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PROVOCATION

On comprend quelle impression de stupeur et d’épouvante cette violence foudroyante produisit, non-seulement sur celui qui en était victime, mais encore sur les spectateurs d’une scène à tel point inattendue.

Personne, excepté Lascars, ne connaissait les évènements auxquels le chevalier venait de faire allusion.

Personne n’avait deviné que par le nom exécrable et maudit de Coin il prétendait désigner Philippe Talbot...

Personne, enfin, ne s’expliquait l’effrayante colère du vieillard, et, comme cette colère semblait sans motif, on l’attribuait généralement à un soudain accès de démence...

La Morlière, en exécutant les clauses abominables du pacte intervenu entre lui et Roland de Lascars, s’attendait bien à une provocation, mais non point à une. agression si brusque et si terrible.

Son premier mouvement fut de saisir le couteau placé devant lui sur la table, et de s’élancer pour frapper Philippe Talbot, mais plusieurs personnes se précipitèrent

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entre le jeune homme et le vieillard, et formèrent une mu-' raille vivante qui les empêcha de se rejoindre.

La Morlière se débattait avec une fureur indicible entre les mains qui l’enlaçaient, et criait d’une voix à peine distincte, en essuyant ses lèvres sanglotes, déchirées par les fragments du cristal ; ' - ' <

. — Laissez-moi ! laissez-moi I — je veux le tuer ! j’en ai le droit !..

On lui maintint les bras et on parvint à lui arracher son couteau.

T Se voyant désarmé^ il se calma tout à coup, et on l’entendit murmurer, comme se parlant à lui-même :

— C’est bien... — je le tuerai demain...

Pendant ce temps une confusion inouïe régnait dans la vaste salle à manger. — Tout le monde parlait à la fois. Les femmes poussaient les hauts cris, et mademoiselle Hermine, en sa qualité de quasi-maîtresse de maison, jugeait convenable de, simuler une violente attaque de nerfs.

' Cette confusion et ce brouhaha durèrent quelques minutes, puis Philippe Talbot, rentré complètement en possession de son sang-froid, domina le tumulte et dit d’une voix ferme et sonore :

— Je vous demande pardon à tous de ce qui vient de se passer... — j’aurais dû me souvenir de ce que je devais à mes hôtes, et, par respect pour eux, remettre à plus tard le châtiment d’une insulte impardonnable... — je n’ai pas été le maître de moi-même... j’ai eu tort... — encore une fois recevez mes excuses, et songez que certains outrages rendent impuissante la volonté la plus forte...

Un silence général accueillit ces paroles.

Philippe Talbot continua :

— Monsieur de La .Morlière, je me tiens pour offensé mortellement, et j’exige de vous une prompte réparation.

— Je pourrais discuter l’offense... — répliqua le cheva-

lier avec ironie, je' pourrais soutenir que la main qui frappe répondant à une parole de gentilhomme par une violence de laquais, constitue la seule et véritable insulte... je pourrais réclamer le choix de l’arme et du jour, le choix de l’heure et du terrain... — Mais tout m’est égal pourvu que je me venge et que ma vengeance arrive vite !.. — Soyez donc l’offensé, monsieur Talbot de La Boisière, j’y consens !.. — j’accepte d’avance ce que vous déciderez, pourvu que vous ne me fassiez point languir...

— Soyez tranquille, — dit le vieillard. — Vous ne languirez pas... je choisis l’épée.

Les yeux du chevalier étincelèrent.*

— Va pour l’épée!.. — murmura-t-il.

— Nous nous battrons demain, continua Talbot.

— J’y compte!..

— Au bois de Vincennes...

La Morlière fît un signe affirmatif.

— A huit heures du matin — poursuivit le vieillard — et le lieu du rendez-vous sera la grille la plus proche du pavillon du garde, du côté de Saint-Mandé...

— C’est entendu... — dit le chevalier.

Philippe Talbot se tourna vers Lascars et vers un autre gentilhomme, — qui se trouvaient l’un et l’autre à côté de lui.

— Monsieur le baron de Lascars, monsieur le comte de Guibray, leur demanda-t-il, me ferez-vous l’honneur de me servir de témoins.

— Oui, certes — et de grand cœur!., répondirent à la • fois Roland et monsieur de Guibray.

— Merci, messieurs... — je n’attendais pas moins de votre bienveillante courtoisie.

La Morlière prit à partie deux jeunes gens et leur adressa la même requête. — Tons deux accueillirent cette demande par un refus, dans la crainte bien naturelle de paraître prendre parti contre l’hôte à la table duquel ils s’asseyaient un instant auparavant.

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Philippa Talbot comprit le motif de ce refus et il en apprécia toute la délicatesse.

— Acceptez, messieurs — dit-il, c’est moi qui vous en prie... — bien loin de me blesser vous me ferez honneur... — je serai certain, du moins de trouver une loyauté parfaite chez les témoins de mon adversaire...

— Puisqu’il en est ainsi, monsieur — répliqua l’un des jeunes gens — nous nous mettons avec empressement aux ordres du chevalier de La Morlière...

Aussitôt que les préliminaires d’une rencontre pour le . lendemain furent arrêtés, les convives, n’ayant plus rien d’immédiat à apprendre, et convaincus qu’après ce qui venait d’avoir lieu, la fête ne pouvait se prolonger, se retirèrent rapidement et silencieusement, et au bout de quelques minutes l’hôtel de la rue Gulture-Saiiite-Calherine n’avait d’autres hôtes que le maître de la maison, le baron de Lascars, le comte de Guibray, et mademoiselle Hermine, à peu près remise de sa prétendue crise nerveuse.

* — Au nom du ciel... au nom de notre amour... renonces à ce funeste duel !.. — Tu n’as pas le droit d’etposer ta vie... Elle m’appartient puisque nous nous aimons!., tu n’as pas le droit de risquer la mienne, et je ne pourrais te survivre, car si tu meurs je veux mourir... — Cruel, prends pitié de mes larmes !.. — ne t’arrache pas de mes bras qui t’enlacent! reste sur mon cœur qui t’adore!.. — cet affreux combat fait horreur !.. tu n’iras pas !.. tu n’iras pas !.. — etc... etc.

Philippe Talbot arrêta la danseuse dès les premiers mots.

— Ma chère enfant — lui dit-il — le moment est solennel... l’heure des choses sérieuses est venue. Tout ce que vous vous apprêtez à me réciter, je le sais sur le bout du doigt... — abstenez-vous donc, c’est le mieux, et retournez tranquillement chez vous... nous nous reverrons demain... si demain je reviens du bois de Vincennes...

Hermine plongea ses mains dans les boucles errantes de

sa chevelure, comme pour les arracher violemment avec un geste de désespoir.

— Allons, allons, jeune folle — reprit Philippe en souriant — laissez en paix ces beaux cheveux... — si vous en faisiez tomber une seule boucle, ce serait vraiment dommage, et vous auriez beaucoup de peine à vous en consoler... nous avons à causer, ces messieurs et moi, et je vais donner l’ordre de faire avancer votre carrosse...

Hermine balbutia :

— Vous me chassez!., ah! Philippe... Philippe, vous êtes bien cruel !..

Le vieillard fit un involontaire mouvement d’impatience, et répondit :

— Non, ma chère enfant, je ne suis point cruel et je ne vous chasse pas le moins du monde, mais j’ai à m’occuper de choses graves et vous ne pouvez rester ici plus longtemps, je vous répète d’ailleurs que je vous Veverrai demain...

La danseuse, comprenant que son insistance se briserait contre une volonté inébranlable, n’insista plus et prit le parti de démasquer ses batteries.

— Hélas ! mon ami — murmura-t-elle d’une voix dolente, en appuyant son mouchoir de dentelle sur ses beaux yeux pour essuyer des larmes absentes. — Hélas 1 il faut tout prévoir !.. — si vous alliez ne pas revenir...

— Eh bien ?.. — demanda Philippe Talbot.

— Que deviendrai-je, moi, seule au monde? continua la belle désolée.

Un nouveau sourire vint aux lèvres du vieillard.

Gela vous inquiète?.. — reprit-il.

— Naturellement, puisque, grâce à vos bontés, j’avais pris la douce habitude de compter sur vous pour' toutes choses.

— Eh bien, mon enfant, rassurez-vous, et continuez à compter sur moi... — j’assurerai l’avenir comme j’assurais le passé.

— Vrai? — s’écria la jeune femme avec un transportde joie difficilement contenu, vrai, vous penserez à moi?.. — vous pourvoierez à mon existence en cas de malheur?..

— Je vous le promets...

— Puisqu’il en est ainsi, me voilà bien tranquille... reprit mademoiselle Hermine, je vous sais galant homme par excellence et tout à fait incapable d’oublier une telle promesse... — adieu donc, ou plutôt au revoir, car demain les choses iront au mieux, vous ne serez même pas blessé, et vous nous reviendrez vainqueur et plus aimable que jamais... à bientôt, mon ami... messieurs, votre servante...

Lorsque la danseuse eut disparu, le vieillard se tourna vers le baron de Lascars et vers le comte de Guibray.

— Si pourtant, à mon âge, on avait la folie de se croire cimé !.. leur dit-il — ah! messieurs, quelle leçon !..

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