PAULINE TALBOT
— En vérité — dit Lascars ajirès un silence — tout ce que vous m’apprenez là, Lorrain, redouble mon caprice pour cette jeune tille...
— Il est certain — répliqua le valet — il est parfaitement certain que la chère enfant mérite de tourner la tête à un roi...
— Ah! si Lebel la voyait!...
— Aussitôt que j’aurai mené à bien certaines affaires importantes qui me préoccupent en ce moment, j’aviserai à me faire aimer de mademoiselle Pauline Talbot.
— Ce sera difficile... — murmura Lorrain en hochant la tête.
— Difficile! répéta Lascars.
— Oui, monsieur le baron, pour ne pas dire impossible...
— Savez-vous, monsieur le drôle, que vous venez de me répondre une impertinence!...
— C’est donc alors bien malgré moi, car j’aimerais mille fois mieux me couper la langue que de manquer volontairement au respect... Je n’ignore point que monsieur le baron est irrésistible, qu’il n’a jamais rencontré de cruelles, et qu’il lui suffit de se montrer pour être vainqueur. — J’ai simplement voulu donner à entendre que monsieur le baron rencontrerait des obstacles presque insurmontables pour se rapprocher de la demoiselle et pour être admis dans la maison...
— Bah ! la clef d’or ouvre toutes les portes !...
— J’ai dans l’idée que ce vieux Talbot est fier et qu’il ne ferait pas bon de lui parler d’argent...
— Eli bien, il existe d’autres moyens... — Avez-vous donc oublié mon aventure du quai de la Ferraille?
— Quand monsieur le baron vint à bout sous un déguisement, de se faire recevoir en qualité d’apprenti compagnon chez ce maitre menuisier dont la fille était si jolie... — Elle s’appelait Nicole, je crois, la petite, et elle en mourut de chagrin lorsque la vérité fut connue... — Gela fit même assez de bruit dans le temps et beaucoup d’honneur à monsieur le baron...
— Ce qui m’est arrivé déjà peut m’arriver encore... il ne s’agit que de trouver un rôle ingénieux...
— Monsieur le baron trouvera, je n’en doute pas, s’il se donne la peine de chercher... — Mais le vieux Talbot, qui a vécu dans le monde, doit-étre plus difficile à tromper que ne l’était un simple artisan...
« À vaincre sans péril on triomphe sans gloire W » — déclama Roland. — Puis il ajouta :
— Et d’ailleurs, si les ruses échouent, rien n’empêchera de recourir à l’enlèvement qui réussit toujours...
Lorrain s’inclina d’un air convaincu.
— C’est parfaitement juste... — répliqua-t-il — je n’y songeais point, parce que monsieur le baron avait parlé d’amour et non de violence, mais je ne suis qu’un nigaud, et monsieur le baron a toujours rai.son...
Ces derniers mots tenninèrent l’entretien du maître et du valet.
Roland fit signe à Lorrain qu’il pouvait se retirer, et resté seul dans sa chambre, il se mit au lit sans retard.
Si grande était sa fiitigue que, malgré ses graves préoccupations de tout genre, il s’endormit au bout de quelques minutes et ne se réveilla qu’à dix heures du matin, dans une disposition d’esprit presque joyeuse.
^11 avait rêvé que la blonde enfant luisouriait, et qu’il plongeait son épée jusqu’à la garde dans la poitrine du marquis d’Hérouville expirant !...
Ce même jour 30 mai 1770, vers les cinq heures de l’après-midi, Pauline Talbot et sa vieille gouvernante, revenant de la promenade quotidienne à la Place-Royale, franchissaient le seuil de cette maison de la rue de Vendôme dont nous avons entendu Lorrain parler à son maître pendant la nuit précédente.
Trois corps de bâtiments formaient les trois côtés d’une cour assez vaste, mal entretenue, où l’herbe passait entre les pavés. — Une barrière en bois vei^moulue faisant face à la porte cochère, séparait la cour d’un étroit jardin planté d’une demi-douzaine de vieux tilleuls, taillés jadis à chaque printemps, mais maintenant croissant en liberté et jetant à l’aventure leurs branches luxuriantes.
Au fond du jardin, derrière les arbres, existait un trèspetit pavillon, élevé d’un seul étage sur rez-de-chaussée et servant d’habitation, moyennant un loyer annuel de (|uatre cents livres, à monsieur Talbot, à sa fille et à madame Audouin, l’ancienne gouvernante de Pauline.
Faisons tourner sur ses gonds criards la porte de la barrière et pénétrons dans le jardinet.
Rien ne se pouvait imaginer de plus Jrais et de plus charmant (|ue cet enclos de cent mètres carrés à peine. — Là tout était soigné comme par les mains du plus habile jardinier. — Les allées bien sablées et irréprochablement rectilignes, couraient entre des bordures de buis d’une correction mathématique. — Des fleurs simples, mais très-variées et de la plus belle venue, remplissaient les plates-bandes et réjouissaient lé regard par la vivacité de leurs couleurs.
Une vigne vierge aux larges feuilles d’uu vert éclatant grimpait le long de la façade en briques rouges du pavillon, et formait à chaque fenêtre un encadrement de festons.
Pauline Talbot, aussitôt (ju’elle eût dépassé la porte du jardin, se mit à courir, comme un enfant qu’elle était encore, laissant madame Audouin derrière elle...
LE MOULIN KOÜGE 59
Son mantelet de soie s’envola de ses épaules et tomba sur le sable, sans qu’elle prit la peine de le ramasser...
Avec la gracieuse rapidité d’une gazelle, elle pénétra dans le pavillon, elle ouvrit la porte d’une pièce servant de salon et elle s’élança dans les bras d’un vieillard qui lui rendit ses caresses avec une effusionr toute paternelle...
La jeune fille était véritablement digne de faire tourner la tête d’un roi, ainsi que nous avons entendu Lorrain l’affirmer.
Un portrait écrit ne saurait en aucune façon donner à nos lecteurs une idée exacte de sa beauté souveraine et de son charme incomparable.
Agée de seize ans, grande et mince, avec une taille souple et des formes encore un peu grêles, mais déjà délicieusement féminines, Pauline Talbot avait l’air, tout à la fois, d’une enfant rieuse et d’une jeune reine.
Une opulente et merveilleuse chevelure du blond cendré le plus doux et 1e plus rare, couronnait sa petite tête au front grec et semblait la fatiguer du poids de ses nattes et de ses torsades. — Son teint offrait la blancheur du lys unie à l’éclat faiblement pourpré des roses naissantes. — Ses yeux noirs et ses sourcils bruns formaient le contraste le plus inattendu et le plus piquant avec l’or pâle de ses cheveux, qu’elle avait le bon goût de porter sans poudre.
Ses lèvres, rouges comme du corail humide, et presque constamment écartées par le sourire, laissaient voir des dents éblouissantes.
En contemj)Ianice radieux visage d’une distinction incomparable, en voyant la candeur assise sur ce jeune front, et la bonté touchante écrite dans ces yeux si purs, on comprenait que le front pouvait s’entourer soudain d’une auréole de fierté, et que'les yeux sauraient lancer, malgré leur douceur, des éclairs de colère ou de mépris...
Pauline avait des mains de duchesse, et des pieds trop petits pour la pantoufle de Cendrillon...
Monsieur Talbot ressemblait à Pauline autant qu’un vieillard peut ressembler à une jeune fille.
l,K MOULIN rougi;
Il était grand, et sa taille, qiioi(|ii’iin peu courbée par l’âge, restait majestueuse encore. — Ses cheveux, blancs comme la neige et qu’il portait roulés sur les tempes, selon la mode du temps, encadraient le haut d’une ligure pâle, remarquablement belle autrefois, mais dont les rides innombrables et prématurées — (monsieur Talbot n’avait pas plus de soixante ans) — présentaient les stigmate# irrécusables , laissés par de longues douleurs et de profonds chagrins.
Monsieur Talbot avait en effet beaucoup souffert; — nous ne tarderont point à savoir pourquoi.
Son visage dévasté conservait une expression, sinon hautaine et dédaigneuse, du moins imposante et pleine de noblesse. — Son regard, plein de droiture et de loyauté, exprimait souvent la tristesse; — il souriait rarement et son sourire n’était exempt d’amertume que lorsqu’il regardait sa fille.
Les vêtements d’intérieur de monsieur Talbot, comme ses habits de promenade, étaient d’une propreté irréprochable, mais d’une simplicité voisine de la pauvreté.
Le mobilier de l’humble logis ressemblait au costume du maître; il était décent, mais surtout modeste, à l’exception de deux au trois meubles, anciens déjà, d’une suprême élégance et d’une valeur considérable, débris d’une opulence disparue, épaves sauvées d’un grand naufrage....
Le petit salon dans lequel Pauline venait de rejoindre son père était plein de lumières, et semblait presque somptueusement paré, grâce aux joyeux rayons du soleil couchant qui se glissait, .sans façon, par la fenêtre ouverte, en hôtes certains d'être bien accueillis, et, grâce surtout à de grands vases remplis des plus belles (leurs du jardin.
— Eh bien, chère enfant — demanda monsieur Talbot à sa fille après l’avoir embrassée à plusieurs reprises — qu’as-tu donc fait de cette bonne madame Audoiiin ?
Pauline allait répondre, mais la digne gouvernante ne lui en laissa pas le temps.
— Me voici... me voici... — dit-elle d’une voix essoufflée
le! moulin ROüGK
apparaissant dans l’encadrement de la porte — J’étais un peu en arrière. . . — Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute. . . je n’ai plus mes jambes de seize ans, comme notre chère fille, et puis il m’a fallu m’arréler dans le jardin et ramasser cette mante que la petite folle abandonnait pour arriver plus vite auprès de son père... — Ah! quelle enfant! bonté divine, quelle enfant!
— Allons, allons, ma bonne Audouin, ne gronde pas...
— répliqua Paulineen riant : et elle quitta monsieur Talbot pour aller embrasser la gouvernante, courte et massive personne chargée d’années et d’embonpoint, dont la figure ronde, aux traits vulgaires et incorrects, était cependant agréable et sympathique, tant les rayonnements d’une belle âme l’illuminaient.
La jeune fille revint ensuite au vieillard ; elle s’assit à côté de lui, elle lui prit les deux mains, elle le regarda dans les yeux avec une expression tendre et câline, et elle lui dit :
— Bon père, j’ai quelque chose à te demander. . .
— Quelque chose que tu désires que je fasse ?
— Oui.
— Eh bien ! parle, chère enfant, — répliqua monsieur Talbot — et tu sais bien que, s’il est en mon pouvoir de le satisfaire, je serai plus heureux que toi...
Pauline récompensa jiar un baiser ces encourageantes paroles, puis elle reprit ;
- Il finit d’abord que je t’apprenne qu’aujourd’hui notre bonne ville de Paris n’a pas du tout sa physionomie habituelle. — Tu as eu bien tort de rester à la maison au lieu de venir avec nous à la Place-Royale ! — les rues regorgent de mondeet les pa.ssants semblent tout joyeux : Les femmes sont parées, les hommes ont mis leurs plus beaux habits;
— on rit — on chante — on s’embrasse, — il y a des drapeaux aux fenêtres et chacun prépare des lampions et des lanternes de toutes les couleurs pour l’illumination de ce soir.
LE MOULIN KOUGE
— Ce que tu me dis là n’a rien qui m’étonne... — interrompit monsieur Talbot — aujourd’hui c’est fête à Paris, et grande fête en l’honneur du mariage de monseigneur le Dauphin...
— Puisque tu sais cela, bon père, sais- tu aussi de quoi tout le monde s’occupe, partout, sans exception dans les rues,sur la Place-Royale, et jusque dans la cour de notre maison?...
— Non, en vérité... — répondit le vieillard.
— Eh bien, il n’est question que du feu d’artifice qni sera tiré ce soir, à neuf heures précises, sur la place Louis XV, en présence du roi, du Dauphin, de la Dauphine et de toute la Cour.