‹ Le Moulin rougeChapitre 46 sur 53 · LÂ VEILLÉE DES ARMES · texte numérisé non relu

LÂ VEILLÉE DES ARMES

Aussitôt après que le protecteur de mademoiselle Hermine eut formulé la réflexion philosophique qui termine le chapitre précédent, l’entretien devint sérieux.

Il fut convenu que les deux témoins arriveraient le lendemain matin, à sept heures précises, à l’hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine, pour de là se rendre àVincennes dans le carrosse de Philippe Talbot.

Il fut convenu en outre que le comte de Guibray amènerait avec lui son chirurgien, qui se trouverait ainsi sur le terrain, prêt à faire un premier pansement en cas de blessure grave.

Monsieur de Guibray prit ensuite congé du vieillard, qui dit à Roland :

— Mon cher baron, si rien ne vous presse, voulez-vous me consacrer une heure encore ?..

— J’allais vous demander la permission de ne pas vous quitter si vite... — répondit Lascars.

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— Ah! — murmura Philippe — vous êtes bien un ami véritable ! — pourquoi vous ai-je connu trop tard !..

Les deux hommes passèrent dans la chambre à coucher du vieux Talbot, qui se laissa tomber sur un siège avec accablement et reprit, au bout de quelques minutes de silence :

— Vous voyez combien j’avais raison de vous dire, au moment de votre arrivée, que ce chevalier de La Morlière m’était grandement suspect et qu’il me semblait voir en lui un ennemi... — Ce n’était que trop vrai, vous venez d’en avoir la preuve... — mais d’où provient sa haine?., voilà ce qu’il m’est impossible de m’expliquer!.. — j’ai beau chercher... ma raison s’y perd...

— Vous comprenez, mon ami — répliqua Lascars — qu’il m'est parfaitement impossible de vous venir en aide sur ce point... — il est certain pour moi, d’après votre conduite, que les paroles du chevalier renfermaient une insulte bien grave et bien impardonnable, mais je ne puis deviner quelle est cette insulte...

— Parce que vous ne savez rien du pas.sé... — dit Philippe Talbot — vous ignorez même, peut-être, que j’avais un frère...

— Je l’ignorais, j’en conviens... — mais je serais tout prêt à jurer sur l’bonneur que vous n’avez point eu, vis-àvis de ce frère, la conduite... un peu cruelle, dont a parlé le chevalier...

— Ne jurez pas ! — répondit Philippe d’une voix sombre — les accusations de ce misérable La Morlière ne sont point sans fondements... — ma conscience m’a reproché plus d’une fois d’avoir été, sinon cruel, du moins inexorable... — Je fus coupable, peut-être, mais je puis faire valoir pour ma défense des excuses qu’aucun homme juste ne refusera d’admettre...

Un étonnement très-bien joué se peignit sur le visage de Lascars.

— Mes paroles vous surprennent — continua le vieil-

lard — elles vous alarment sans doute et déjà vous craignez d’avoir prêté trop légèrement votre appui à une mauvaise cause...

Lascars fit un geste pour protester. — Philippe Talbot reprit vivement :

— Je ne veux pas qu’il reste dans votre esprit un soupçon, un doute, un nuage... je vais me confesser à vous... écoutez-moi, mon ami, et soyez mon juge...

— Je serai pour vous l’auditeur le plus attentif... — murmura le baron — mais je n’ai ni le droit, ni la volonté déjuger vos actions...

Philippe Talbot, sans tenir compte de ces derniers mots, commença le récit des faits que nous avons entendu Pauline raconter à Lascars pendant la promenade nocturne à laquelle nous avons assisté.

— En m’enlevant le bonheur de ma vie , mon frère George n’avait-il pas brisé lui-même les liens qui nous unissaient ? — n’étais-je pas délié de tous devoirs vis-à-vis de ce frère devenu mon ennemi?..

Telle fut la conclusion du récit de Philippe... — Telles furent les interrogations adressées par lui à Lascars. *

Ainsi mis en demeure, ce dernier évita de se prononcer d’une façon formelle en ces questions délicates. — Sa réponse, volontairement un peu vague, ne fut ni une absolution ni un blâme.

— Si les torts que yous vous reprochez sont réels, — dit-il en terminant — ils ne relèvent que du tribunal de votre conscience, et personne au monde n’a le droit de vous les jeter au visage... — l’agression du chevalier de La Morlière est donc inqualifiable, et le châtiment de ce lâche insulteur sera juste...

— Ainsi — demanda Philippe Talbot, presque avec hésitation — vous m’estimez encore?..

— En pouvez-vous douter ? .

— Vous ne regrettez pas d'être mon témoin ?..

— Je considère comme un honneur la marque de

confiance que vous m’avez donnée en vous adressant à moi...

— Ah ! s'écria le vieillard — vos paroles me font du bien !.. — elles me soulagent d’un grand poids !.. — j’étais découragé tout à l’heure... sans espoir et sans volonté... maintenant la confiance et l’énergie me reviennent... je veux vivre !.. je défendrai ma vie, et je la défendrai bien, je vous jure !.. — Savez-vous ci le chevalier de La Morlière est un adversaire redoutable?..

— Je l’ignore... — répondit Lascars avec un merveilleux aplomb de mensonge.

Et il ajouta :

— Selon toute apparence il possède la fougue de la jeu-

nesse, mais l’expérience et le sang-froid doivent lui manquer absolument... *

— J’étais jadis un brillant tireur... — reprit Philippe Talbot — l’épée à la main je ne craignais personne et je l’ai prouvé dans plus d’un duel... mais, depuis ce temps, les années sont venues...

— Elles ont glissé sur vous sans laisser leur empreinte... répliqua Lascars — vous êtes fort et droit comme un chêne et vos muscles sont plus que jamais d’un acier de fine trempe...

— C’est vrai — fit le vieillard en souriant — la machine est solide encore, mais faute d’exercice la main se ^r^^ille, vous le savez aussi bien que moi...

— Il est facile de la dérouiller... — vous avez des fleurets, à l’hôtel, sans doute...

— J’ai des fleurets et des épées de combat...

— Je vous propose un assaut de quelques minutes...

— J’accepte avec empressement.

Philippe Talbot passa dans un des cabinets de toilette attenant à sa chambre à coucher. — Il en revint avec deux fleurets qu’il prit par la lame pour les présenter à son témoin par la poignée.

Le baron se mit en garde. — Philippe Talbot engagea le fer.

Au bout de cinq minutes le vieillard s’arrêta.

— Alu;à mais, mon cher baron — dit-il — il me semble que voilà qui ne va pas mal, et je suis content de moi !.. franchement, que vous en semble?..

— Vous avez, mordieu, grandement rai.son !.. répondit Lascars — vous n’avez rien perdu... — vous êtes au moins de ma force, et j’ai la plus parfaite conviction que le chevalier de La Morlière recevra demain matin la sévère leçon qu’il mérite... maintenant, mon ami, ma présence vous est inutile, et je vais prendre congé de vous...

— Déjà?..

— Dans votre intérêt même, il le faut... couchez-vous et dormez... — une nuit de calme sommeil, en reposant vos nerfs, vous donnera le coup-d’œil juste et la main ferme.

— Avant de songer à dormir — murmura Philippe Talbot — j’ai à m’occuper de choses graves...

— Ces choses , ne pouvez-vous les remettre à plus tard?..

— Non, mon ami, car demain, peut-être, il serait trop

tard... ,

. — De quoi s’agit-il donc?

— De mes dispositions dernières... — il faut que j’écrive mon testament... '

— A quoi bon ? — vous n’avez rien à craindre, j’en réponds sur ma vie... — vous sortirez vainqueur du combat...

— Je l’espère comme vous, mais la vie de l’homme est entre les mains de Dieu... à tout événement, il est bon d’être prêt...

Lascars ne pouvait insister à ce sujet.

Il embrassa très-affectueusement Philippe Talbot et il se . retira, en lui disant ;

— A demain... — j’arriverai le premier...

Dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher, il trouva Sauvageon qui, tenant un flambeau à deux branches, se mit en devoir de le précéder à travers la longue enfilade des appartements de réception.

— Je ne puis te parler ici ; — lui dit-il tout bas — je vais t’attendre dans la rue, à cent pas de la porte de l’hôtel, à droite... viens me rejoindre le plus tôt possible...

Sauvageon répondit par un signe de tête aflîrmatif, et Lascars alla se mettre en faction à l’endroit désigné.

Il n’attendit pas longtemps.

Au bout de cinq minutes à peine, Sauvageon arrivait auprès de lui et murmurait ;

— Me voici aux ordres de monsieur le baron...

La rue était sombre; — Lascars, par un coup-d’œil rapide, s’assura qu’elle était déserte, et que par conséquent personne ne pourrait surprendre le secret de son entretien avec le valet de Philippe Talbot...

— Tu sais ce qui s’est passé ce soir à l’hôtel ?... — lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur le baron, à peu près... j’étais dans la salle à manger, pour le service, quand l’événement est arrivé... — mais on a fait sortir les laquais et je n’ai pas vu jusqu’à la fin...

— Monsieur de la Boisière se bat en duel demain matin...

— J’en ai connaissance, et, si je n’étais sûr de rentrer au service de monsieur le baron, après que ma fortune sera faite, j’aurais grand peur de me trouver demain sans place...

— Tu crois donc que monsieur de la Boisière succombera ?. .

— Dam ! monsieur le baron, il est bien vieux, ce pauvre monsieur... son adversaire est tout jeune et paraît rageur comme le diable...

— Je suis l’un des témoins de ton maître... reprit Lascars.

— Est-ce que monsieur le baron tâchera d’empêcher le duel ?.. — demanda curieusement Sauvageon...

— Non. — Ce duel aura lieu, — il le faut. — Je viendrai demain, à sept heures, chercher monsieur de la Boisière... Ecoute-moi avec attention, car c’est à cemomentlà que commencera ton rôle.

— Monsieur le baron, je suis tout oreilles...

— Aussitôt après noire dépabt, tu entreras dans la chambre à coucher... — lu verras selon toute probabilité sur quelque meuble, une enveloppe cachetée, mise bien en évidence, et portant ces mots : ceci est mon testament, ou toute autre suscription équivalente... peut-être y aura-t-il des lettres... — tu t’empareras de tout cela, en ayant soin de ne pas être surpris...

— Ce sera consciencieusement fait, monsieur le baron peut y compter... faudra-t-il brûler ces papiers?..

— Non — tu les conserveras jusqu’à mon retour... — si par hasard monsieur de la Boisière rentrait avec moi, sain et sauf, tu remettrais toutes choses en place avant qu’il ait eu le temps de regagner sa chambre... si, au contraire, c’est son cadavre que l'on rapporte, tu quitteras l’hôtel sans rien dire et tu iras m’attendre dans mon logement que tu connais...

— Monsieur le baron n’a pas autre chose à m’ordonner?

— Non. — J’ai seulement à te répéter une recommandation de la plus haute importance.

— Laquelle?

— Ma fortune et la tienne dépendent de l’adresse et de la prudence dont tu feras preuve demain matin... — agis donc de manière à ne donner naissance à aucun soupçon, car, si tu te compromettais sottement, il me deviendrait impossible de rien essayer pour te venir en aide... je ne réussirais (]u’à me rendre suspect, sans te tirer du mauvais pas, et cette fortune sur laquelle tu peux compter serait à tout jamais perdue...

Sauvageon hocha la tête, de l’air d’un homme sûr de lui-même.

— Ah ! — murmura-t-il ensuite — monsieur le baron peut dormir sur ses deux oreilles !.. — Dieu merci, j’ai la main leste et l’esprit subtil... je réponds de la chose...

— C’est bien... répondit Lascars — cette confiance me plaît... elle est d’heureux augure...

Et les deux misérables se séparèrent.

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