‹ Le Moulin rougeChapitre 48 sur 53 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

— Messieurs, je suis à vos ordres... — dit Philippe Talbot — nous partirons quand il vous plaira... — les épées sont dans mon carrosse...

Lascars, monsieur de Guibray et le chirurgien sortirent les premiers ; — le maître du logis les suivit, après avoir refermé la porte de la chambre à coucher.

Sauvageon se trouvait sous le vestibule, comme au moment de l’arrivée. — Ses yeux interrogèrent Lascars qui lui répondit par un mouvement de tête tout à la fois aflirmatif et impérieux.

Un v«let de pied tenait ouverte la portière du carrosse.

— Montez, messieurs ; — reprit le vieillard.

Puis, avant de prendre place à son tour, il ajouta en s’adressant au cocher, ventru et rubicond, (jui faisait ployer , le siège sous le poids de sa rotondité imposante :

— A Vincennes, et brûle le pavé !

Les chevaux partirent au grand trot.

Le trajet, de la rue Gulture-Sainte-Gatherine à l’entrée

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(lu bois de Vinœnnes, s’effectua avec une vélocité prodigieuse.

Au moment où le carrosse s’arrêta et où nos quatre personnages en descendirent auprès de la grille indiquée comme lieu de rendez-vous, le chevalier de La Morlière et ses témoins n’avaient point encore paru, d’ailleurs il n’était guère que huit heures moins un quart.

— Nous sommes les premiers, messieurs ; — dit Philippe Talbot en souriant — et j’en suis ravi, car en matière de duel, je pense qu’il vaut mieux attendre pendant une heure, que (le se faire attendre pendant cinq minutes...

— Vous êtes dans les bons et vrais principes, monsieur...

— répliqua le comte de Guibray. — Richelieu n’aurait, sans doute, ni mieux pensé, ni mieux parlé !..

Philippe Talbot salua le comte pour le remercier de la courtoisie et du bon goût de ce compliment, puis, prenant le bras de Lascars, il l’emmena à quelques pas, en murmurant à son oreille : '

— Venez, mon cher baron, et causons à cœur ouvert, puisque mon adversaire a la galanterie de nous en laisser le temps. — J’ai beaucoup de choses à vous dire... et, d’abord, regardez-moi bien en face...

Lascars, très-surpris de cette prière, fit ce que lui demandait le vieillard.

— N’êtes-vous pas étonné, mon cher baron — continua ce dernier — de me voiij un visage si calme et même, je crois, si joyeux, au moment où, peut-être, il ne me reste pas un quart-d’heure à vivre ?

La figure de Roland exprima, sans doute, quelque hésitation, car le vieillard se hâta d’ajouter :

— Surtout, parlez franchement et sans réticences...

— Non, je vous l’affirme — répondit Lascars — je n’éprouve aucun étonneme.it... — Si vous êtes calme et même * joyeux, mon ami, c’est que vous avez la conviction, comme je l’ai moi-même, que la rencontre qui s’apprête ne saurait vous être funeste...

Philippe Talbot secoua la tête.

— Ce n’est pas cela — dit-il — vous êtes à cent lieues de la vérité...

— Alors, puisque je devine si mal, éclairez-moi, je vous en prie...

— J’ignore quelle sera l’issue du duel, reprit Philippe Talbot — et je ne préjuge rien... mais j’accepte sans effroi l’idée même d’un dénouement fatal pour moi seul, parce que, grâce à ce duel, je me trouve en ce moment plus heureux que je ne l’étais depuis bien des années... si brave que l’on soit, vous devez le savoir, on dort mal quand on va jouer sa vie... — Pendant la longue veillée de cette nuit, une révolution s’est faite en moi... — ■ j’ai laissé parler la voix de ma conscience que j’étouffais depuis si longtemps... — j’ai écouté ce que me criait cette voix — j’ai suivi ses conseils et j’ai fait en sorte de réparer, autant que cela pouvait encore dépendre de moi, le mal dont je me suis reconnu coupable...

— Que voulez-vous dire ? — demanda vivement Lascars, très-agité par ces paroles dont il lui semblait deviner en partie le sens obscur et énygmatique.

— Je vais vous l’apprendre... — répondit le vieillard.

Lascars attendait, en proie à une émotion et à une anxiété prodigieuses.

Au moment de continuer, Philippe Talbot prêta l’oreille.

— Il me semble — dit-il — que j’entends le roulement d’une voiture.

— Vous ne vous trompez pas... — mais parlez... parlez vite...

— C’est sans doute le chevalier de La Morlière... — le temps nous manque en ce moment pour un plus long entretien... — si je .survis, je vous expliquerai tout... — si je succombe, vous trouverez dans mon testament l’explication que je ne puis vous donner moi-même...

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— Dans votre testament ! — s’écria Lascars.

— Oui. — Vous le trouverez sur l’un des meubles de ma chambre à coucher. — Quoique je ne sois pour vous qu’un ami bien nouveau, j’ai cru pouvoir compter aveuglément sur la sincérité de votre affection... — C’est vous que j’ai nommé mon exécuteur testamentaire... — Vous acceptez, n’est-ce pas ? ,

— Certes, j’accepterais en cas de malheur... mais vous vivrez, mon ami! vous vivrez... j’en ai la confiance et la certitude...

— Je l’espère aussi, mais il faut tout prévoir... — le contenu de ce testament, augmentera, je l’espère, l’estime que vous m’accordiez... vous y verrez la réparation d’une grande et trop longue injustice. •

— Une injustice ! — répéta Lascars — de quelle injustice parlez- vous ?

Philippe Talbot n’eut pas le temps de répondre. — Un carrosse de louage s’arrêtait auprès de la grille, et La Morlière, descendant de ce carrosse avec ses témoins, se dirigeait du côté de son adversaire.

— Le testament éclaircira pour vous tout cela... — reprit le vieillard — allons au-devant de ces messieurs... — Un mot encore, cependant' — ajouta-t-il — mais plus qu’un... — Prenez cette enveloppe, mon ami...

En même temps il tendait au baron une enveloppe cachetée, sans suscription.

— Que contient ceci? — demanda Lascars.

— Un bon au porteur de cent mille livres.

— Que dois-je en faire ?

— Le remettre en mon nom à mademoiselle Hermine...

' — La chère enfant compte sur une somme bien supérieure, et sans doute elle trouvera que c’est mesquin... — Hier j’aurais peut-être été de son avis, mais aujourd’hui tout est changé, j’ai fait de ma fortune un emploi plus digne, et cent mille livres me paraissent rémunérer très-largement la sincère affection d’une danseuse...

En prononçant ces derniers mots, et tandis que Roland serrait l’enveloppe dans sa poche, Philippe Talbot se mettait en devoir de franchir la distance qui le séparait de son ' adversaire.

Pendant ce temps Lascars se dit en lui-même :

— Philippe Talbot se repent d’avoir fermé son cœur et sa porte à son frère... — Sa haine implacable pour ce frère, l’abandon de sa nièce, voilà les crimes qu’il se reproche et qu’il veut réparer en laissant toute sa fortune à l’orpheline... — Puisqu’il en est ainsi, sa mort n’est plus nécessaire à mes projets... — Il sera trop heureux de voir en moi le mari de Pauline... Il n’hésitera pas à nous donner dès à présent la moitié de sa fortune... et, quant'au reste, — il est vieux et je suis jeune... — J’attendrai...

Le chevalier de La Morlière et Philippe Talbot échangèrent froidement un salut, sans prononcer une parole, puis les deux adversaires, suivis de leurs témoins et du chirurgien, s’engagèrent dans le bois afin d’y chercher un endroit, bien disposé par la nature, pour servir de théâtre au drame sanglant qui se préparait.

Au bout de huit ou dix minutes, environ, Philippe Talbot, qui marchait en tête du premier groupe, atteignit une petite clairière entourée de grands arbres et dont le sol était parfaitement uni.

L’année précédente, plusieurs fours à charbon avaient occupé cette clairière et aucune trace de végétation ne se voyait sur le terrain noirâtre, calciné à une assez grande profondeur.

Les rideaux des grands arbres dont nous avons parlé arrêtaient au passage les feux du soleil encore très-bas sur l’horizon...

Philippe Talbot s’arrêta :

— Ou je me trompe fort, messieurs — dit-il — ou voici notre affaire... — Il me semble qu’on ne saurait nulle part trouver mieux... — Est-ce votre avis comme le mien?

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