‹ Le mousseChapitre 10 sur 17 · LE POMON · texte numérisé non relu

LE POMON

AvEz-vous vu un ponton? de loin seulement, en passant, avec une lunette d'approche? ou même en avez-vous vu la représentation dessinée? Si cela est, vous avez éprouvé un frisson. Il n'est pas possible que cette forme cadavéreuse de vaisseau sans

mais , ijoii- cl immobile, ait laissé riaiiLc l'amr d'un spectateur. C'est quelque chose de si triste, dont l'aspect entraîne avec soi tant de lugubres pensées, que je ne puis me figurer un beau jour là où se trouve un de ces cimetières ilottans ; il me semble que le ciel de la rade doit être terni sans cesse d'une couche plombée , qu'il n'y peut souffler qu'un vent froid et neigeux : je ne me représente pas un rayon de soleil éclairant un ponton.

Et ce n'est encore que l'idée superficielle ; mais s'il vous eiit été réservé d'entrer là-dedans, grand Dieu ! d'y entrer avec Jean-Marie à cette funeste époque!... Oh! je vous préviens que vous y seriez mort avant peu ou de souffrance, ou de désespoir, ou de honte, si vous n'avez une force morale à l'épreuve de toute secousse humaine , si mieux encore vous n'avez une de ces natures abjectes sur lesquelles glisse le malheur.

C'était présde Plymouth; le vieux navire, fortement amarré, semblait dormir au miheu

lie ses gros cables, lorsque le mousse y aborda. A peine il eut descendu l'escalier, que sa respiration s'interrompit à l'air méphitique qui s'exhalait de cet étroit espace où huit cents hommes gisaient entassés. Six pieds de long surdix-huit pouces de large, c'est la place de chacun. Soyez gros, soyez mince, votresurface légale est ainsi tracée par l'amirauté : tant pis pour vous ou vos voisins, si l'amirauté n'est pas d'accord avec vos différentes structures.

Jean-Marie comprit du premier coup d'œil qu'il était jeté dans un monde à part , dans des mœurs tout exceptionnelles. Sa vie avait déjà reçu tant de reflets variés , que cette nouvelle teinte lui parut moins extraordinaire. Cenefutpourtantpassansundouloureuxétonnement qu'il observa les détails de cette hideuse existence, les nombreux effets de l'extrême misère, depuis le crime le plus ignoble jusqu'à la plus sublime vertu. Curieux spectacle s'il n'eût été horrible! L'égalité dans sa rigide acception : officiers , soldats et ma-

— 190 -^ telots, pêle-mêle ; plus de grades, plus de distinctions sociales ; mais là aussi ces supériorités de tous les lieux, l'argent , l'industrie et la force physique 5 celle encore de l'esprit , quand il s'applique à dominer ou amuser les autres. En voici un qui improvise un discours patriotique; un autre à côté joue une farce de tréteaux ; il y a des bravos pour tous deux. Ils auront des défenseurs à la première vio- . lence; le groupe d'oisifs qu'ils savent émouvoir a besoin d'eux; c'est leur patronage. Il y a des gens solitaires qui dessinent : peutêtre se forme un grand peintre ! Il y en a qui grattent des os pour vendre cette poussière à qui en veut retirer de la graisse. Plus loin c'est une voix sépulcrale qui propose un petit cornet de sel pour une ration de pain : . cet homme a perdu la sienne au jeu, et n'a pas mangé la veille. Ailleurs, un mort que l'on cache avec soin, sur lequel on jette du vinaigre ; car il est là depuis trois jours, et il £st important que les Anglais ne le sentent

pas, pour que sa ration vienne toujours. Au bout de la batterie, un atelier silencieux qui fabrique la poudre : savez-vous pourquoi? pour faire sauter le ponton... Çà et là circulant comme des ombres, la face hâve et maigrie , la barbe longue , ceux qu'on nomme lesPiomains, drapés d'une couverture de lit, nus du reste de la tête aux pieds ; leurs vétemens ont été vendus pour du tabac ou de l'eau-de-vie. Et le théâtre de ces scènes est double , il y en a un semblable au-dessous, plus humide et plus sombre ; et pour seul public qui regarde , deux canons chargés à mitraille, prêts à tout écraser au moindre bruit. En lieu pareil, il y a peu de pitié; c'est cela qui brise l'ame quand on y entre, Pas un regard consolateur à espérer ; l'ancienne infortune , déjà endurcie, a oublié le désespoir de l'infortune récente. Une question au plus, et votre accueil est fait. S'il vous échappe une question sur l'horreur de ce séjour , on répondra :— J'y suis depuis cinq années. .. Jean-

Marie se trouva bien seul dans ce chaos d'égoïsmc grossier ; enfant et faible, sans appui, que devenir? Il rechercha quelques prisonniers de son âge ; ils étaient tous si abrutis que cette ressource lui manqua. Par bonheur, un capitaine de frégate, que l'ennui dévorait, voulut se distraire à lui apprendre à lire. Le mousse fit de rapides progrès et se créa un protecteur dans son maître. Ce fut un doux moment pour son cœur que celui où il put épeler la première fois le petit billet d'Antoinette, ce même papier qui avait servi d'enveloppe aux quinze louis ! Cette ligne dont il s'était fait naguères expHquer le sens , comme il aimait à en suivre maintenant les caractères, à les assembler^ à les comprendre ! C'était son exercice de prédilection, ce qui sans doute échauffa son zèle d'étude.

A cette occupation se joignit une pensée, celle qui germe dans l'esprit de tous les captifs , celle peut-être qui les fait vivre , la pensée de l'évasion. Depuis un mois que le

mousse était dans ce cloaque , il n'avait guère osé s'éloigner du capitaine; mais celui-ci avait un de ces caractères résignés, inactifs , mal faits pour les entreprises hasardeuses; il était d'ailleurs suffisamment pourvu d'argent, et Jean-Marie s'imagina que c'est auprès des plus malheureux qu'on doit chercher des moyens d'abréger le malheur. Il se risqua donc un jour à une excursion loin de sa place habituelle ; il pénétra dans les groupes animés où des figures sinistres semblaient lui indiquer une délibération de hardis complots; il cherchait une part au succès, prêta fournir aussi sa part dans l'œuvre. Tout-à-coup il se sentit durement saisir le bras. Un Romain colossal, qui le tenait de son poignet décharné, lui apparut alors, le geste menaçant, et un atroce sourire aux lèvres.

— Te voilà donc , petit brigand !.. s'écria le spectre.

Jean-Marie tomba presque eu défaillance : il retrouvait M. Talcc.

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