‹ Le Moulin rougeChapitre 44 sur 53 · LA SANTÉ DE GAIN · texte numérisé non relu

LA SANTÉ DE GAIN

— La santé de Caïn... répéta le chevalier de LaMorlière avec un étonnement profond.

— Tout simplement... — répondit Lascars.

— Je ne comprends pas.

— Vous n’avez pas besoin de comprendre...

— Et l’histoire qu’il faudra que je raconte?

— Je vais vous la dire... vous n’aurez qu’à la répéter.

La conversation du baron et du chevalier se prolongea pendant quelque temps encore, puis les deux hommes se séparèrent pour aller s’occuper de leur toilette, et au bout d’une heure à peu près ils faisaient leur entrée, mais non point ensemble, dans l’hôtel de la rue Gulture-Sainte-Gatherine. ^

En traversant le vestibule, Rolând rencontra Sauvageon qui le salua de façon très-humble ; — il lui fit signe de

s’approcher, et, tandis que le valet le débarrassait de son surtout, il lui dit d’une voix basse ;

— Fais en sorte d’être sur mon passage cette nuit... il est indispensable, que je te parle avant de quitter l’hôtel.

— J'aurai soin de sortir le moins possible de ce vestibule — murmura Sauvageon — et je guetterai le départ de monsieur le baron.

— C’est bien...

Roland franchit le seuil du premier salon, déjà plein de monde, car les invitations de Philippe Talbot, ou plutôt celles de mademoiselle Hermine, avaient été, ce jour-là, plus nombreuses que de coutume.

Philippe, dont la haute taille dominait les groupes, aperçut Lascars ; — une expre.ssion de joie se peignit sur son visage fardé comme celui d’une danseuse; — il traversa rapidement la foule pour marcher à la rencontre du nouvel ' arrivant, et il lui dit, en lui serrant la main avec effusion :

— Voilà certes une bonne fortune que je n’espérais pas, et dont je suis heureux et reconnaissant !.. — merci, d’être venu, cher baron !.. merci d’autant plus que je sais combien peu de plaisir vous trouvez dans les réunions mondaines.

— Ma présence ici, ce soir, est à peine volontaire... répondit Roland avec un sourire. — Je me suis senti ce soir horriblement triste, et le désir impérieux de me voir auprès de vous, mon ami, s’est emparé de moi...

— Pourquoi cette tristesse dont vous me parlez?., demanda Philippe avec empressement.

— Je ne le sais pas moi-même.

— Avez-vous eu quelque sujet de peine ou d’ennui depuis ce matin ?

— Aucun... c’est à votre sujet, mon ami, que cette inquiétude vague et sans cause s’est emparée de moi. . . J’avais comme un pressentiment... il me semblait que quelque chose de funeste allait vous arriver... — Ceci est absurbe, c’est clair, mais je n’en éprouvais pas moins le besoin de vous voir pour me rassurer tout à fait.

LE MOCLIN RODGE

Philippe Talbot serra de nouveau la main de Lascars.

— Cher baron — murmura-t-il à son oreille — vous êtes un cœur d’or, et vous me faites penser, non sans un attendrissement profond, à la fable si touchante du bon La Fontaine.

— Laquelle? demanda Lascars.

— Celle des deux amis du Monomotapa.

Le baron allait répondre. Il en fut empêché parle chevalier de La Morlière qui s’approcha pour saluer le maître du logis.

Ce dernier lui rendit son salut avec une visible nuance de froideur, et le Chevalier pirouettant sur ses talons, se perdit dans la foule.

— Connaissez-vous ce jeune homme ? demanda Philippe Talbot au baron.

— Oh ! fort peu... répondit Lascars — je sais cependant qu’il appartient à une excellente famille et qu’il se nomme le chevalier de La Morlière... Il me semble, mon ami, que vous l’avez accueilli tout à l’heure d’une façon quelque peu dédaigneuse...

— Il vous semble bien... — ce gentilhomme — (car il est en effet bon gentilhomme) — ne possède, m’a-t-on dit, aucune espèce de ressources honorables... il ne se soutient à Paris qu’à l’aide de moyens honteux et de friponneries de toutes sortes; — sa réputation est exécrable déjà, quoi qu’il soit très-jeune, et ceux qui le connaissent tiennent pour certain qu’ayant mal commencé il finira plus mal encore... — C’est d’aujourd’hui seulement que je .sais tout cela, et les renseignements que j’ai reçu, venant de personnes sérieuses, m’inspirent une confiance absolue ; — bref, ce garçon, malgré sa naissance, ne saurait être admis dans la maison d’un honnête homme... il m’a été amené fort innocemment par Hbrmine, la chère enfant, dont le sens moral peu développé, ne se montre pas diflicile dans le choix de ses relations... — Cependant, pour l’amour d’elle et par respect pour moi-même, j’éviterai toute

esclandre compromellante, je n’adresserai point la parole ce soir au chevalier de La Morlière, et demain matin, il recevra chez lui l’avis officieux de ne plus se présenter à l’hôtel. Je pense que vous m’approuvez?

— Je vous approuve entièrement — répliqua Lascars — rien ne me semble plus sage que le parti que vous prenez.

Et il se dit tout bas à lui-même :

— 11 était temps d’agir !.. un jour de plus, et le succès devenait incertain.

— Du reste — continua Philippe Talbot — ce La Morlière m’a toujours déplu, malgré la beauté de son visage et l’élégance de sa tournure... — je lui trouvais je ne sais quoi de faux dans le regard et de venimeux dans le sourire...

On ne m’étonnerait point en m’apprenant qu’il est mon ennemi, quoique je ne lui aie jamais fait de mal.

— Si telle est votre pensée — répondit vivement Lascars

— vous ayez tort, selon moi, de tolérer sa présence ici, ne fut-ce que pendant une heure... — voulez-vous que je le prenne à l’écart, et qu’à l’instant même je le congédie?

— Gardez-vous en bien, cher baron !.. s’écria le vieillard — je ne veux ni bruit, ni scandale, je vous le répète, et les choses s’arrangeront demain d’une façon toute paciflque...

— Vous êtes le maître, mon ami!.. Que votre volonté . soit faite !..

Le maître d’hôtel vint annoncer que le souper était servi.

— On passa dans la salle à manger, chacun prit place selon sa fantaisie autour de la vaste table chargée de lumières, de üeurs, de cristaux, et d’une orfèvrerie splendide.

Philippe Talbot avait retenu Lascars pour le faire asseoir à sa droite, en témoignage d’estime et d’affection.

Le chevalier de La Morlière se trouvait à l’un des bouts de la table, entre deux femmes jeunes et jolies.

Dès l’abord, le repas fut très-animé. Une gaîté fiévreuse animait les convives, et les vins d’Espagne et d’Ay, versés

Jk #1

sans relâche, rendaient de minute en minute cette gaîté plus bruyante.

Trois personnages cependant ne prenaient qu’une part très- in complète à l’entrain général. — Ces trois personnages étaient Philippe Talhot, Roland de Lascars et le chevalier de La Morlière.

Le souper touchait à sa fin. — Le dessert venait d’être placé sur la table. — Un des convives se leva, et, avant d’approcher de ses lèvres sa coupe de cristal que couronnait une mousse rosée et pétillante, il s’écria dans le plus mythologique de tous les langages :

— Mesdames et messieurs, je bois à la déesse de grâce et de beauté qui est la reine de ce logis et qui nous y rassemble ! à la rivale de Vénus 1 à la blanche Hermine, enfin, dame suzeraine de Cythère, Paphos, Amathonte et autres lieux.

Des applaudissements unanimes accueillirent ces paroles;

— toutes les voix répétèrent : — à la santé cC Hermine l..

— Tous les verres furent vidés avec une précision memilleuse et une rapidité incomparable.

Le signal venait d’être donné.

Plusieurs convives prirent la parole les uns après les autres, et portèrent successivement des santés galantes, accueillies avec une inépuisable faveur.

Depuis quelques instants le chevalier de La Morlière était en proie à une agitation que personne ne remarquait excepté Lascars. — Sa figure devenait tour à tour écarlate et livide, et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et sur ses tempes à la racine de ses cheveux.

Tout à coup il saisit dans un rafraîchissoir de vermeil, une bouteille d’Ay frappé ; il remplit son verre d’une façon si brusque et d’une main si tremblante, qu’un flot de vin s’échappa du cristal, jaillit sur la nappe, et, chose plus grave, inonda les robes éclatantes des voisines du chevalier, ce qui provoqua tout à la fois le rire et la colère de ces jolies filles.

Aussitôt après, La Morlière se leva, visiblement ému.

— A mon tour, mesdames et messieurs!.. — dit-il d’une voix rauque, — mais très-forte — ^ faites-moi raison, tous ! je bois à la santé de Caïn !

Un mouvement de surprise générale suivi cet étrange toast.

Philippe Talbot tressaillit et se souleva à demi sur son siège, comme si l’étincelle d’une machine électrique venait de le tducher. — En même temps ses traits se contractèrent et prirent une expression effrayante.

Lascars se pencha vivement vers lui.

— Mon ami, lui demanda-t-il, qu’avez-vous ?

— Je n’ai rien... répondit le vieillard d’un ton presque farouche, que voulez-vous que j’aie?

Tandis que ces quelques mots s’échangeaient à voix basse entre le baron et le maître du logis, les convives exprimaient tout haut leur étonnement à propos des incompréhensibles paroles prononcées par La Morlière.

— Que veut-il dire?.. — s’écriaient les uns.

— Quelle est cette folie lugubre? — demandaient les autres.

— Chevalier, mon ami, tu perds la tête, c’est évident !

— Chevalier, mon ami, tu as l’ivresse peu réjouissante !

La Morlière, toujours debout, imposa silence d’un geste impérieux aux exclamations et aux interpellations qui s’élevaient autour de lui.

— Vous ne me comprenez pas, reprit-il — ou du moins vous ne me comprenez pas du tout... Eh ! mordieu ? je le sais bien ! mais soyez tranquilles ; je vais m’expliquer!.. — Vous vous figurez que Caïn n’existe plus, et qu’il est mort aux temps bibliques... — Mes amis, c’est une erreur !..

— Caïn est vivant ; — Caïn est riche ; — il a table ouverte,

— il vous invite, et vous tenez à grand honneur d’être de ses amis !.. — un jour un homme est venu lui dire : — Je suis perdu si tu ne me tends la main !.. — Sauve-moi !

sauve mon enfant'... Cet homme était son frère... Gaina répondu : — f a-t'en \ ..je ne te connais pas !.. le frère est mort dans l’abandon... — l’enfant, sans doute a suivi son père!.. Gain, plus riche que jamais, vit en joie et donne des fêtes !.. — Allons, mes amis, buvez tous ! buvez à la santé de Gain, et, quand vous aurez bu, j’arracherai le masque et je vous dirai : ^oilà C homme I

En prononçant ces derniers mots, La Morlière porta son verre à ses lèvres.

Il n’eut pas le temps de le vider.

Philippe Talbot, quittant sa place, venait de bondir jus- . qu’à lui comme un jaguar, et brisait sur les dents du jeune homme le cristal fragile en balbutiant, d’une voix étouffée par la fureur :

— Ah ! misérable ! misérable !..

Page 1