‹ Le mousseChapitre 11 sur 17 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

Je ne sais ce qui fût arrivé de cette rencontre, si le capitaine du Saint-Corcntin n'eût été distrait de sa vengeance par un événement imprévu. Tout entier jusque-là à ses souvenirs de la baie de Concarneau, liés de trop près à celui de la chaloupe anglaise qui

l'avait fait prisonnier, il allait répandre sur le mousse la réserve de fiel et de colère qu'il avait amassée dans ces lieux. Un cri se fit entendre qui traversa le ponton comme l'étincelle sur une traînée de poudre ; enflammé , tonnant à faire éclater les flancs du navire ; quand il eut un écho, ce ne fut plus un cri , ce fut un épouvantable hurlement de huit cents voix frénétiques : - Des femmes! î !... Concevez-vous qu'on ait eu la barbarie de plonger des femmes dans cet abîme? Cela est étendant vrai. CeUes qui arrivaient en ce moment étaient accompagnées d'un jeune homme et d'un vieillard. L'effrayante clameur dont leur entrée fut suivie parut glacer ce groupe; les quatre personnes n'avancèrent''point au-delà du dernier degré de l'escaher, se serrant l'une contre l'autre, et regardant s'il n'y avait pas d'issue. On eût dit de ces victimes livrées au cirque de Rome , alors que les tigres rugissaient dans leur cage et que les barrières venaient de se refermer.

Des femmes I !!.... Une siihile exaltation ranime tous ces squelettes, et dans leur al- Creuse pantomime, on aperçoit comme une vie factice , de ces mouvemens artificiels que le galvanisme imprime aux cadavres. Ils s'élancent tous Le plancher du vaisseau gémit sourdement, écrasé par cette course tumultueuse ; les malades eux-mêmes se traînent, les moribonds soulèvent leur tète appesantie : vague immense qui roule avec fracas engloutissant ce qui la précède; malheur aux premiers venus, on les renverse , on les pile aux pieds, on les escalade, la foule déborde

Les cœurs honnêtes ont battu de pudeur et de pitié. Une vingtaine d'officiers se sont réunis autour de cette famille stupéfaite , dont les regards n'avaient plus rien d'humain. Deux visages surtout étaient pâles : vous eussiez deviné que c'étaient un père et un mari. Leurs yeux embrasés mesuraient le cercle uoii- qui se rétrécissait autouj- d'eux ; leurs

mains crispées semblaient chercher des armes... L'une des deux femmes pressait convulsivement l'autre , un enfant encore , qui regardait interdite.

Il se fit un grand silence dans le ponton. Les passions désordonnées qui avaient envahi cette masse s'éteignirent insensiblement devant quelques mots d'honneur. La garde improvisée qui se rangeait prés des nouveaux captifs avait cet empire habituel qu'exerce l'élite d'une société quelconque. Le vice devint muet et chercha d'autres voies que la force. Beaucoup auraient rougi d'une tentative brutale, en face de tous ; ceux-là calmèrent les moins scrupuleux , espérant dans la nuit, où l'on n'est vu de personne.

Jean-Marie , curieux comme on l'est à son âge , s'était glissé aux premiers rangs. Sa petite taille , ses souples membres lui permirent sans peine de se faire jour au travers des lignes épaisses qui bordaient l'arrière de la batterie ; que font d'ailleurs quelques

bourrades à un mousse qui veut voir? Il n'était donc plus séparé des objets de l'attention générale que par la palissade des officiers. Bientôt il voulut franchir aussi cet obstacle , et sa bizarre audace , qui causa plus d'indignation que toutes les autres , ne put pas être contenue. On eut beau le repousser, le battre, le terrasser, comment vouliez-vous qu'il reculât : il venait de reconnaître Antoinette! C'était bien elle , la gracieuse créole, et la bonne famille de l'Ile-de-France. Le mousse appela son capitaine de frégate , placé alors prés de M. Millin. Cette protection lui ouvrit passage. Il se jeta aux pieds

du vieillard

— Ah î Monsieur , lui dit-il , me voilà prêt à être ici votre esclave, plus soumis que tous ceux dont vous étiez le maître là-bas I Mademoiselle Antoinette, c'est le bon Dieu qui m'a envoyé sur ce ponton, sans doute , pour vous servir et vous consoler: Ohî que je suis heureux d'y être aujourd'hui!

La jeune fille souriait tristement.

— Hélas, ma sœur, dit-elle à madame Gériot,voisdonc comme il est changé! Pauvre Jean-Marie !

— Elle n'en put dire davantage. La terreur profonde dont cette ame fraîche et légère venait d'être assaillie avait paralysé jusqu'aux vifs élans qui faisaient son intime essence. Le mousse ne savait point assez de l'analyse du cœur pour apprécier une telle modification de nature ; il crut voir du dédain sous la pâleur du front d'Antoinette. Sa contenance devint gênée, un soupir s'échappa de sa poitrine; puis tirant le petit papier qui ne le quittait jamais, il le montra rapidement à la jeune fille, et lui dit :

— Je n'ai pris que cela , mais je le garde

toujours Si vous avez besoin de moi, je

ne serai pas loin.

Et il rentra dans la foule.

M. Millin s'était embarqué avec son gendre

et. ses deux filles pour retourner en Europe. Le navire qui les portait se trouva pris par une corvette anglaise au sud de Madagascar, et fut conduit à Madras. Le nombre des prisonniers français étant déjà considérable dans l'Inde, le gouvernement en expédiait de temps à autre quelques convois vers la métropole , et la malheureuse famille vit arriver son tour de départ. C'est à la suite de cette longue traversée que la rigueur des instructions officielles, plaie incurable de nos administrations modernes contre laquelle la médecine du bon sens reste impuissante , jeta dans un ponton, au milieu d'une fourmilière de reclus , la plus élégante femme de vingt ans à côté de son mari, de son père et de sa jeune sœur. Vainement direz-vous que c'est de l'ignominie, que la morale et la raison s'opposent à des profanations de ce genre. L'ordre porte que tous les prisonniers du navire qui arrive seront reçus, enregistrés, et déposés dans la batterie : ces quatre per-

La jeune fille souriait tristement.

— Hélas, ma sœur, dit-elle à madame Gériot, voisdonecomme il est changé! Pauvre Jean-Marie !

— Elle n'en put dire davantage. La terreur profonde dont cette ame fraîche et légère venait d'être assaillie avait paralysé jusqu'aux vifs élans qui faisaient son intime essence. Le mousse ne savait point assez de l'analyse du cœur pour apprécier une telle modification de nature ; il crut voir du dédain sous la pâleur du front d'Antoinette. Sa contenance devint gênée, un soupir s'échappa de sa poitrine; puis tirant le petit papier qui ne le quittait jamais, il le montra rapidement à la jeune fille, et lui dit :

— Je n'ai pris que cela , mais je le garde

toujours Si vous avez besoin de moi, je

ne serai pas loin.

Et il rentra dans la foule,

M. Millin s'était embarqué avec son gendre

et ses deux filles pour retourner en Europe, Le navire qui les portait se trouva pris par une corvette anglaise au sud de Madagascar, et fut conduit à Madras. Le nombre des prisonniers français étant déjà considérable dans rinde, le gouvernement en expédiait de temps à autre quelques convois vers la métropole , et la malheureuse famille vit arriver son tour de départ. C'est à la suite de cette longue traversée que la rigueur des instructions officielles, plaie incurable de nos administrations modernes contre laquelle la médecine du bon sens reste impuissante , jeta dans un ponton, au milieu d'une fourmilière de reclus , la plus élégante femme de vingt ans à côté de son mari, de son père et de sa jeune sœur. Vainement dircz-vous que c'est de l'ignominie, que la morale et la raison s'opposent à des profanations de ce genre. L'ordre porte que tous les prisonniers du navire qui arrive seront reçus, enregistrés, et déposés dans la batterie : ces quatre pcr-

et que les lâches ont Favantage V Monsieur, si vous avez une femme , une sœur , songez à elles ; vous êtes marin, Monsieur, vous êtes officier; ne mettez pas une tache à votre uniforme : elle ne s'effacerait pas. Vous êtes responsable, non pas seulement près de votre gouvernement, mais encore près de l'humanité toute entière. Écoutez un vieux collègue qui vous conseille une bonne action , et qui n'en a jamais conseillé d'autres!

Le commandant lui prit la mam.

—Vous êtes un gentilhomme î dit-il ; oui , je vais envoyer à terre, et je demanderai un ordre de translation. Dès qu'il me parviendra, ie ferai sortir les quatre prisonniers. C'est tout ce qu'il fut possible d'obtenir. Pendant ce temps, l'ombre s'étendait sur la rade , et l'intérieur du ponton , toujours si obscur, n'offrait plus alors la moindre trace de clarté. Qui pourrait peindre les angoisses de M. MiUin, celles de M. Gériot , l'époux d'une femme adorée , en présence de l'exé-

crablc tragédie dont il avait vu le commencement? Le sacrifice de sa vie n'était rien; mais mourir ainsi sans vengeance , sans résultat pour prix de la mort î . . . Que cet homme était à plaindre , grand Dieu !

Jean-Marie, mêlé aux divers groupes, avait entendu d'infâmes paroles. Elles menaçaient même l'enfance d'Antoinette, et le sang avait bouilli au cœur du mousse. Quelques-uns s'étaient réunis à peu de distance de la famille créole et y arrêtaient sans bruit leur nocturne plan. Jean-Marie en écoutait tous les détails; il frémissait aux développemcns de cette perversité cynique, à la distribution des rôles. Repoussante horreur ! Ces misérablesti raient au sort... Un involontaire éclat de joie trahit la chance de Talec. Le mousse chercha son couteau. Lui aussi était résolu à mourir.

Sept heures sonnent à la cloche du vaisseau. Jean-Marie sait que cinq minutes après, le complot doit s'exécuter ; il se rend près des officiers, qui avaient fait autour des dames

comme une espèce de bivouac ; il les avertit et se range à côté d'Antoinette. Cinq minutes sont bientôt écoulées... On entend un bruit sourd , c'est la chute d'un homme dont les pieds se sont heurtés à un autre homme assis sur le plancher. Les juremens de tous deux donnent le signal du tumulte ; une mêlée s'engage, aveugle, incertaine; on renverse un ami , on relève un adversaire ; madame Gériot et sa sœur poussent des cris perçans qui donnent à l'attaque la direction du but. C'est de ce côté qu'on se précipite et que cent bras s'étendent cherchant leur proie. Antoinette est saisie; elle se débat contre les doigts de fer qui l'entraînent... La voilà hbre, et Talec, dont la main s'écarte , a senti une lame froide lui pénétrer dans le flanc. Le panneau s'ouvre, la lumière de deux faliots vient éclairer cette scène confuse ; des soldats anglais, rangés sur l'escalier , mettent leurs fusils en joue et n'attendent qu'un mot pour faire feu. Le commandant paraît.

Tout rentre promptement dans l'ordre , et chacun se retire vers sa place accoutumée. M. Millin bénit le ciel en apercevant ses filles, madame Gériot dans les bras de son mari et Antoinette soutenue par le mousse, qui laissa tomber un couteau sanglant.

L'autorisation de translerer la famille à Plymouth était enfin arrivée. Il fallut porter les deux sœurs sur le pont. M. Millin ne voulut pas quitter la batterie sans adresser de touchantes actions de grâces aux nobles âmes qui avaient eu compassion de son sort et qui avaient exposé leurs jours pour la défense de son bien le plus précieux. Puis il embrassa Jean-Marie , les joues baignées de larmes : le bon vieillard était si ému qu'à peine il pouvait parler. Il prit la main du mousse, et, l'attirant sur l'escalier , il lui dit d'une voix étouffée :

— Tu viendras avec nous.

— Oh! Monsieur, ils ne le voudront pas! Quand ils furent à la hauteur du pan-

ncan, un soldat barra le passage à Fenfant.

— Monsieur, s'écria INI. Millin , monsieur le commandant , je l'emmène , vous ne me refuserez pas cela...

— Je n'ai point d'ordres , répondit l'Anglais.

— ^ oyez son âgeî

— Je ne dois laisser partir que votre famille.

— Mais Monsieur, s'écria Antoinette en se jetant à genoux , mais ^Monsieur, c'est mon frère!

La posture de cette aimable fille était si suppliante, sa voix, ses traits, son regard étaient si empreints d'égarement et d'anxiété, qu'à bord même d'un ponton , tout cela devait être d'un effet irrésistible. Le phlegmatique officier eut besoin de détourner les veux pour bannir l'émotion qui le gagnait, et il releva la jeune créole en disant d'un ton pénétré :

— Jamais je ne regretterai autant de ne pouvoir agir sans ordres.

Il fit un signe et le mousse disparut.

L'EVASlOi\.

Il faut avoir habité une prison pour se représenter les mille formes romanesques dont s'y revêt la pensée de la fuite , les longues patiences qu'elle inspire et qu'elle y met en œuvre , les travaux inperceptibles mais continus dont la durée ne rebute pas et qui se re-

prennent courageusement après des années de soins inutiles. On m'a montré dans les fameux;.02z.- de Venise Un cachot où le dernier captif, un Dalmate, avait employé dix-neuf ans à trouer une pierre de taille avec ses ongles, ignorant que sa triste demeure fut audessous du niveau du canal; de sorte que tant d'efforts aboutirent un jour à une irruption d'eau. Ce dût être un affreux moment pour cet homme.

Jean-Marie était de ceux qui, sur le ponton, combinaient sans relâche tous les modes d'évasion imaginables. Devenu plus libre dans la batterie depuis le départ de Talec, que

sa blessure avait envoyé aux chirurgiens de Plymouth, l'audacieux garçon s'était rapproché des gens résolus, surtout des moins causeurs. L'argent que M. MiUin ne tarda pas à lui adresser fut un titre puissant à son admission dans les complots. On est partout

un précieux compagnon quand on porte une ' bourse; qu'est-ce donc quand on a la seule.

Car les associés de Jean-Marie ne possédaient que du courage, capital insuffisant pour une entreprise comme la leur. A ce mérite tout particulier du mousse venait se joindre encore la bienveillance dont il était l'objet de la part de l'état-major, et qui datait de la scène attendrissante où il avait récemment figuré. Le commandant lui adressait parfois quelques mots pendant les courts instans où chacun à son tour allait sur le pont faire une provision d'air.

Le sourire d'un supérieur amène forcément la politesse des subalternes, et Jean- Marie avait pu lier conversation avec des employés du bord. Il estropiait déjà l'anglais de façon à s'en tirer sans trop de gaucherie. Difficilement d'ailleurs sa figure régulière et mélancolique eût échappé à l'intérêt, qui de préférence environne la jeunesse.

Dans cette position favorisée, le mousse n'eût vu, lui simple, qu'un adoucissement à son sort. D'autres se chargèrent d'y voir da-

vantage. De vieux loups de mer lui firent comprendre qu'il y avait là des facilités de corruption, et le dressèrent à les saisir. Ses phrases du soir furent préparées dès le matin , discutées en commun, chaque m.ot pesé comme d'un discours du trône qui se lime au conseil des ministres. Ce furent d'abord des demandes de service, bien graduées, passant, par transitions habiles, de l'insignifiant à l'indiscret. Puis des marques de reconnaissance généreuses, disproportionnément traduites en shellings ; plus tard des expansions de confiance absolue j enfin des ouvertures plus directes ; rouage diabolique où dut se broyer l'épaisse finesse de l'aide-cuisinier autour duquel cela jouait. Machine intelligente de ce travail ingénieux, Jean-Marie l'accomplit à la satisfaction de ses directeurs, si bien et sitôt, que le conciliabule demeura stupéfait un beau soir, quand le mousse vint annoncer qu'un canot les attendait le lendemain vers Teats-Hill,

Le cook que Jean-Marie était parvenu à séduire allait souvent à terre et en rapportait des vivres. Il s'était chargé de plusieurs lettres pour M. Millin, alors placé avec sa famille au cautionnement dans la petite ville de Plimton , et les faisait fidèlement remettre par un Irlandais de ses amis , qui rapportait les réponses. Cette correspondance avait eu pour résultat de mettre le respectable colon au fait des meilleurs procédés à l'usage de qui veut ne pas mourir hors de chez soi en évitant le même chagrin à ses amis. L'expérience et les conseils sur ce sujet ne manquaient point dans le ponton, et Jean-Marie s'était rendu leur écho fidèle. Toutefois, les instructions qu'il adressait à Plimton eussent été, je dois le dire, d'un médiocre effet, s'il ne se fut trouvé là, pour les comprendre et leur donner suite, un esprit enthousiaste et impatient comme celui d'Antoinette. La séduisante jeune fille savait déjà le pouvoir de sa gracieuse nature, et le malheur, qui nous

enseigne à tirer parti de tout, lui révéla ce qu'il y avait de ressources dans ce don si rare de plaire en se montrant.

Il se trouvait encore en Angleterre de bonnes gens élevés à croire que les Français marchaient à quatre pattes, qu'ils ne vivaient que de grenouilles, qu'ils mangeaient parfois leurs enfans; que sais-je? tout ce que vous pourrez imaginer de semblable aux ogres y aux méchantes fées de Perrault. L'hôtesse de M. Millin était dans ces croyances ; digne Anglaise de la vieille roche, entêtée d'amour national, à qui dès le berceau sa nourrice avait soufflé la haine de ce pays atroce où l'on ose chansonner si indécemment le grand lord Marlborough. Immense fut l'ébahissement de mistriss Martinn, quand au lieu des monstres qu'elle s'était créés, ce fut une douce et ai-^ mable famille qui parut. Il fallut plus d'un joui- pour que sa raison ébranlée reprit équilibre après un pareil choc à ses antiques bases. Antoinette était surtout une énigme.

Comment une créature parée h ce point des charmes de l'esprit et de la figure, comment avec ses cheveux d'or, ses yeux éblouissans, ses menues formes si riantes , comment avec cette voix si douce , pouvait-elle n'être pas née dans le Royaume-Uni , et parler la langue des jacobins de France? Il était naturel que mistriss Martinn passât à l'engouement, en raison directe de sa prévention détruite. La petite créole exploita au mieux cette métamorphose d'idées. Les trésors variés de sa gentillesse furent versés à flots sur le cœur de la bonne dame, et le remplirent de sorte à ce qu'il devînt fermé pour toute autre émotion. De la surveillance prescrite par le gouvernement, il n'en restait plus l'ombre. Mistriss Martinn ne rêvait qu'Ile-de-France, qu'habitations, que voyages ; les récits d'Antoinette lui avaient monté au cerveau; à la fin de son existence uniforme , elle rajeunissait devant un commencement de vie déjà si dramatique; elle cherchait à s'v confondre,

marchant elle-même, par une fiction involontaire, au milieu des aventures qu'elle écoutait. Elle en vint à aimer Jean-Marie sans le connaître C'était là qu'on voulait l'amener.

Non pas que son secours pût être de quelque utilité à l'évasion du mousse ; mais il fallait au moins que la dame consentît à le recevoir, dans le cas où il parvînt à s'évader. Car cette habile attaque à la sensibiUté de l'hôtesse n'était pas la seule qu'Antoinette eût tentée. La servante de la maison était femme d'un marin prisonnier en France, et gémissait chaque jour d'une séparation qui causait sa misère. La jeune fille lui fit entrevoir le terme à tant de douleurs ; ses relations lui permettaient de trouver quelque ami qui, moyennant récompense, mettrait une barque en mer à la disposition de ceux qui la rejoindraient dans un moment convenu. Ceux-là retourneraient un peu plus tard en France, toujours à l'aide de sa coopération, et l'échange de son mari se trouverait natu-

rellement consommé. Ce plan sourit à la servante, dont les dernières incertitudes tombèrent dès qu'elle fut sûre des favorables dispositions de sa maîtresse.

C'était à cette femme que l'Irlandais remettait les lettres de Jean-Marie , et c'était la marche indiquée dans ces lettres qu'Antoinette avait suivie de point en point. Il fut donc convenu qu'une certaine nuit deux bateliers d'Efford se trouveraient près de Teats- Hill en dedans du goulet, pour recevoir les hommes qui s'échapperaient du ponton.

Antoinette ne s'était pas expliqué la manière dont l'évasion aurait lieu ; elle était loin de croire que ce bateau envoyé par ses soins devait être atteint à la nage ! Elle se fut sans doute trouvée faible devant cette idée... A la nage! dans la rade de Plymouth , au travers de cent périls... Pauvre Jean-Marie! n'étaitce pas une mort infaillible? Sa jeune amie était trop désireuse de le revoir pour qu'elle eût songé à une telle chance.

Mais le mousse y avait bien songé, lui. Devant quelle tentative pouvait-on reculer, quand on s'était lancé avec Surcouf sur le bastingage du Triton , le grand vaisseau , et qu'on était revenu de là?

L'audace des hommes dans la vie dépend de la première échelle où a été prise la mesure de leurs œuvres; ils y appliquent le reste des événemens; et si plusieurs font de grandes choses, c'est qu'elles leur ont apparu plus petites qu'au vulgaire , dont le compas est si étroit.

Dès que Jean-Marie eut reçu l'avis tant désiré on s'occupa des préparatifs de la fuite. La nuit entière fut employée à les rendre immanquables. Le lendemain dura un siècle. . . Le voilà enfin qui se couche, ce lent soleil, geôlier aussi. Une ouverture pratiquée à l'ancienne place d'un sabord s'écarte bien doucement... Le ciel est sombre, mais la mer se couvre capricieusement d'écumes blanches, qui viennent luire à l'improviste comme une

étoile au sein des nuages. Il faut encore attendre. La respiration suspendue, six personnes écoutent en silence l'eau qui clapote le long du navire. Ce triste bruit, c'est la mort ou la liberté ; mais à ces hommes, ne parlez plus de rien qui ne soit l'une ou l'autre ! Comprenezvous leur impatience? ce qui leur reste à vivre, ils vont l'écouler au grand air, non plus dans un hideux charnier! Ils se hâtent, l'obscurité les favorise : une corde est glissée jusqu'à la surface des flots. Jean-Marie embrasse l'honnête capitaine de frégate Le

pauvre homme ne sait pas nager. Le mousse passe le premier ; ses deux mains parcourent successivement et sans bruit la longueur de la corde ; ses pieds ont ressenti le froid de la mer; il s'y enfonce, il lâche enfin son vacillant appui, se soutenant presque debout long-temps à la même place, attentif à ne se mouvoir qu'avec lenteur, traçant dans l'eau des cercles muets. Il pousse enfin au large, suivi de ses compagnons. Le dernier s'est

troublé, la corde a glissé dans ses mains, il tombe. Le bruit de sa chute est suivi d'an

éclair c'est un coup de fusil, La mer

illuminée a laissé voir deux tètes : un second coup part; de petits jets d'eau rapidement répétés signalent le passage de la balle qui siffle ; on entend un cri . L'officier de garde fait affaler un canot, que six rameurs vigoureux entraînent dans la direction observée. Les deux nageurs que l'on avait vus s'étaient trompés de route, par suite de la précipitationassez naturelle en si grave occasion. Ils allaient vers East-Gate, et c'est aussi de ce côté que le patron mit le cap. Ils furent atteints. Les Anglais rembarquèrent un homme et un cadavre.

Pendant ce temps les quatre autres fugitifs s'éloignaient du ponton. Faible et épuisé par le meurtrier séjour où il venait de languir , Jean-Marie sentait raidir ses membres ; le brave enfant avait trop entrepris ; l'haleine lui manquait ; il fut obhgé d'appeler au se-

cours. Il portait l'argent , on l'entendit. Son robuste voisin s'arrêta pour le soutenir, jusqu'à ce que le mousse pût appuyer ses mains sur deux vastes épaules qui lui permirent de prendre du repos. Tous se relayèrent en l'aidant ainsi, hormis un qui à la hauteur de Store -House fit à son tour entendre des cris de détresse; celui-là ne fut point écouté; il se noya.

Enfin l'on aperçoit le bateau Il était

temps! Quelques cordiaux remirent un peu de chaleur dans ces trois corps engourdis, dont l'énergie, devenue artificielle par l'excès du danger, s'affaissa tout d'un coup dès qu'ils eurent trouvé un refuge. Peut-être ils auraient encore nagé l'espace d'une lieue ; maintenant qu'ils sont couchés dans ce bateau, rejetez-les à la mer, ils ne feront pas une brasse ; Jean-Marie , bien sûr, irait droit au fond sans prendre même la peine de se débattre... Cependant il faut encore triompher de la lassitude : la nuit ne peut se passer en

cet endroit trop fréquenté. Les précautions nécessaires ont été prises, et des vétemens propres déguisent le dénûment des prisonniers fugitifs. Ils débarquent à Teats-Hill et se traînent à travers champs vers Efford, où l'un des bateliers les conduit, et les garde dans sa demeure en attendant le jour.

Quand l'aurore parut, on aperçut revenir le bateau qui, traversant un petit bras de mer, les fit aborder à Marys, d'où ils gagnèrent Plimton à pied. Aux approches de la ville , Jean-Marie partagea sa bourse avec ses deux compagnons , qui avaient un ami à Wenbury, ancien marchand de la Jamaïque, auquel ils avaient jadis rendu d'importans services. On convint, avant de se séparer, que tous les moyens de retour en France, argent ou imagination, seraient mis en commun, et qu'on se donnerait mutuellement avis des desseins pris , ou des occasions heureuses.

Voilà le mousse dans la ville anglaise.

marchant droit à l'église, où ses instructions lui avaient assigné rendez-vous. Ne croyez point qu'au milieu de la rue il se préoccupât de son air étranger, ni qu'il se courbât sous la fatigue; c'était chose si douce pour lui que le soleil, même ce terne soleil du Devonshire ; c'était un air si embaumé que celui où respirait Antoinette! Arrivé dans l'église, il se mita genoux près des fonts baptismaux et rendit grâces à Dieu. Il remercia aussi sainte Anne, ne sachant pas, le naïf jeune homme, qu'elle habite peu les temples protestans. Moi qui ai beaucoup de respect pour sainte Anne, et qui connais son indulgence , Je ne doute point qu'elle n'ait écouté Jean-Marie, là comme ailleurs. Ce qui le prouverait , c'est que le mousse s'étant jeté sur une chaise, un pesant sommeill'accabla , et nulle faveur plus précieuse ne pouvait lui être envoyée du ciel.

Le bienfait fut de courte durée

— You are John-Marie? lui dit une

vieille femme en le secouant par le bras.

— Yes, mistriss, répondit-il.

Un signe de doigt l'avertit de se lever et de suivre. C'était la servante. Il arriva dans la maison et ce fut une joie générale.

— Le voilà! criait Antoinette, le voilà, mistriss ^lartinn! c'est lui, c'est Jean-Marie! Vous le reconnaissez , n'est-il pas vrai ; c'est bien

ainsi que je vous l'ai dépeint? Mais viens

donc ici que je te voie à mon aise!.... Ma sœur , assieds-toi et taisons-nous tous , pour qu'il nous conte ses aventures.

Je crois, dit madame Gériot, que le pauvre garçon a d'abord besoin d'un bon lit. Ne vois-tu point comme ses yeux s'appesantissent! Ne te force pas, Jean-Marie, tu parais

accablé

— Quand on a traversé à la nage toute la

rade de Plymouth !

Ah, grand Dieu! que dis-tu interrompit Antoinette.

Toute la rade. Mademoiselle; j'y se-

rais resté si je l'eusse entrepris seul, et s'il n'eût pas été question de vous revoir.

— Oh bien donc, dit M. Millin , la première chose est qu'il se couche sans qu'on ajoute un mot. Nous aurons le temps ensuite et de le plaindre et de le remercier.

TI

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