LES PIRATES DE LA SEINE
C’est là que nous prierons nos lecteurs de vouloir bien nous suivre, pour savoir comment LaBcar» exécuta les clauses du testament, et de quelle façon il rendit à Pauline Xalbot l’immense fortune de son oncle.
Les deux valets de pied amenés avec le carrosse avaient suivi de loin les combattants et les témoins à travers le bois, et, obéissant à une irrésistible curiosité, s’étaient cachés derrière les arbres disséminés autour de 1a clairière, et de là ils avaient assisté aux péripéties du duel.
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Ils se montrèrent après le dénouement fatal et Lascars leur donna l’ordre d’improviser une 'sorte de brancard avec des branches coupées dans le taillis, et de porter jusqu’à la voiture le corps de Philippe Talbot étendu sur un brancard.
Au moment où le lugubre cortège se mettait en marche, La Morlière s’approcha de Roland,
— Monsieur le baron — lui dit-il à demi-voix — j’ai fait de mon mieux pour vous satisfaire, et si je n’ai pas complètement réussi, je vous répète qu’il serait injuste de m’en accuser...
Lascars répondit par un signe aflirmatif.
— A quelle heure vous conviendra-t-il que je vous attende chez vous?... — continua La .Morlière.
— Aujourd’hui?.,. — murmura Roland.
— Monsieur le baron, c’est chose depuis longtemps convenue... et d’ailleurs, foi de gentilhomme, cela presse ! — Depuis hier je n’ai plus un sou...
Lascars regarda sa montre. — Elle indiquait neuf heures moins un quart.
— Je serai chez moi vers midi... vous pouvez y compter... — dit- il.
— J’y compte...
La Morlière salua, et, ne voulant pas sans doute rejoindre la grille du bois par le même sentier que le cadavre de sa victime, il disparut dans le fourré.
La carrosse transformé en char funèbre be pouvait marcher qu’au pas.
Il mit plus d’une heure à franchir la distance qui sépare Vincennes dé la rue Gulture-Sainte-Catherine.
Le vis-à-vis dans lequel se trouvaient monsieur de Giiibray et Lascars le suivait fenlement.
La cour de l’hôtel était pleine de valets, et ces valets donnèrent de grands témoignages d’effroi et de douleur en voyant que le maître qu’il aimait avait cessé de vivre.
Roland les laissa s’empresser autour du carosse avec des
larmes vraies et des gémissements sincères, et après avoir constaté que Sauvageoîh ne se trouvait point parmi eux, il s’empressa de gravir les marches du perron et de se diriger vers la chambre de Philippe Talbot.
Qu’on juge de sa surprise lorsqu’en franchissant le seuil de cette chambre, dont la porte était largement ouverte, il aperçut les meubles dans un désordre qui témoignait d’une lutte violente; — en même temps il entendit des gémissements sourds et des blasphèmes étouffés s’échapper du cabinet voisin, où il avait vu Philippe Talbot, le soir précédent, aller chercher les fleurets pour faire assaut avec lui...
Le testament n’était plus sur le bureau...
— ^Que signifie cela? se demanda Roland très-inquiet — que se passe-t-il donc 1 .. .
Il traversa rapidement la vaste chambre à coucher, il entra dans le cabinet et le spectacle le plus étrange et le plus inattendu s’offrit à ses yeux.
Sauvageon renversé, les pieds et les mains attachées solidement avec des serviettes tordues en façon de cordes, le visage marbré de taches livides et sanglantes, se roulait sur le tapis avec la violence convulsive de la fureur et de l’impuissance, et s’efforçait en vain, par des mouvements brusques et saccadés de briser les nœuds qui le retenaient captifs.
Loin d’y réussir il serrait ces nœuds davantage à chaque secousse, et faisait pénétrer de plus en plus les liens dans sa chair meurtrie...
De là ces gémissements, ces lamentations, ces blasphèmes, que Lascars avait entendus...
A quelques pas de Sauvageon se tenait debout le premier valet de chambre de Philippe Talbot, une épée nue à la main, dirigeant la pointe de cette épée vers le captif chaque fois que ce dernier, dans ses contorsions de reptile, faisait mine de se rapprocher de lui.
Pendant quelques secondes Lascars, pétrifié par la stupeur, resta muet.
Enfin il retrouva la voix et la présence d’esprit, et il répéta tout haut les paroles qu’un instant auparavant il venait de prononcer tout bas ;
— Que veux dire cela? que se passe- t-il donc ici?...