‹ Le Moulin rougeChapitre 6 sur 53 · LE JEU · texte numérisé non relu

LE JEU

Les premiers mots qui frappèrent l’oreille du baron de Lascars furent ceux-ci, prononcés par une voix joyeuse et bien timbrée :

— Messieurs, je perds soixante mille livres, sans compter les cent mille écus que j’avais gagnés et qui sont repartis... Pour une seule nuit, c’est assez. — Vous trouverez bon que je m’en tienne là et que j’abandonne les cartes... — Je cède ma place à un plus heureux...

En disant ce qui précède, un jeune homme quitta le siège sur lequel il était assis devant une tab’e de jeu qu’entouraient des j)arieurs et des curieux empressés.

Ce jeune homme était le marquis d’Hérouville dont nous avons entendu Cydalise parler à Lascars.

Toute la personne du marquis justifiait la réputation

d’éclalanle beauté dont il jouissait à la cour et à la ville. — Rien ne se pouvait voir de plus noble et de plus charmant à la fois que les traits de son visage et que l’expression de sa physionomie fière et spirituelle. — L’exquise douceur de son sourire tempérait et faisait oublier ce que son regard offrait de hautain et d’impérieux. — Une jolie femme aurait envié l’éclat de son teint, qui cependant n’avait rien d’efféminé, et la finesse de ses mains patriciennes.

Sa taille, haute et souple se recommandait par des proportions irréprochables et d’une suprême élégance. — Sa jambe fine et nerveuse, dessinée par un bas de soie blanc à coins d’argent, était digne d’une statue de Bacchus ou de Mars, — grand mérite à une époque qui faisait un cas particulier de la beauté plastique.

C’est à monsieur d’Hérouville que le roi Louis XV adressa ces paroles ; conservées par les chroniqueurs du dix-huitième siècle.

— Marquis, vous êtes le plus bel homme de ma cour.

— Après Votre Majesté, Sire... répondit le jeune courtisan.

Agé de trente ans, tout au plus, très-grand seigneur, très-immensément riche et plein de fougue, le marquis menait une existence forcément dissipée; il abandonnait Versailles pour Paris aussi souvent que son service ne le retenait pas au château, il se faisait l’hôte assidu de tous les lieux de plaisir, depuis les coulisses de l’Opéra jusqu’aux petites maisons de ces dames, jouant largement, perdant gaîment, donnant sans compter, et conservant jusque dans ses folies quelque chose de noble et de délicat parfaitement d’accord avec sa nature loyale et chevaleresque.

Tel était Philippe-Amédée-Tancrède d’Ilérouville, au moment où nous le présentons tà nos lecteurs.

Le marquis portait un habit de velours violet brodé de soie noire, une veste de moire blanche et une culotte de taffetas gris perle.

Une petite épée de parade, dont la poignée enrichie de

pierres précieuses valait au moins cinif cents louis, complétait ce costume.

— Est-ce vous qui me remplacerez, La Guette ? reprit monsieur d’IIérouville en s’adressant à l’un des deux gentilshommes qui faisaient ce soir-là, comme lui, leurs débuts dans la maison.

— Volontiers... répondit le vicomte de La Guette.

— Vous ne craignez donc pas i[ue ma place vous porte malheur If — poursuivit le marquis en riant.

— .Ma foi non... chamjement de main, changement de veine!... un vieux proverbe des joueurs l’affirme... Je vais peut-être vous venger, et je conseille à notre ami Noizay de prendre garde à lui...

Le chevalier de Noizay était l’heureux adversaire du marquis d’IIôrouville, à qui, nous le savons, il venait degagner soixante mille livres.

Le vicomte de La Guette s’assit et une^ nouvelle partie s’engagea.

La chance tourna presqu’aussitôt, et se montra cruellement hostile à celui qu’elle avait favorisé jusqu’à ce moment.

En moins d’une demi-heure les rouleaux d’or amoncelés devant monsieur de Noizay s’étaient fondus comme un tas de neige sous les rayons du soleil d’avril.

— Votre revanche... dit La Guette.

Le chevalier consulta sa montre.

— Grand merci de cette offre courtoise, répliqua-t-il ensuite — mais je ne puis en profiter...

— Pourquoi donc?...

— J’ai, cette nuit, certain rendez-vous, donl l’heure est même un peu passée... — la crainte de faire Charlemagne me clouait sur mon siège, mais, maintenant (|uc de mes gains il ne me reste pas un sou, je me sens le droit île me retirer et j’en use... — bonsoir messieurs...

— Messieurs — reprit le vicomte de La Guette — je n’aurai point, par votre faute, n’est-il pas vrai, le déplaisir

lp: moulin rouge

d’cmporlcr cette montagne d’or ?... Je compte sur vous pour en alléger le poids importun... Lequel de vous va se mesurer avec moi, après la défection de Noisay?..

— Monsieur le vicomte — dit une voix dans la foule des spectateurs qui se pressaient sur un triple rang autour de la table de jeu — j’aurai l’honneur de faire votre partie, si vous voulez bien me le permettre...

Le joueur heureux se retourna vei*s celui qui venait de, lui parler.

— Ah ! c’est vous, monsieur de Lascars, répliqua-t-il, en saluant de la tête et de la main — je suis entièrement à vos ordres et tout l’honneur sera pour moi...

En entendant prononcer le nom de Lascars, le marquis d’Hérouville fronça le sourcil, une expression de défiance et de mépris se peignit sur son visage, enfin il fut au moment de prendre la parole, mais la réflexion l’arrêta et il se contenta d’écarter doucement les curieux les plus proches afin de se placer à côté de l’adversaire du vicomte.

— Quel est votre jeu, monsieur le baron ? — demanda ce dernier à Lascars qui venait de s’asseoir.

— Mon jeu sera le vôtre, monsieur... — Je ne connais pas de plaisir plus vif que de risquer beaucoup sur une carte, et vous partagez tout à fait, je crois, ma manière de voir à cet égard...

— Cinq cents louis vous conviennent-ils ?..

— Parliiitement.

Lascars tira de sa poche un portefeuille bourré de billets de la caisse des Fermiers Généraux, papier-monnaie équivalent à peu près aux billets de banque de notre époque, et il le posa devant lui.

— Il y a l.ô dedans cent mille livres — dit-il — je souhaite les doubler ou les perdre...

— Soit, monsieur le baron — répliqua La Guette — je vous tiendrai tête volontiers jusqu’à mon dernier écu, je vous en donne ma parole...

Le jeu commença. ,

Lascars perdit la première partie, puis la seconde ; — il gagna la troisième — il reperdit ensuite plusieurs fois, et, en définitive, après plus d’uue heure d’alternatives favorables et défavorables, il constata que les cent mille livres de son portefeuille étaient réduites à vingt mille...

Ses pertes atteignaient par conséquent le chitfre rond de quatre-vingt mille livres.

Ceci ne l’empêchait point de sourire avec une aménité parfaite, et sa figure n’offrait pas la moindre trace de dépit.

— Mordieu, monsieur le baron — s’écria La Guette — vous êtes ce que j’appelle un beau joueur !... — Je ne connais guère qu’Hérouville qui perde aussi galammentque vous! — nous continuons, n’est-ce pas?

— Je l’espère bien, monsieur le vicomte.

La partie, un instant interrompue, reprit aussitôt son cours, seulement la chance avait profité de cet entr’acte si court pour changer de côté, et, trahis.sant les intérêts de monsieur de La Guette, elle s’apprêtait à favoriser Lascars avec une étrange persistance.

Le baron rentra d’abord en possession de tout ce qu’il avait perdu ; — il conquit ensuite les soixante mille livres constituant le premier bénéfice de son adversaire, et, ne s’arrêtant pas en si béau chemin, il en gagna de plus vingt mille que ce dernier tira de sa poche.

— Ma foi, monsieur le baron — dit alors le vicomte, d’une voix légèrement altérée — vous m’avez mis à sec...

— Croyez que je me vois, avec un regret très-vif, obligé de quitter le jeu...

— Mais pourquoi le quitter ? demanda Lascars — je suis vraiment au désespoir de vous dépouiller ainsi!.. — ma veine ne saurait durer toujours... elle doitêtre épuisée!

— acceptez une revanche...

— Je viens d’avoir l’honneur de vous dire que j’étais à sec.

— Eh! qu’importe cela? — me faites vous l’injure de douter de votre crédit en celte occurrence !... Conlinuezsur

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parole !.. Je vous en supplie... je tiendrai tout ce que vous , voudrez et aussi longtemps que vous le voudrez...

— S’ilenest ainsi, monsieur, j’accepte, etje vousremercie de grand cœur... — vous plait-il jouer cinquante mille livres?..

— C’est à vous de donner -des ordres et tà moi de les recevoir...

Monsieur de La Guette déchira une page blanche de son portefeuille ; sur cette page il écrivit au crayon ;

« Bon pour la somme de cinquante mille livres payables à vue et au porteur. »

Il signa, et il plaça ce chiffon de papier en face du monceau d’or et de billets du baron de Lascars.

La nouvelle partie fut de courte durée ; en moins de cinq minutes le vicomte avait perdu.

Une faible rougeur colora son visage, et, à deuxreprises, il passa la main sur son front.

— Foi de gentilhomme, — murmura Lascars — je suis désespéré de mon bonheur ! j’en suis presque honteux !...

— Vous avez tort ! — répliqua monsieur de La Guette redevenu souriant — au jeu, comme à la guerre et comme en amour, chacun pour soi 1... — je vous demande la permission de doubler ma mise...

— J’y consens volontiers et, bien mieux, je vous propose de jouer d’un seul coup tout ce que j’ai là devant moi...

— C’est-à-dire, combien ?

— Deux cent trente mille livres, environ...

Monsieur de La Guette hésita pendant une seconde. A coup sûr, il soutenait contre lui-môme un combat violent, mais il était joueur jusque dans la moelle de ses os; — il se laissa donc entraîner, comme font tous les joueurs, et il répondit ;

— Monsieur le baron, je tiens les deux cent trente mille livres...

Un jietit murmure d’étonnement et d’anxiété courut parmi les spectateurs de cette hardiesse insensée.

LE MOüLIN BOUGE

On jouait gros jeu, chez Cydalise et l’on voyait souvent des fortunes se faire et se délire en une nuit, mais cependant le chiffre de la somme aventurée sur une seule carte dépassait quelque peu les limites ordinaires...

Le marquis d’IIérouville, immobile et muet comme une statue, attachait sur le baron un regard perçant et d’une fixité prodigieuse.

l’outrage.

La partie se jouait en cinq points, comme l'écarié contemporain.

C’était à Lascars de donner les cartes.

Il tourna le roi, ce qui équivalait à un point, et il se trouva dans les mains une si brillante réunion d’atouts, qu’il fit toutes les levées et, par consé(iucnt, joignit deux points nouveaux à celui qu’il avait con(|uis déjà.

— A vous, monsieur le vicomte, — dit-il ensuite.

Monsieur de La Guette était excessivement pâle, et une

agitation fiévreuse faisait trembler sa main, tandis qu’il distribuait les cartes.

11 gagna le coup et marqua un point.

Lascars mêla rapidement le jeu, fit couper, donna, et il s’apprêtait à tourner la dernière carte quand une main fine et blanche, mais dure et inflexible comme une tenaille d’acier, lui saisit le poignet à l’improviste, en même temps qu’une seconde main s’appuyait sur son épaule, et qu’une voix parfaitement calme di.sait à côté de lui :

— La Guette, mon ami, reprenez cet argent et ces billets... — Vous n’avez rien perdu... — Monsieur le baron de Lascars vous vole depuis une heure.

Tous les témoins de cette scène inattendue, et le vicomte de La Guette lui-même semblèrent pétrifiés par l’étonuement

LK MOUUX lîOUr.K

tandis quetascars poussait un cri de rage et s’eflbrçait, mais en vain, d’échapper à la puissante étreinte du marquis.

— Lâclie ! — balbutia-t-il d’une voix étranglée, — lâche et misérable imposteur! tout votre sang ne subira pas pour laver cette mortelle insulte !... — Je vous tuerai !... ah !je jure que je vous tuerai !...

• — Monsieur de Lascars, — reprit Tancrèded’Hérouville sans rien perdre de sou sang-froid, — je vous conseille de revenir au calme et à la prudence que votre situation commande ?... — évitez le scandale et le bruit, vous devez les craindre plus que personne !... Je vous connais, monsieur de Lascars, et quiconque vous connaît se délie !... — Je vous observe depuis l’instant où vous êtes venu vous asseoir à cette table... — Mes yeux n’ont pas quitté vos mains...

— J’ai vu distinctement, à chaque coup, l’adresse infâme remplacer le hasard loyal, et les cartes filer sous vos doigts...

Lascars que la colère et la honte suffoquaient, faisait des efforts inouis pour parler, mais ne pouvait articuler un seul mot.

Le marquis d’Hérouville reprit, en s’adressant à l’une des personnes qui se trouvaient les plus rapprochées des joueurs ;

— Monsieur deMontauran, ayez, je vous prie, la complaisance d’étaler sur la table le jeu dont cet homme allait se servir, et veuillez aussi retourner la dernière carte...

— J’ai la certitude matérielle (juc cette cai te est un roi, et la certitude non moins formelle, que trois atouts, si ce n’est plus, accompagnent ce roi...

Le gentilhomme à qui Tancrède venait de s’adresser fit à l’instant même droit à sa requête.

Il retourna le roi de cœur. . .

Parmi les cartes étalées se trouvaient la dame, le valet et l'as de cœur...

— Vous le voyez, messieurs, — continua le marquis

d’Hérouville, — s’il vous avait été possible d’admettre que je formulais trop légèrement une accusation si grave, il vous serait maintenant impossible de conserver l’ombre d’un doute...

^ — La preuve est en effet sans réplique, — répondit monsieur de Montauran, — n’est-ce pas votre avis, messieurs ?

— Oui, oui, — s’écrièrent avec une évidente conviction les habitués des salons de Gydalise. — Le marquis a cent fois raison !...

— Et maintenant, monsieur de Lascars, — poursuivit Tancrède en lâchant le poignet du joueur déloyal et en cessant de peser sur son épaule, — il y a là cent mille livres qui sont à vous... — D’où vous vient cette somme?., où l’avez- vous volée? Je n’ai point à m’occuper de cela, puisqu’elle ne sort pas de nos poches... — reprenez-ladonc et altez'vous en !...

Aussitôt que Lascars se sentit délivré de l’étreinte de ces deux mains qui le clouaient sur place, il se releva et il offrait aux regards le terrible spectacle d’un visage livide, décomposé, hideux.

Ses yeux s’injectaient de sang, — ses lèvres pâles grimaçaient, — une ride profonde et d’un aspect sinistre se creusait sur son front, — des flocons d’écume blanche se formaient aux coins de sa bouche.

Les nombreux spectateurs qui maintenant s’entassaient autour de nos personnages, (car le bruit d’une querelle avait attiré dans le dernier salon tous les hôtes de Gydalise,) s’écartèrent à l’instant, par un mouvement instinctif et machinal, pour laisserun passage libre...

Mais Lascars ne songeait guère à battre en retraite...

Tancrède d’Hérouville, debout en face de lui, impassible, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, l’enveloppait d’un regard chargé de mépris.

Lascars fit un pas vers le marquis, et d’une voix étrange, méconnaissable, très-basse mais parfaitement distincte, il lui dit :

LE iMOrLIN IIOÜC.E

— Vous m’avez appelé voleur!..

Tancrède fit un signe aflirraatif.

— Eh bien ! — reprit lentement Lascars, jetant ses paroles une à une au visage de son adversaire, — vous en avez menti !... entendez-vous, monsieur, vous en avez menti I...

Le marquis d’Hérouville haussa tes épaules. .

— Des injures parties de si bas, — répliqua-t-il, — ne sauraient monter jusqu’à moi ?... vous êtes démasqué... vous n’avez rien à faireici désormais... Atlez-vous-en donc, je vous le répète, sinon des gens de police viendront vous jeter dehors, et je crains pour vous, monsieur, qu’au lieu de vous laisser libre, comme je le fais, ils ne vous mettent en lieu sûr...

— Vous m’avez outragé, — continua Lascars avec une rage froide plus effrayante que le délire, même la fureur, — vous m’outragez encore !.. vous m’en rendrez raison!...

Le marquis haussa les épaules pour la seconde fois.

— Tenez, — dit-il, vous êtes fou !

— Et vous, — cria le baron, — vous êtes lâche !.. oui, lâche !.. — répéta- t-il en voyant un éclair d’indignation passer dans les yeux du marquis. — Oui, trois fois lâche, si vous refusez de croiser l’épée avec un gentilhomme que vous insultez !

— Gentilhomme! dites-vous, — répliqua monsieur d’Hérouville, — je n’en crois rien, car noblesse oblige!.. — Non, vous n’étes pas noble, ou vous ne l’êtes plus, vous qu’un ordre royal a banni de la cour pour cause d’indignité et d’infamie !.. (vous voyez que je vous connais bien, monsieur le baron de Lascars,) — chevalier d’industrie, fripon, voleur au jeu, la caste dont vous vous prétendez issu vous renie et vous chas.se !.. Si vous avez été gentilhomme autrefois, vous êtes aujourd’hui dégradé!..

Lascars se sentait pris de vertige.

Son visage, livide un instant auparavant, devenait pourpre comme celui d’un homme que l’apoplexie va foudroyer...

LE MOL'LIN* iiOUüE

D’un geste rapiile il dénoua, ou plutôt il arracha sa cravate qui l’étranglait.

11 frappa du pied le sol qui se dérobait sous lui, et il cria:

— Marquis d’Hérouville, pour la dernière fois, voulezvous vous battre avec moi ?

Tancrède lui tourna le dos et répondit par dessus l’épaule:

— Est-ce qu’on se bat avec un fripon ? drôle, allez vous • faire pendre ailleurs!..

Lascars chancela. — On put croire, pendant une ou deux secondes, qu’il allait s’abattre et rouler sans connaissance sur le tapis, mais il n’en fut rien. Les symptômes d’anéan- • tissement disparurent, sa poitrine oppressée se gonfla, il tira son épée, il bondit vers monsieur d’Hérouville, il le contraignit à se retourner en le saisissant par le bras, il lui frappa la joue du plat de son arme et il dit, ou plutôt il râla ces mots :

— Lâche ! te battras-tu maintenant?

Les spectateurs, haletant d’effroi, voulurent se précipiter entre les deux hommes.

— Laissez faire, messieurs, laissez faire! — ordonna Tancrède avec le même calme prodigieux dont il faisait preuve depuis le commencement de cette scène, on ne -• croise point l’épée avec un voleur, c’est vrai, mais on peut, sans déroger, se défendre contre un assassin...

Et, dégainant alors à son tour. Use mit en garde avec la promptitude de l’éclair.

La foule recula.

En moins d’une seconde, un espace circulaire assez vaste se trouva libre autour des adversaires.

Les hôtes du tripot devenaient maintenant avides d’assister à ce spectacle étrange de deux gentilshommes prêts à s’égorger dans un salon splendide, sous les clartés éblouissantes que versaient à profusion le lustre et les girandoles.

Cydalise seule, désespérée d’une scène violente et scandaleuse qui ne pouvait manquer de compromettre au plus haut point la bonne renommée de sa maison, poussait les hauts cris, pleurait à chaudes larmes, sans égard pour le rouge et pour le blanc qui couvraient ses joues, et faisait voler autour d’elle des muâmes parfumés de [loudre à la maréchale, en arrachant à i)leines mains, non ses cheveux mais ses fausses nattes...

Les lames s’engagèrent.

Lascars et Tancrède étaient à peu près de même force ; les deux épées de parade, légères et pointues comme des aiguilles, offraient une longueur égale. Les chances du combat semblaient donc parfaitement équilibrées, mais la fureur aveuglait le baron, tandis (|ue le sang-froid inaltérable du marquis donnait à ce dernier un, avantage manifeste.

Dès les premières passes les témoins du duel, tous passés maîtres dans la noble science de l’escrime, virent clairement que Lascars n’avait qu’un but: frapper mortellement ! et qu’il visait au cœur de son adversaire, sans souci de se décou\Tir lui-même, tandis que monsieur d’Hérou ville se bornait à parer les coups, ce qu’il faisait avec une habileté prodigieuse et un bonheur persistant.

Lascars, furieux de trouver sans cesse une muraille d’acier entre la pointe de son épée et la poitrine qu’il voulait atteindre, redoublait de rage et d’efforts...

A ce jeu il s’épuisa vite.

Les veines de son front se gonflaient ; — de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur ses tempes et sur ses joues — ses jambes devenaient tremblantes, et .sa main, agitée de frémissements convulsifs, ne portait plus que des coups mal assurés.

Le moment qu’attendait Tancrède d’Hérouville élait arrivé.

— Il faut en finir... — murmura-t-il.

Changeant de tactique aussitôt, il battit, <à trois reprises

LE MODLIN RODGE

le fer de son ennemi, puis liant ce fer avec une adresse et une force irrésistible, il le fit tomber à ses pieds.

Lascars se baissa vivement pour ressaisir son arme.

Mais déjà le marquis l’avait devancé.

Prompt comme la foudre, Tancrède se redressa, tenant à la main l’épée du vaincu, et il s’écria :

— Cette lame déshonorée ne servira plus à personne !.. Ln même temps, saisissant la tige d’acier par la poignée

et par la pointe, il la brisa sur son genou et il en jeta les morceaux derrière lui.

— Mon rôle en cette affaire est fini ! — continua-t-il — celui des laquais commence !.. qu’ils mettent cet homme à la porte !

Un instant après, Roland de Lascars, tête nue, sans épée, la pâleur au front, la haine et le désespoir dans l’âme, traversait au milieu des huées et de la valetaille, la cour de l’hôtel de Cydalise et s’enfonçait, chancelant, parmi les ténébreuses profondeurs de la rue Saint-Honoré, et tout en marchant il balbutiait :

— Je me vengerai, dussais-je y laisser ma vie !.. Tu me fais verser des larmes de honte, marquis d’Hérouville, eh bien, en échange, moi, je t’arracherai des larmes de sang!.

Dans les salons que nous venons de quitter, les gentilshommes s’empressaient autour de Tancrède, et le félicitaient à qui mieux mieux de sa conduite et de sa victoire.

— J’ai fait ce que je devais, — répondait le marquis avec une parfaite simplicité, — il n’y a pas grand mérite à cela. — Pouvais-je, en bonne conscience, voir dépouiller, sans rien dire, mon ami sous mes yeux, et tolérer parmi vous la présence d’un homme dont le seul contact est une souillure... — Ce misérable appartient réellement à une famille très-honorable et de bonne noblesse, qu’il déshonore... — Bien accueilli par le roi, il se faisait à la cour l’agent et la cheville ouvrière des plus basses intrigues...

— Il descendait jusqu’à se mettre à la solde de l’étranger qui lui payait chèrement son espionnage et ses rapports... Louis XV, instruit de tout, s’est contenté de Je chasser de Versailles — C’était trop d’indulgence, il fallait, en bonne justice envoyer ce coquin pourrir à la Bastille.

— Vous avez parfaitement raison, mon cher marquis, — répliqua le vicomte de La Guette, — mais une chose en tout ceci m’afdige et m’inquiète...

— Laquelle?

— C’est que vous venez de vous faire, en monsieur de Lascars, un ennemi mortel.

Tancrède eut aux lèvres un sourire plein de dédain et d’insouciance.

— Qu’importe cela? — répondit-il, — un tel ennemi n’est point à craindre... — on rencontre un reptile, on l’écrase et l’on passe.

Monsieur de La Guette secoua la tête d’un air de doute.

— Vicomte, — demanda Tancrède, — il me semble que vous n’êtes point de mon avis?

— Non, certes! et je suis même d’un avis tout opposé.

— Quel est-il?

— C’est qu’on peut mépriser le reptile, mais qu’il ne faut pas le dédaigner.

— Pourquoi ?

— Parce (|ue, venimeux et lâche, il se redresse sous le pied qui l’écrase, il mord par derrière, et sa morsure envenimée est inguérissable.

— Cher smi, parlez clairement. — Où donc en voulezvous venir !

— A ceci : — Vous avez publiquement arraché cette nuit, au baron de Lascars, le masque qui cachait son visage... — vous l’avez écrasé de vos mépris... — vous l’avez foulé aux pieds... — vous l’avez chassé de cette maison comme on chasse un laquais voleur... — mais il emporte son venin, et j’ai lu dans ses yeux qu’il ne vivrait que pour la vengeance. . . — Ainsi donc, défiez-vous !...

LE MOI’ UN noUGE

— Merci de ce bon conseil, vicomte, — répliqua Tancrède.

— Le suivrez-vous?

— Ma foi, non... et à la grâce de Dieu !...

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