‹ Le Moulin rougeChapitre 49 sur 53 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

L’endroit était effectivement bien choisi et les témoins du chevalier s’inclinèrent en signe d’adhésion.

Philippe Talbot reprit, en s’adressant à ces derniers :

— J’ai apporté mes épées, messieurs, mais si mon adversaire préfère se servir des siennes, je déclare à l’avance que je les accepte...

— Ceci est un point qui doit être réglé entre les témoins des deux parties... — dit Lascars.

— Soit — répliqua le vieillard — occupez-vous de ce détail, mon ami... — Ce que vous ferez sera bien fait...

Et il s’éloigna de quelques pas.

Lascars s’approcha rapidement de La Morlière c

— Tout est changé depuis hier — lui dit-il à voix has.se — contentez-vous de désarmer Philippe Talbot, ou de lui faire une légère blessure, mais ne le tuez pas... je veux qu’il vive...

— Le prix convenu tient toujours? — demanda le chevalier du même ton.

— Bien entendu...

— Dans ce cas, soyez tranquille, — le bonhomnae en sera quitte tout au plus pour une égratignure...

La (|uestion des armes fut tranchée aussitôt après par le chevalier qui déclara ne point tenir à faire usage de ses propres épées; — les adversaires mirent habit bas, ils se placèrent en face l’un de l’autre, et le combat commença...

Nous savons quelle en aurait été l’issue presque immédiate sans le contre-ordre donné par Lascars, mais La Morlière, peu désireux de venger son injure personnelle, et ne voyant au fond de ce duel qu’une question d’argent Gt en sorte de ménager le vieillard et se proposa de le désarmer purement et simplement.

Philippe Talbot, dès les premières passes comprit qu’il avait à faire à un tireur d’une force exceptionnelle et, bien supérieure à la sienne; — il n’en fut ni effrayé, ni découragé, et, sachant à merveille (]u’en définitive la victoire n’est pas toujours au plus habile, il résolut de redoubler d’attention, de ne commettre aucune imprudence et de se couvrir sans cesse, de manière à ne livrer aucun passage à l’épée de son adversaire.

Cette tacti(iue n’échappa point à La Morlière, qui s’étonna de trouver che^ un vieillard un poignet aussi ferme et tant de rectitude et de précision dans la parade.

Les fers s’entrechoquèrent pendant près de deux minutes, sans quede chevalier put réussir à lier l’épée de son adversaire et à la faire sauter à dix pas.

— Il me semble, monsieur, que vous me ménagez... — dit tout à coup Philippe Talbot — c’est un jeu dangereux que celui-là, car, je vous en préviens, je ne vous ménagerai pas...

La Morlière ne répondit que par un sourire fortement empreint d’ironie, ou (jui du moins parut tel au vieillard dont un vif mouvement de colère fit battre lecœur et rougir le front...

La colère est mauvaise conseillère. Philippe Talbot vou-

lut prouver à l’instant même au chevalier qu’avec lui les ménagements étaient superflus; — il cessa de se tenir sur la défensive, ainsi qu’il l’avait fait jusqu’alors, il prit une attitude agressive, et la pointe de son épée, touchant légèrement le poignet droit de son adversaire, déchira l’épiderme et nt jaillir quehjues gouttes de sang.

La Morlière étouffa dans sa gorge un juron prêt à sortir et se dit :

— Vais-je me faire tuer par ce patriarche? — franchement ce serait trop sol! — Allons!... allons!... il faut en finir!... — je vais lui piquer si bien le bras qu’il n’en demandera pas davantage et se tiendra pour satisfait...

Telle était la volonté du chevalier. — L’événement déjoua ses prévisions; — au moment où ses muscles, se détendant soudain comme des ressorts d’acier, lançaient en avant son épée, Philippe Talbot essaya vainement d’arrivèrà la parade;

— cette parade funeste changea bien la direction de l’épée du chevalier, mais sans l'éloigner suffisamment de la ligne du corps, et le coup destiné au bras arriva en pleine poitrine...

L’arme traversa le cœur et ressortitentre les deux épaules.

— La blessure était mortelle et la mort fut foudroyante... Philippe Talbot ne put ni prononcer une parole, ni pousser un soupir; — une écume sanglante vint à ses lèvres; il étendit les bras et son corps, changé en cadavre, s’abattit la face contre terre...

Le comte de Guibray et les deux témoins du chevalier pousèrent une exclamation douloureuse... — Lascars saisit le poignet de La Morlière, et, se penchant vers son oreille, il murmura de manière à ne pouvoir être entendu que de lui seul :

— Malheureux, que vous avais-je dit?...

— Eh! mordieu! — répliqua La Morlière — c’est sa faute et non la mienne !... — j’ai fait ce que j’ai pu... — je l’ai ménagé même plus que de raison, puisque mon sang coule ! N’avez- vous pas vu qu’il s’est enferré lui-même?...

— ne me reprochez donc rien car je ne mérite aucun reproche...

Lascars revint s’agenouiller auprès du cadavre, et, donnant à sa physionomie l’expression du chagrin le plus profond, il s’écria :

— Ne reste- t-il donc point d’espoir? — Ne peut-on sauver monsieur de La Boisière ? Dieu m’est témoin que je donnerais sans regret la moitié de ma fortune pour conserver un tel ami...

— Hélas ! monsieur le baron — répondit le chirurgien

— tout est irrévocablement flni! — la vie a quitté le corps au moment ou l’épée a touché le cœur !

Lascars cacha sa figure dans ses deux mains.

— Mon Dieu... mon Dieu... — balbutia-t-il d’une voix qui semblait altérée parles larmes — le plus noble, le meilleur des hommes devait-il finir ainsi?...

La suite des événements engagés dans ce livre, sera l’objet d’un second volume, déjà sous presse chez le même éditeur, et qui aura pour litre :

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