en temps ils prenaient ensemble leur repas au

cabaret du Chariot d'Or, où leur connaissance s’était faite .

Un soir, trois semaines après la présentation de Lascars à Philippe Talbot, le chevalier arriva d’uij air sombre et ' presque sinistre à la taverne de la rue Saint-Honoré. — 11 avait les sourcils froncés, l’œil mauvais, le teint pâle, la lèvre querelleuse, bref, toute ta mine d’un homme mécontent de lui-même et des autres...

Lascars était arrivé depuis quelques minutes et venait de s’asseoir à une petite table au fond de la grande salle à. peu près vide.

— Eh ! bon Dieu, chevalier, dit le baron en riant — que vous est-il donc arrivé?., venez-vous d’assister au convoi funèbre de votre maîtresse ■/.. — d’honneur vous avez ce soir un visage lugubre à porter le diable en terre !

— Par la mordieu, il y a de quoi ! — répliqua le jeune homme d’un ton raide.

— Expliquez-vous ! — reprit Roland — dites-moi quelle infortune inouïe vous a si complètement foudroyé... — Enlin, qu’avez-vous ?

Pour toute réponse, La Morlière frappa sur ses poches.

— Aucun son métallique ne s’en échappa.

— Qu’entendez-vous? demanda-t-il.

— Rien.

— Eh ! bien, voilà justement ce que j’ai — je n’ai plus rien...

— Comment, vos quatre mille livres?..

— Evanouies ! évaporées ! disparues ! — il ne me reste pas quinze sous ! est-ce assez de guignon ! suis-je assez malheureux !

— Peste ! le fait est que vous allez bien ! — trente-quatre mille livres en moins d’un mois ! Tudieu ! quel gouffre ! — savez-vous qu’à dévorer ainsi les billets de banque, vous dépassez de beaucoup Cléopâtre, qui du moins ne buvait qu’une perle par an! — la fortune toute entière de

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Philippe Talbot ne durerait pas une année entre vos mains...

— C’est possible, mais le jour viendra, et ce jour est proche, où je prendrai largement ma revanche, et où je regagnerai en une heure beaucoup plus que je n’ai perdu (1) !

— Je le souhaite pour vous, chevalier...

— Mais — reprit La Morlière — en attendant je suis à sec! complètement à sec... — vous comprenez mon cher baron, ce que cela veut dire.;.

— Je comprends que vous avez compté sur moi...

— Naturellement...

Lascars secoua la tête, de l’air d’un homme qui trouve la chose moins naturelle que son interlocuteur ne veut bien le dire.

— Comment? demanda vivement le chevalier — est-ce que je me trompe? est-ce que je n’ai pas le droit de compter sur vous ?..

— Non, certes, puisque vous avez déjà reçu de moi une avance de quatre mille livres, et que je ne vous ai encore rien demandé en échange...

— Sans doute, mais il existe entre nous une convention, et je suis prêt à en remplir les clauses...

— J’ai renoncé presqu’enlièrement au projet dont nous avons parlé il y a quelques semaines... — dit Lascars d’un air indifférent.

— Ah! baron — s’écria La Morlière — est-il bien possible qu’un homme positif comme vous ait des irrésolutions dont une femmelette serait honteuse!.. — je vous croyais incapable de ces défaillances !..

— Ah ! ça vous tenez donc beaucoup à vous battre avec ce pauvre Philippe Talbot ? — demanda Roland.

— Je n’y tiens pas le moins du monde, au contraire... — seulement je tiens plus que je ne saurais le dire à gagner l’argent promis...

(t) Voir la deuxième partie de cet ouvrage : Les Pirates de la Seine.

— Eh! bien, soit... — la rencontre aura lieu, puisque vous le désirez si fort...

— Grand merci... — mais songez que j’ai hâte... — ne me faites pas trop attendre...

— Soyez tranquille... — vous attendrez peu ! — soupet-on ce soir à l’hôtel ?..

— Oui, car Hermine ne danse pas...

— Eh ! bien, la provocation peut avoir lieu aujourd’hui même... — dînons légèrement, chevalier, nous souperons rue Gulture-Sainte-Gatherine...

— Vous m’accompaguerez donc ?

— Bien entendu.

— Et, vous êtes certain que Philippe Talbot me provoquera?..

— Aussi certain que je le suis de vous voir en ce moment vis à vis de moi...

— Mais quel sera le prétexte de la scène violente que vous prévoyez?..

— Il vous suffira pour amener cette scène de vous conformer exactement à mes instructions...

— Seront-elles longues et compliquées?

— Non, elles seront courtes et simples.

— Quand me les donnerez-vous ?

— Tout de suite.

— Qu’aurai-je à faire?..

— Porter une santé, et raconter une courte histoire...

— Une santé, dites-vous... — laquelle?

— La santé de Gain...

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