‹ Le Moulin rougeChapitre 51 sur 53 · OD LA MAUVAISE ÉTOILE DE SAUVAGEON REPARAIT · texte numérisé non relu

OD LA MAUVAISE ÉTOILE DE SAUVAGEON REPARAIT

L’arrivée de Lascars produisit un effet immédiat sur les deux personnages de la scène bizarre que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Sauvageon cessa ses contorsions et ses plaintes et demeura silencieux et immobile, attachant ses regards avec une ardente fixité sur le nouveau venu.

Le valet de chambre, reconnaissant en Lascars l’ami très-intime et l’un des témoins de son maître, le salua respectueusement, et réponditen désignant Sauvageon du bout de son épée :

— Il y a, monsieur le baron, que cet homme est un gredin...

Lascars fit semblant d’examiner attentivement le prisonnier.

— Il me semble — dit-il ensuite — que j’ai déjà vu cette figure... — l’homme que voilà ne faisait-il point partie de la lïïaison de monsieur de La Boisière'L..

— Oui, monsieur le baron...

— Depuis longtemps?...

— Depuis quinze jours à peine.., — aucun de nous ne sait d’où il sort ni par qui il a été recommandé à notre maître... nous avons eu beau le questionner à ce sujet, comme cela se pratique entre camarades, le sournois n’a jamais voulu répondre...

— Ceci n’est point un crime... répliqua Lascars — et je ne suppose pas que ce soit en punition de son silence obstiné que vous l’avez attaché de cette façon...

— Oh! certainement non, monsieur le baron...

— Qu’a-t-il donc fait?...

— Il a volé...

— En avez- vous la certitude?

— Je l’ai pris en flagrant délit.

— Quel était l’objet de son vol ?

— Des papiers qui, sans doute, ont une grande impùrtance...

— Où sont ces papiers?..

— Les voilà...

Le valet de chambre tira de sa veste et remit à Lascars l’enveloppe sur laquelle étaient écrits ces mots : — Ceci est mon testament. — Elle était étrangement fripée et déchirée à moitié.

Roland la saisit, et continua :

— Apprenez-moi, maintenant, de quelle façon les choses se sont passées...

— Monsieur le baron, c’est bien simple, répondit le valet. — Il y a une demi-heure, à peu près, j’étais dans le cabinet où nous voici, et je m’occupais de mon service, lorsque j’entendis ouvrir tout doucement la chambre à coucher... — Je me défiai de quelque chose, je m’appprochai de la porte sans faire de bruit et je vis ce mauvais drôle de Jasmin qui se croyant seul se dirigeait cà pas de loup vers le bureau, s’emparait de l’enveloppe que je viens de remettre à monsieur le baron et la subtilisait sans dire gare!..— je sortis aussitôt de ma cachette et m’élançai

Diqi’i:

sur lui en criant : àu voleur... — il voulut fuir, mais je ne lui en laissai pas le temps et une lutte corps à corps s’engagea entre nous... le\gredin est fort comme un Turc, quoiquô de chétive apparence ; — il se défendait mieux qù’un diable, et je n’aurais jamais pu venir à bout de lui si deux ou trois camarades, attirés par mes cris, n’étaient venus à mon aide... — nous l’avons alors garrotté et poussé dans ce cabinet où nous le gardions à vue en attendant le retour de monsieur de La Boisière... tout à l’heure, lorsque le bruit des voitures s’est fait entendre, mes camarades m’ont quitté pour descendre dans la cour, et je suis resté seul avec ce scélérat... — voilà toute l’histoire, et monsieur le baron en sait maintenant aussi long que moi...

Le valet cessa de parler.

Lascars se tourna vers Sauvageon.

— Avez-vous quelque chose à répondre pour vous justifier?.. — lui demanda-t-il.

Sauvageon fit un violent effort et parvint à se soulever sur ses genoux. , '

— J’ai à répondre que je ne suis pas un voleur... balbutia-t-il d’une voix gémissante — et cela, monsieur le baron, je le jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde...

— Il ment ! — s’écria le valet de chambre, il ment comme un éhonté scélérat qu’il est.

— C’est possible — c’est même probable ; — répondit Roland — mais il ne faut point l’interrompre... — laissezle parler en toute liberté... — vous dites que vous n’êtes pas un voleur — reprit-il en s’adressant à Sauvageon, et cependant vous avez dérobé l’enveloppe que voici...

— Eh I monsieur le baron, je ne songeais guère à la voler... c’est par un pur et simple sentiment de curiosité que je l’avais prise et que je la regardais, quand cette bête farouche de Bourguignon s’est précipité sur moi en m’accablant d’injures et en s’efforçant de m’étrangler... —

LE MODLIN RODGE

n’est-ce pas une infamie de tordre le cou à un pauvre diable pour un peu de curiosité...

Bourguignon haussa les épaules.

— De la curiosité !.. — répliqua-t-il — ah ! par exemple, gredin de scélérat, tu veux nous la bailler belle !.. — il ne faut pas croire un mot de tout ce qu’il dit, monsieur le baron !.. l’enveloppe était déjà au fin fond de sa poche...

— C’est un mensonge!.. — cria Sauvageon — je ne songeais point à mal, et d’ailleurs je n’avais que faire de cette lettre qui ne me regarde ni peu ni prou... Pourquoi donc l’aurais-je prise?.. — Bref, je me défendais do mon mieux quand ce capon de Bourguignon, qui est plus fort que moi, mais qui avait peur, poussa de tels cris que trois camarades lui vinrent en aide... ils se mirent tous les quatre contre un seul homme, chétif et petit comme je le suis... je fus roué de coups, assommé, meurtri, foulé aux pieds!.. — tout mon corps n’est qu’une contusion, et, non contents de me renverser à demi mort, ces bourreaux d’un innocent m’ont attaché les pieds et les mains ainsi que monsieur le baron peut le voir, avec des liens qui me brisent les os et qui m’entrent dans la chair, voilà la vraie vérité, je le jure, et il n’y en a pas d’autre...

Bourguignon allait répliquer, mais d’un geste Lascars lui imposa silence, et lui dit ensuite :

— La culpabilité de ce malheureux me paraît moins grande que vous me la faisiez d’abord, mais il ne m’appartient point de me prononcer en ces questions délicates, et la justice prononcera... — seulement, les. lois de l’humanité sont imprescriptibles et doivent avant tout être respectées. Détachez les liens de cet homme...

— Mais, monsieur le baron... murmura le valet.

— Faites ce que je viens de dire, ajouta Lascars impérieusement, sinon, je le ferai moi-môme...

Bourguignon n’osa point désobéir et il dénoua lentement et à contre-cœur les serviettes roulées en cordes qui comprimaient les membres de Sauvageon.

-n^itized by Googlc^

Ce dernier, une fois délivré, se mit sur ses jambes avec de fort laides grimacès, et se maintint en équilibre, non sans peine, car ses meurtrissures étaient douloureuses, ses articulations roidies, et la circulation du sang momentanément interrompue. »

— Maintenant — continua Roland en s’adressant à Bourguignon — courez sans perdre une minute au corps de garde le plus proche et ramenez avec vous deux ou trois soldats... ils emmèneront, pour le livrer à qui de droit, ce ' prétendu voleur.

— Et pendant mon absence, s’écria le valet, monsieur le baron restera seul avec ce scélérat !..

— Sans doute...

— Mais le danger...

— Je n’y crois pas... — vous avez mis le pauvre diable en trop piteux état pour qu’il soit fort à craindre... — d’ailleurs, voici des pistolets... — s’il faisait mine de m’attaquer, où s’il cherchait à prendre la fuite, je lui brûlerais très-bien la cervelle...

A cela, il n’y avait rien à répondre. — Nous devons ajouter que Lascars commandait d’un ton qui rendait nécessaire une obéissance immédiate et sans réplique.

Bourguignon s’inclina devant l’ami de son maître, il sortit du cabinet et traversa la chambre à coucher pour aller chercher la garde.

Roland et Sauvageon restèrent seuls. ■

— Ah ! monsieur le baron — balbutia le prétendu Jasmin — sans vous j’étais un homme perdu ! — le diable est contre moi, ma mauvaise chance continue !.. — je suis ensorcelé!.. — si des coups se distribuent quelque part, on peut compter d’avance que je serai là pour les recevoir !..

— Ah ! les misérables !.. — les triples brutes ! — comme ils frappaient sur ma pauvre échine!.. — j’ai vu de bien près le moment où je ne sortais pas vivant de leurs mains !..

— Tu es un maladroit !.. dit Lascars — récite tou meà

LE MOULÛT ROUGE

culpa^ je le le conseille, car l’unique auteur du mal qui vient de t’arriver, c’est toi-même!.. — ne devais-tu pas, avant de mettre la main sur la lettre, t’assurer que la solitude était bien complète autour de toi!..

— Hélas! monsieur le baron, ce n’est que trop vrai!...

— murmura l’infortuné.

— Enfin, le mbment serait mal choisi pour t’adresser des reproches, reprit Roland — d’autant plus que si tu as commis la sottise la punition ne s’est guère fait attendre...

— il s’agit maintenant de te sauver...

— Oui, monsieur le baron... sauvons-nous... c’est-àdire, sauvez-moi...

— Ce cabinet n’a-l-il d’autre issue que la chambre à coucher?

— Il possède, en outre, un escalier dérobé dont voici la porte...

— Où conduit cet escalier ?..

— Dans la cour de l’hôtel...

— Elle est encombrée de valets... lu serais repris à l’instant même... — il n’y faut pas songer...

— Gomment donc faire, monsieur le baron , et par où m’évader, car enfin je ne puis attendre ici le retour de Bourguignon et des soldats... — une fois en prison je ne saurais comment en sortir... ces messieurs les juges sont d’une curiosité révoltante, ils m’adresseraient toutes sortes de questions saugrenues qui me mettraient dans l’embarras... et qui, soit dit en passant, pourraient bien y mettre aussi monsieur le baron...

Tandis que Sauvageon parlait ainsi. Lascars s’approchait de l’unique et large fenêtre du cabinet et constatait avec une joie vive que cette fenêtre donnait sur le jardin complètement désert.

L’étage était peu élevé.

. Immédiatement au-dessous de la fenêtre s’étendait une plate-bande amplement garnie de terreau et qui semblait

disposée tout exprès pour amortir une chute et la rendre sans danger.

Au fond du jardin, entre les troncs rugueux d’une double rangée de tilleuls, se voyait une petite porte verte percée dans la muraille revêtue de lierre et donnant sur une ruelle écartée.

— Tout ceci est parfait ! — murmura Lascars.

Puis s’adressant à Sauvageon, — il reprit :

— Tu vas sauter par la fenêtre.

Sauvageon fit un geste d’épouvante et recula d’un pas.

— Par la fenêtre ! répéta-t-il.

— Naturellement, puisque c’est le seul chemin qui te soit ouvert...

— Mais, monsieur, en tombant de si haut, je me casserai les reins... balbutia le faux Jasmin.

— Pas le moins du monde... — répliqua Roland — la plate-bande est moelleuse, fraîchement remuée, et jouera le rôle d’un matelas bourré de plumes placé là pour te recevoir.

— Hélas ! hélas ! monsieur le baron, les coups nombreux que j’ai reçu m’ont rendu le corps tout roide.

— Cette gymnastique t’assouplira!.. — allons, faquin, saute, et saute vite !.. — je n’ai pas envie qu’on te retrouve ici tout à l’heure... — Tu n’as pas une minute à perdre!..

Sauvageon ne se dissimula point que toute hésitation, tout retard, devenaient impossibles, et, malgré sa répugnance et son elfroi, il prit le parti de s’exécuter.

— Monsieur le baron — demanda-t-il — une fois dehors, — que faudra-t-il faire ?. .

— Va m’attendre au logis que tu connais — répondit Lascars, je t’y rejoindrai dans deux heures...

Page 1