ROLAND DE LASCARS
Quelques mots sur le passé du baron Roland de Lascars . nous semblent nécessaires, avant de continuer un récit dans lequel il doit jouer l’un des rôles principaux.
Ce gentilhomme, issu d’une famille sinon illustre, du moins frès-anciennedu Limousin, était, en sa qualité de fils unique, le dernier représentant de sa race.
La mort de son père l’avait rendu possesseur, à l’âge de vingt-deux ans, d’une fortune considérable. — Deux terres, dont l’une portait son nom, constituaient à son profit un revenu de soixante mille livres, équivalent à plus de deux cent mille francs à notre époque.
Il était en outre propriétaire d’un fort bel hôtel situédans la rue Saint-Louis au Marais.
Roland de Lascars, très-favorisé de la nature sous le rapports des avantages physiques, et non moins bien doué du côté de l’intelligence, cachait sous un extérieur séduisant et sous les formes d’un langage facile, gracieux, brillant même, un cœur profondément corrompu et l’âme d’un scélérat.
Dès sa première jeunesse, nous pourrions presque dire dès son enfance, sa perversité précoce avait i)rouvé qu’il portait en lui le germe de tous les vices. Son père ne s’était fait aucune illusion à cet égard, et forcé de reconnaître que ses efforts, ses prières et ses larmes ne parvenaient ni à corriger, ni même à modifier ses dispositions fatales, il s’était senti mourir avant l’âge, miné par le chagrin, et envisageant avec une profonde terreur l’avenir de son unique enfant'
LE MOULIN ROOGE 45
A peine maître de sa fortune, Roland s’empressa de réaliser les tristes prévisions du vieillard.
Il se jeta à corps perdu dans tous les excès, dans toutes les orgies, dans tous les bourbiers du vice. Loin décommander à ses passions, il leur mit la bride sur le cou, et, non content de se laisser entraîner par elles, il les éperonna sans cesse en se faisant le compagnon assidu des débauchés les plus perdus de Paris.
Les jours et les nuits du baron ne furent alors qu’une longue bacchanale entrecoupée de duels, de rapts et de violences. Le plaisir, pour ce jeune démon, n’était jamais plus vif que lorsqu’il côtoyait le crime, et en cela il se montrait digne de marcher sur les traces du duc de Fronsac, son émule et son ami, le plus pervers peut-être des roués du dix-huitième siècle. Personne n’ignore que cet infâme seigneur, fils du célèbre maréchal de Richelieu, risqua, par une belle nuit, de brûler Paris, pour enlever des bras de sa mère, à la faveur de l’incendie, une malheureuse enfant (pii lui résistait et qu’il voulait perdre.
Le poète Gilbert eut le courage, bien rare à cette époque, de stigmatiser, dans des vers magnifiques et impérissables, un si monstrueux attentat.
A mener une telle vie, et avec de tels compagnons, le baron Roland de Lascars dévora sa fortune en quelques années. Les terres furent vendues pièce à pièce, son hôtel de Paris hypothéqué jusque dans ses fondations.
Quoique ruiné, ii ne changea rien â ses habitudes et ne diminua point son train. Son nom, sa position dans le monde, le crédit qu’il s’attribuait à la Cour, éblouirent pendant quelque temps ses fournisseurs, aussi bien ijue les usuriers qui le laissaient puiser dans leurs coffres.
Un jour vint, cependant, ou toutes ressources lui manqua, le terrain manquait sous ses pieds ; — les créanciers devenaient farouches.
Roland implora la générosité de Louis XV qui lui vint royalement en aide, paya ses dettes et le remit à flot.
LE MOULIN KüUGE
Il s’empressa de reconnaîlre ces bienfaits par la plus noire ingratitude et, ainsi que nous avons entendu Tancrède d’Hérouville le lui jeter au visage, il se flt espion de Cour à la solde de l’étranger. — Dénoncé par quelqu’un de ses complices à monsieur de Sartines qui s’empressa de révéler au roi sa bassesse et ses trahisons, il fut, par un reste d’indulgence, laissé libre et seulement banni de Versailles.
Cette punition, quoique très-modérée, lui causa une irritation profonde et lui mit au cœur une haine aveugle pour Louis XV. Déjà, depuis longtemps, il haïssait le Dauphin, sans autre motif que l’horreur instinctive inspirée au vice par la vertu.
— Ah! se dit-il, je me vengerai.
Mais se venger d’un roi n’est pas chose facile, et Lascars dût se borner d’abord à déverser sa rage dans des brochures infâmes, imprimées en Hollande, et à composer des chansons brutales et des pamphlets satyriques, distribués sous le manteau, brochures et pamphlets dont les limiers du lieutenant de police cherchaient vainement l’auteur anonyme.
Pendant plusieurs mois il eut recours, pour soutenir son luxe, à toutes sortes d’escroqueries et de moyens honteux... — il se mit à voler au jeu, et, grâce aux leçons d’un professeur de lamjue verte {{) échappé des galères, il devint promptement assez habile pour être certain de dépouiller sans courir aucun risque les joueurs inexpérimentés et confiants.
Il attendait toujours qu’une occasion propice lui permit enfin d’atteindre la vengeance qu’il convoitait.
Le mariage du Dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette d’Autriche, vint lui fournir cette occasion si ardemment convoitée.
L’histoire l’aflirme, (et nous ne faisons ici que le répéter après elle,) — la faction puissante opposée à l’alliance au-
(I) On appelait professeur de langue verte les joueurs emerites cl Glousqui formaient dos élèves. De nos Jours le nom est changé peutêtre, mais malheureusement l'espèce existe encore .
trichienne, et qui comptait, au sein du corps municipal, des conjurés et des agents, résolut d’ensanglanter par une effrayante catastrophe les fêtes données en l’honneur des souverains futurs (1).
D’indignes gentilshommes, qui avaient ou qui du moins croyaient avoir à se plaindre de la cour acceptèrent l’exécrable tâche d’organiser cette catastrophe.
Roland de Lascars accueillit avec des transports de joie l’offre qui lui fut faite de devenir le chef de ces organisateurs.
Il reçut des sommes énormes, avec mission de les répandre libéralement pour acheter des complices. — Il s’attribua, comme bien on pense, la plus forte partie de ces sommes, mais, s’il épargna l’argent, il fut prodigue de son zèle et de ses démarches.
Nous l’avons vu déjà à l’œuvre.
Après son entrevue, sur les grèves de la Seine, auprès du cabaret de Sauvageon, avec Huber, le chef des Lapins^ Roland de Lascars eut l’idée, non point d’aventurer, mais de doubler ou de tripler au jeu, par des moyens à lui connus, une somme de cent mille livres dont il était porteur.
Nous savons quelle déception amère et quel juste châtiment l’attendaient dans les salons de Gydalise, grâce à la présence du marquis d’Hérouville qui, dans sa loyale indignation, s’était chargé d’arracher le masque du misérable, ou plutôt* de lui broyer ce masque sur le visage.
L’hôtel de la rue Saint-Louis, quoique grevé d’hypothè- ' que pour des sommes supérieures à sa valeur réelle, appartenait toujours, du moins en apparence, au baron de Lascars.
(1) Longtemps après la catastrophe du 30 mai, le Dauphin devenu Louis XVI disait dans une lettre ;
U Le dépit de ceux qui avait apporté obstacle à mon mariage se « changea en rage le jour de la fête. Mais il est fort essentiel de cou- « vrir d’un voile impénétrable ce qui s’est passé dans cette journée,
« et de ne pas laisser soupçonner les coups affreux qu’on voulait por*
« ter. » {Note' de l'auteur.)
LK MOULIN ROUÜE
En (]iiiüant la rue Saint-Honoré, Roland prit donc le chemin du Marais, mais il était tellement anéanti, tellement brisé de corps et d'àme, par la scène terrible qui venait d’avoir lieu, qu’il se sentit bien vile incapable de marcher. Il se laissa tomber défaillant, sur un banc de pierre, à la porte d’une maison ; — il y resta pendant plus d’une heure, semblable à un homme dont l’intelligerjce et- les membres viennent d’être paralysés à la fois.
Peu à peu, cependant, la faculté de penser, sinon d’agir, lui revint, — il appela le cocher d’un carrosse de louage qui passait à vide, et, comme cet homme objectait la fatigue excessive de ses chevaux, il lui promit un louis pour une course et se lit conduire à la porte de son hôtel.
Roland de Lascars entretenait parmi ses gens une discipline sévère. — Pas plus que Louis XIV il n’admettait qu’un valet put le faire attendre, ne fut-ce qu’une minute.
A quelque heure de la nuit qu’il jugeât convenable de rentrer, le suisse devait se trouver en grand costume, sur le seuil de la porte monumentale, sa hallebarde d’une main, un flambeau de l’autre, pour l’éclairer jusqu’au vestibule, oii le valet de chambre de service était prêt à recevoir ses ordres et à les exécuter sur-le-champ.
Il ne fut dérogé en aucune façon, celte nuit-là, au cérémonial habituel. — Seulement le suisse, gros homme à ventre prépondérant, dont la figure large et cramoisie ressemblait, sous les boudins de sa perruque poudrée, à une fraise dans du coton, se dit à lui-même en voyant descendre de carrosse son maitre, tête nue, le visage livide et décomposé, les yeux gonflés et rougis, les jambes flageolantes :
— Tarteifle!.. mein Herr le paron, il fient te mener choyeuse fie afec les cheunes tues et marguis, pien sûr !.. il êdre ifre gomme un Bolonais!..
Puis, gardant pour lui seul ces irrespectueuses conjectures, il traversa la cour d’un pas lent et majestueux, suivi par. monsieur de Lascars (jui trébuchait à chaque pas et paraissait ire se soutenir qu’à grand peine.
].e valet de chambre, debout sous le vestibule et tenant un candélabre à trois branches, échangea mystérieusement avec le suisse un coup-d’œil moqueur et, précédant son maitre, prit le chemin de la chambre à coucher à travers une enfilade de salons dont l’ameublement somptueux semblait démentir la ruine du maître du logis.
Sur la table de nuit, à côté du lit du baron, se trouvait toujours ce que, dans le langage du dix-huitième siècle, on appelait un en-cas.
Un petit pain à croûte blonde, une volaille froide, des fruits confits et un flacon de vin d’Espagne, supportés par un plateau de vermeil, composaient l’en-cas destiné à satisfaire quelque velléité d’appétit nocturne.
Le baron n’accorda aucune attention aux comestibles, mais, saisissant le flacon de Xérès, il remplit et vida à deux reprises, jusqu’à la dernière goutte, un long verre de cristal de Venise, en forme de tulipe.
Convaincu, comme son compère le suisse, que monsieur de Lascars sortait d’un joyeux souper où il avait bu plus que de raison,, le valet de chambre se détourna pour cacher un sourire, et se livra fort irrévérencieusement, à une réflexion ainsi formulée :
— Il ne manquait plus que cela! le baron va s’achever ! — avant deux minutes il roulera sur le tapis !.. — en vérité, ces gentilshommes se grisent aussi bien (jue leurs la(|uais !..
Roland reposa son verre vide sur le plateau.
Le valet se dit :
— Veillons au grain... — monsieur va tomber !
LORRAI.V.
La[)révision du valet ne devait point .se réaliser et l’effet produit sur Lascars par sa double libation de vin de Xérès
fut diamétralement opposé à celui qu’attendait cet infidèle serviteur.
A peine le généreux breuvage eut-il fait circuler dans les veines du baron sa chaleur vivifiante, qu’un changement complet s’opéra si soudainement qu’il sembla tenir du prodige.
La taille de Roland se redressa ; — ses jambes incertaines reprirent leur aplonb ; la pâleur livide de son visage disparut, pour faire place à une vive coloration ; — les yeux enfin, atones et ternis jusqu’à ce moment, reprirent leur éclat habituel et leur regard d’oiseau de proie.
Seulement, le front du gentilhomme resta voilé d’un nuage sombre, le pli profond creusé entre ses sourcils ne s’efiàça point et le sourire qui vint à ses lèvres eut une expression d’amertume presque farouche.
— Monsieur le baron n’est pas plus ivre que moi ! — pensa le valet. — Pouquoi donc a-t-il perdu son chapeau et son épée par la ville — pourquoi donc avait-il tout à l’heure une si drôle de ligure / pourquoi donc enfin regardet-il droit devant lui comme un homme qui songe à en tuer un autre /.. — Décidément il a dû se passer cette nuit quelque chose que je ne sais pas, mais que je voudrais bien savoir...
Roland s’absorba pendant (|uelques secondes dans des réllexions dont nos lecteurs devinent sans peine la nature, puis il secoua la tète, comme pour chasser loin de lui les pensées qui l’assiégeaient, et il demanda d’une voix sèche et brève :
— Que faites-vous ici, Lorrain 't
— J’attends les ordres de monsieur le baron...
— Déshabillez-moi.
Le valet obéit s tns retard, et un petit nombre de minutes lui suffirent pour achever la toilette de nuit de son "maître.
Roland, vêtu d’une légère robe de cbambre de toile peinte, s’assit au pied de son lit et céda de nouveau malgré lui aux invincibles préoccupations qui le dominaient.
Lorrain recula d’une dizaine de pas, et se tint debout, immobile, dans une altitude respectueuse.
Monsieur de Lascars leva tout à coup les yeux, aperçut son valet ; tressaillit d’impatience et s’écria, presque avec colère :
— Je n’ai plus besoin de vos services... ne le voyez-vous pas?... qu’attendez-vous?..
— J’attends que monsieur le baron me fasse l’honneur de m’interroger.
— Vous interroger! répéta Roland.
— Si cela plaît à monsieur le baron...
— Et, à quel sujet ?
— Au sujet de la mission que monsieur le baron a bien voulu me confier ce matin ; je me suis acquitté de mon mieux de cette mission, et je suis prêt à rendre compte du résultat obtenu par mes démarches...
Roland attacha sur Lorrain un regard étonné, — les événements accomplis depuis quelques heures occupaient son esprit, ou plutôt l’obsédaient, au point de lui faire perdre tout souvenir des faits antérieurs, même les plus rapprochés.
— Je vous ai chargé d’une mission?., moi ! — murmurat-il, en vérité, je ne sais pas ce que vous voulez dire...
— Je vois bien que monsieur le baron oublie — répliqua le valet — mais, si monsieur le baron veut bien me le permettre, il me sera facile de lui rafraîchir la mémoire.
— Faites-lc donc sans retard.
— Il s’agit de la jeune demoiselle blonde que monsieur le baron a remaniuée plusieurs fois quand elle passait de- ' vant l’hôtel, à deux heures précises de l’après-midi, accompagnée tantôt d’un monsieur âgé, tantôt d’une vieille dame...
Lascars fit un mouvement brusque.
— Oui, oui, dit-il — je me souviens ! je ne sais où j’avais l’esprit tout à l’heure... je crois que je deviens distrait...
Tandis qu’il prononçait ces mots, le nuage qui couvrait son front disparut et un sourire exempt d’amertume vint à ses lèvres.
La certitude qu’il allait pouvoir rompre momentanément avec les préoccupations qui le torturaient, produisit sur lui l’effet d’un baume calmant et réparateur.
— Parlez-moi de cette jeune fdle... — continua-t-il, — je vous écoute avec intérêt.
Lorrain reprit :
— Monsieur le baron, hier au soir, m’enjoignit de guetter la demoiselle blonde, facilement reconnaissable au portrait parfaitement exact -qu’il avait tracé de sa personne, m’ordonna de la suivre, de savoir où se trouvait situé son logis, et de m’informer adroitement de toutes les choses qui la concernait...
— C’est bien cela... — qu’avez- vous fait ?
— J’ai agi pour le mieux, et j’ose espérer que monsieur le baron sera content... — D’abord, j’ai quitté ma livrée, ainsi que je crois devoir toujours le faire lorsque je vais en expédition galante pour le compte de monsieur le baron...
— Vous êtes un homme avisé et un bon serviteur... Continuez...
— Donc, — poursuivit le valet de chambre, je m’har billai très-simplement, en tout petit bourgeois, de manière à n’attirer sur moi l’attention de personne, je quittai l’hôtel, vers une heure et demie, et je m’installai dans la rue à cent pas d’ici... Je n’attendis pas longtemps... — au moment où sonnaient deux heures, je vis arriver de loin la jeune fille et le vieux monsieur ; — (ces gens-là sont réglés comme une horloge 1..) grâce à la description faite par monsieur le baron, il n’y avait pas moyen de se tromper... tout y était depuis A jusqu’à Z... — le père grand et maigre, sec et raide, avec un pauvre costume et une mine hautaine comme s’il roulait dans un carrosse doré avec quatre laquais par derrière... — la demoiselle en
robe grisefct noire avec un mantelet de soie noire toute fanée, des petites mules bien mignonnes, des cheveux blonds et des yeux noirs.
— Vous avez regardé attentivement cette jeune fille, maître Lorrain?
— J’ai pensé devoir le faire pour le bien du service.
— Etes-vous connaisseur en fait de beauté ?
Le valet de chambre se rengorgea en baissant les yeux, et prit un air tout à la fois fat et modeste.
— Dam! monsieur le baron — répliqua-t-il, je ne m’y connais certainement pas comme un seigneur, mais, parmi les gens de ma classe, je passe pour avoir assez bon goût.
— Eh bien! comment trouvez-vous cette personne?
— La demoiselle blonde aux yeux noirs?
— Elle-même.
Lorrain joignit les mains, leva les yeux vers le plafond et sa physionomie mobile et rusée exprima l’enthousiasme le plus profond et le plus complet.
— .\h ! s’écria-t-il — j’ai vu certainement de bien jolies filles dans ma vie, quand ce ne serait que celles à qui je donnais la chasse d’après les ordres de monsieur le baron... mais jamais, non au grand jamais, mes yeux n’ont contemplé quelque chose de comparable, et je ne croyais point qu’une pareille figure pût exister autrement que dans les tableaux peints parles peintres... — une si grande et si parfaite beauté, c’est comme le soleil... il ne faudrait pas la regarder trop longtemps en face... on aurait des éblouissements...
Lascars sourit.
— Les gens de votre classe, dit-il, ont raison de trouver que vous avez du goût... J’ajouterai que vous vous exprimez en de forts bous termes pour un valet sans éducation et sans usage...
— .Monsieur le baron me comble ! balbutia Lorrain avec conviction.
— J’attends la suite.
— M’y voici ; — la jeune fille et le vieux monsieur passèrent... — ils ne firent point attention à moi, et je les suivis en ayant soin de me maintenir à bonne distance...
— Où allaient-ils.
— A la place Royale... — J’ai tout lieu de croire que c’est le but de leur jiromenade de chaiiue jour... je les vis marcher de long en large pendant à peu près une demiheure sous les maronniers, qui sont cette année très-touffus et couverts de (leurs, puis ils s’assirent sur un des bancs et ils se mirent à causer à voix basse.
— Que se disaient-ils? ,
— J’ai eu beau m’approcher d’eux, par derrière sans en avoir l’air, je n’ai pas pu entendre un seul mot... — Ils restèrent là jusqu’à quatre heures, puis le vieux monsieur se leva et donna le bras à la jeune fille; — ils se remirent en marche, parcourant le même chemin qu’ils avaient suivi pour venir, et je recommençai à les suivre.
— Vous menèrent-ils loin ?
— Jusqu’au bout de la rue de Vendôme, où ils entrèrent dans une maison très-propre, mais habitée de la cave au grenier par de petites gens, et où les loyers sont à bon marché.
— C’est là qu’ils demeurent!
— Oui. monsieur le baron... j’attendis un peu de temps . avant de franchir le seuil à mon tour, pour m’en assurer, puis j’abordai le portier, un brave homme qui n’a pas plus d’esprit qu’il n’en faut pour remettre des fonds aux vieilles culottes, ce dont il fait d’ailleurs 'son état... Je lui demandai un nom en l’air, le premier qui me vint au bout de la langue... — il me répondit qu’il ne savait ce que je voulais dire, mais comme il est de Picardie et que moi, je suis de Lorraine, je lui persuadai sans la moindre peine que nous étions pays, et je l’emmenai avec moi au cabaret afin de célébrer, le verre en main, notre heureuse rencontre.
— Naturellement, tout en buvant, la conversation s’engagea.
— Bien entendu, je ne manquai pas de lui faire une foule de questions, — il est bavard plus qu’une pie-borgne, il ne se fit point prier et me raconta les faits et gestes de tous scs locataires... Là-dessus, je pris quelques notes.
— Comment se nomme la jeune fille blonde?... demanda vivement Lascars.
Lorrain lira de sa poche un petit portefeuille doré sur tranche, il l’ouvrit et le consulta.
— Pauline Talbot... répondit-il ensuite.
— Le monsieur âgé est son père?
— Oui, monsieur le baron.
— Et la vieille dame.
, — Une gouvernante qui a élevé la jeune demoiselle.
— Une gouvernante! répéta Lascars. Ces gens-là sont donc riches?
— Il paraît qu’ils l’ont été autrefois, et beaucoup, mais ils ne le sont plus, sans se trouver cependant tout à fait dans la misère... — Il leurreste de quoi vivre tant bien que mal, en se privant de fout... — C’est une pauvreté décente, à ce (|ui dit mon brave homme de portier qui a pour ces Talbot beaucoup déconsidération, quoiqu’ils ne lui donnent au jour de l’an que de maigres étrennes... L’ancienne gouvernante s’est attachée à la demoiselle comme à sa propre enfant, et, lorsque la ruine est venue, elle n’a pas voulu quitter cette petite, mais il y a longtemps déjà qu’elle ne touche plus de gages et qu’elle reste dans la maison sur un pied d’égalité...
— Et — demanda Lascars — la jeune fille, la blonde sirène aux yeux noirs, Pauline Talbot, est-elle sage?
— Si elle est sage! s’écria Lorrain — ah! monsieur le baron, à entendre mon portier Picard, c’est un ange, un véritable ange du bon Dieu, descendu sur la terre avec des ailes blanches comme la neige.
— Ainsi, point d’amourette, même la plus petite?
— Elle ne sait seulement pas ce que c’est... — (c’est toujours le portier qui parle), mais je croirais volontiers la
chose, attendu que son père ou la vieille dame ne la quit- • tent jamais une minute... et je vous réponds qu’il la gardent bien...