‹ Le Moulin rougeChapitre 52 sur 53 · LE TESTAMENT · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT

Sauvageon voulut s’élancer, mais ses jambes meurtries et ses reins endoloris lui refusèrent véritablement le service. — Il lui fallut l’aide de Lascars pour grimper sur le rebord de la fenêtre ouverte.

Une fois-là, il ferma les yeux, fit le plongeon, et tomba lourdement dans la terre molle de la plate-bande.

Il se releva d’ailleurs sain et sauf, et pensant non sans raison que le plus fort était fait désormais, il traversa le jardin clopin-clopant et il atteignit la porte verte.

Aussitôt que Lascars le vit hors d’atteinte, il déchargea en l’air ses deux pistolets et se mit à crier de toutes ses forces :

— Le prisonnier s’échappe I au voleur, arrêtez-le !

Ces cris d’appel furent entendus jusque dans la cour. Plusieurs valets accoururent ; — le baron leur expliqua de quelle' façon ce scélérat de Jasmin s’était évadé par la fenêtre, et comment il avait fait feu sur lui sans l’atteindre, et il les engagea fortement à se mettre à sa poursuite, ce

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qu’ils firent à l’instant même, mais le fugitif avait sur eux une trop grande avance pour qu’il fut possible de le rejoindre, et les valets revinrent l’un après l’autre, aussi dé- . concertés que des chasseurs qui rentrent au logis les mains vides.

Tandis que ceci se passait, d’autres serviteurs de l’hôtel retiraient du carrosse le cadavre de Philippe Talbot, l’étendaient sur un brancard recouvert à la hâte d’un tapis de velours, l’apportaient jusqu’à la chambre à coucher à travers ces appartements de réception encombrés la veille au soir, d’une foule joyeuse et bruyante, et, après avoir enlevé les vêtements et lavé les blessures saignantes par où la vie s’était envolée, couchaient sur le lit le pauvre corps endormi d’un sommeil éternel.

Lascars donna l’ordre d’aller sans perdre une minute chercher des prêtres, il enjoignit de transformer la chambre à coucher en une chapelle ardente, et de prendre les mesures nécessaires pour que les cérémonies funèbres eussent lieu le lendemain avec l’éclat et la pompe que comportaient la position sociale et la grande fortune du défunt.

Puis, aussitôt ces ordres donnés, il retourna dans le cabinet voisin, où il s’enferma, et tirant de son sein le testament de Philippe Talbot, il rompit, d’une main tremblante d’émotion, le large cachet de cire noire.

Cette émotion se calma bien vite pour faire place à une satisfaction sans bornes. L’événement confirmait les dernières prévisions de Roland, et le testament du vieillard était tel, de tous points, qu’il pouvait le souhaiter.

Voici ce qu’il lut : •

a A la veille d’un duel dont l’issue est incertaine et me sera sans doute fatale, je veux mettre mon âme en paix avec le Dieu de justice devant qui je paraîtrai peut-être demain, — je veux réparer, autant qu’il m’est donné de le faire, la seule faute vraiment grave, la seule action détestable qui déshonore ma vie et pèse lourdement sur ma conscience.

D Le gentilhomme avec lequel, dans quelques heures, je croiserai le fer, m’a nommé tout haut : GAIN ! c’était justice!.. je méritais cette sanglante injure, car si Dieu me disait ; qu'as-tu fait de ton frèrel.. je ne pourrais que me taire, ou, comme le premier meurtrier, il me faudrait répondre : — Seigneur, vous ne me l'avez pas donné à garder ! . .

» Pendant la moitié de ma longue carrière jefus aveuglé par une injuste haine dont je reconnais trop tard aujourd’hui toute l’injustice, toute la cruauté, toute la folie!..

» Abandonné par moi, méconnu par moi, renié par moi, chassé par moi, Georges Talbot, mon frère, a vécu pauvre, il a connu toutes les douleurs de la ruine, toutes les angoisses d’une misère imméritée, quand je n’avais qu’à étendre la main pour le soutenir, et pour le relever l

» Il est mort misérable, tandis que j’étais riche !.. sans doute il m’appelait à son heure suprême !.. je ne suis pas venu !.. — Caïn, le meurtrier d’Abel, ne s’est pas montré cruel !..

i> Je me repens de cette infamie... Je supplie mon frère de mêla pardonner... Je lui demande à genoux d’implorer pour moi la miséricorde divine.

» Georges Talbot avait un enfant, une fille — Pauline Talbot, ma nièce. — Je lègue à Pauline Talbot ma fortune tout entière (Hélas ! réparation tardive !..) le détail et les titres de cette fortune, qui monte à près de trois millions de livres, se trouvent dans le troisième tiroir du meuble d’ébène incrusté de cuivre qui fait face à mon lit dans la chambre à coucher de mon hôtel.

y> Et maintenant, oh ! comble de honte ! il faut bien que je l’avoue, j’ignore ce qu’est devenue Pauline Talbot, mon unique parente ! — je ne sais même pas si la pauvre et chère enfanta survécu à son malheureux père dont la mort, apprise par hasard il y a quelques mois, m’a laissé froid et insensible!..

i> Je compte assez sur le caractère noble ét généreux de

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monsieur le baron Roland de Lascars et sur la sincère affection qu’il me témoignait, pour espérer qu’il voudra bien m’aider à réparer mon crime...

» Je le nomme, en conséquence, mon exécuteur testamentaire, et je le conjure de n’épargner ni l’argent, ni les démarches, pour retrouver ma nièce et mon héritière, Pauline Talbot et la mettre en possession de tous mes biens.

» Dans le cas où, ce qu’à Dieu ne plaise, la fille de mon frère n’existerait plus, mon hôtel de la rue Culture-Sainte- Catherinedeviendrait une maison d’asile destinée à recevoir de jeunes orphelines, et tous les revenus de ma fortune serviraient à les élever, à les entretenir et à leur constituer des dots, quand viendrait le moment de les marier...

» Cet établissement de bienfaisance porterait le nom d’asile TALBOT, non pour éterniser ma mémoire, mais pour conserver et pour faire bénir le nom de mon frère et de sa famille.

» Je prie monsieur le baron de Lascars de vouloir bien accepter, comme souvenir de son vieil ami, le diamant monté sur émail noir que je porte au doigt anulaire de la main gauche, et les deux grands tableaux, l’un du Titien l’autre du Luca Giordano, qui se trouvent dans le grand salon de mon hôtel, et dont l’authenticité est reconnue.

» Enfin, je donne et lègue mon âraeà Dieu, et je le supplie de la recevoir en sa miséricorde. »

Suivaient la date, et la signature ; Philippe Talbot, de LA Boisiëre.

Au moment où Lascars achevait la lecture de ce testament qui certes était remarquable malgré sa forme un peu emphatique, les rayonnements d’une joie infernale illuminèrent son front et ses yeux.

— Trois millions !.. murmura-t-il avec une indicible expression de cupidité, dans quelques jours j’aurai trois millions ! Allons, mon étoile est brillante et je dois la bénir!

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Une heure après, les prêtres (le la paroisse arrivaient; — des cierges innombrables s’allumaient autoùr du cadavre, et les psaumes de la pénitence, lentement psalmodiés, remplissaient la vaste chambre d’un murmure solennel et monotone.

Lascars prit le chemin de l’appartement meublé où il avait donné rendez-vous à Sauvageon et à La Morlière.

Le chevalier n’était pas encore arrivé, mais Sauvageon accueillit son maître avec force gémissements et lamentations au sujet de la mauvaise chance qui le poursuivait d’une manière si acharnée, et qui se tra(iuisait pour lui en horions de toutes sortes, au grand préjudice de son pauvre corps.

— Animal — lui répondit Lascars en riant — frictionne tes meurtrissures, cesse de te plaindre et réjouis-toi, car ta fortune est faite!

— Ma fortune est faite ! — répéta Sauvageon partagé entre le doute et l’espoir — monsieur le baron parle sérieusement '! — monsieur le baron ne se gausse pas de moi ?

— Foi de gentilhomme, je parle sérieusement... — te voilà riche, puisque je le suis.

Cette assurance si formelle, si positive, à laquelle il semblait impossible de ne pas croire, mit Sauvageon hors de lui-même.

A la fin il reprit son calme et discontinua ses évolutions chorégraphiques.

— Monsieur le baron veut-il avoir la grande bonté de me pincer le bras jusqu’au sang! dit-il tout à coup.

— Te pincer jusqu’au sang ! s’écria Lascars, dans quel but ?

— Dans le but de me donner l’assurance que je ne rêve pas et que véritablement je suis riche...

— Epreuve inutile, mon garçon... tu es parfaitement éveillé... je te le certifie de nouveau.

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— Dans ce cas-là, ma fortune, monsieur le baron, à combien ça peut-il se monter, s’il vous plaît,..

— Quelle somme te semblerait nécessaire pour atteindre, pour dépasser, même, tes espérances les plus ambitieuses? demanda Lascars.

Sauvageon baissa la tête, ferma les yeux à demi, remua les lèvres, agita les doigts et parut se livrer pendant quelques secondesà des calculs d’une complication infinie.

— Eh ! bien, fit Roland avec un sourire, ce chiffre est-il enfin fixé?

— Oui, monsieur le baron.

— Dis-le donc, alors.

— Je n’ose pas.

— Pourquoi?

— C’est qu’il s’agit de choses par dessus les maisons.

— Peu importe... — Voyons ces choses...

— Puisque monsieur le baron veut absolument le savoir, ça irait bien jusqu’à vingt mille livres... Mais c’est histoire de dire des folies !... — Je ne suis pas assez sot pour supposer que monsieur le baron me donnera de pareilles sommes.

— Suppose, mon garçon, suppose, et tu seras dans le vrai... — Tu auras tes vingt mille livres,

— Pas possible!..

— Tu les toucheras dès demain.

— Mais alors, monsieur le baron, je pourrai donc réaliser mon rêve!.. — mon beau rêve!.. — s’écria Sauvageon avec ivresse.

— Ce rêve, quel est-il ?

— C’est de posséder sur le bord de l’eau, quelque part auprès de Paris, une petite maison, une vraie maison, bâtie en pierres, couverte en tuiles, avec une cave et un grenier.

— Tn posséderas la maison... — C’est convenu!.. Et, une fois propriétaire, que feras-tu de ta propriété ?

— J’en ferai une petite guinguette, nionsieur le baron, une vraie guinguette, avec du vin dans ' la cave et des jam-

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bons pendus dans la chenoinée... J’aurai un bateau, un \Tai bateau, qui ne devra rien à personne, et je pêcherai moi-même des goujons que ma petite servante fera frire... car j’aurai une petite servante... une vraie servante, monsieur le baron.

— Tu pourras même en avoir deux, si le cœur t’en dit... — répliqua Lascars en riant.

— Une suffira, monsieur le baron... seulement, je tiens à ce qu’elle soit de la Bourgogne... il vient de là de beaux brins de filles... ah ! je serai un heureux gaillard... — Je prendrai pour enseigne, le Goujon Aventureux, et mes clients seront si nombreux queje ne saurai auquel entendre, de vrais clients, monsieur le baron... — pas des Lapins... — ah ! non, par exemple !

Un coup de sonnette interrompit les extases de Sauvageon, et le futur propriétaire du 90tf7onai>ewt«r<?Ma; courut ouvrir au visiteur, qui n’était autre que le chevalier de La Morlière.

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