‹ Le mousseChapitre 9 sur 17 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Un jour que Jean-Marie était allé à la ville, un coup violent sur l'épaule vint le tirer de la rêverie où il était plongé en regardant les navires à l'ancre. "' — C'est moi , lui dit Louis.

— Ah!... tu aurais pu taper moins fort...

J'allais passer chez ton médecin et savoir enfin de tes nouvelles. Maisje vois que tu es rétabli, et nous pourrons aller ensemble à l'habitation si tu le désires.

— Tu veux donc bien m'y inviter? C'est, par Dieu, trop d'honneur! Monsieur Jean- Marie , le pétra de Concarneau , a la bonté de me présenter dans ma famille !

— Louis , ta mauvaise humeur t'emporte; ce n'est point ma faute si tu n'as pas plu ; ce n'est pas moi qui t'ai soufflé les premières paroles que tu as dites à ton oncle.

— Tais-toi , petit hypocrite , petit gueux , petit caffard

— C'est la jalousie qui t'étouffe.

— Il y a de quoi, vraiment! Beau sujet d'envie que la condition d'un valet.

— Valet! je ae consentirais pas à

l'être. -v'Hîola -'f.iM i' m-

— Oh ! l'on peut bien sans rougir donner une assiette à table lorsqu'on a tendu la main sur les routes... Veux-tu un sou, mendiant?

— C'est peut-être le reste de ce que tu as volé à ton père

Un vigoureux coup de poing renversa Jean-Marie, et le cercle de spectateurs qui s'était déjà formé, se resserra plus curieux. Les huées, les rires, en basse-taille et en fausset, accueillirent la chute du vaincu, creusant et envenimant sa honte. Il y avait là de durs matelots qui l'excitaient à la revanche ; il y avait aussi des nègres, toujours heureux de l'humiliation d'un blanc et prêts sans cesse à rire , surtout d'un meurtre. La joie de ceux-ci fut grande, quand ils virent l'enfant se relever, son couteau dans la main. Leurs applaudissemens , leurs sauts frénétiques, semblaient dire : — Il y aura du sang ici! Que nous avons bien fait d'arriver !

Et en effet, Jean-Marie , se sentant le plus faible , exalté d'ailleurs par l'habitude nouvelle de mœurs distinguées , n'avait pu supporter cette dégradation publique dont le

— HO — spectacle livrait sa délaite aux railleries de la foule.

Il s'était élancé furieux, et Louis eût payé son triomphe si le couteau levé n'eût été saisi par une main forte qui se jeta entre les combattans.

— Mais voyez donc comme ils y vont , ces deux petits enragés-là !

— Oh ! ne comprenez-vous pas , maître Gilbert , s'écria Louis , que c'est un lâche dont je n'aurais pas eu peur avec son couteau? J'en battrais quinze comme ça, eussentils chacun une pièce de trente-six.

— C'est ce qu'on peut voir tout de suite , dit Jean-Marie d'un air sombre ; au lieu de quinze il n'y en aura qu'un seul^ mais que les armes soient égales. Je suis le moins fort ici , parce que je suis le plus jeune ; allons plus loin , et nous verrons si un poignard ou un pistolet me trouvent si lâche que vous le dites.

— Oh oh ! Jean-Marie, dit maitre Gilbert,

où diable avons-nous pris ce ton-là?... Avezvoiis vu un gamin comme ça qui parle de pistolet!... Va-t-en donc à la nourrice, morveux. —

— Bah ! reprit Louis , il en parle , mais il n'oserait y toucher. Vous savez de reste, maître Gilbert, que c'est une vraie baderne.

La galerie fit un bruyant chorus à ce terme du métier , et il fut visible qu'elle se rangeait du côté de Louis, dont la pose fière et dédaigneuse se montrait digne de cette haute approbation. Encouragé par la faveur populaire, par les louanges brèves, mais ronflantes, qui se formulaient autour de lui , il résolut de pousser aux dernières limites et la gaieté des assistans et la honte de son adversaire.

— Si l'on veut se divertir, s'écria-t-il , il y a moyen ! Qu'est-ce qui veut nous procurer des pistolets? Vous allez voir la belle mine que va faire ce rat de cale!

— Allons, allons, dit maître Gilbert, que tout ça finisse ; attendez que vous ayez tiré

quelques coups de canon avant de jouer avec

des armes. Chacun de son bord, et vous

n'y penserez plus deniain.

— Non, sacrcdieu pas, reprit Louis, j'en

veux voir la fin Comment, ne peut-on

pas trouver des pistolets, ici?

— Attendez deux minutes, dit une voix; j'en apporte.

Il s'éleva alors un murmure de satisfaction dans l'assemblée ; de ces murmures en gamme ascendante comme vous en avez peut-être entendu si votre mauvaise fortune vous a poussé sur la place du Palais-de-Justice , un jour d'exécution, alors que la charrette sortait de la Conciergerie et que le peuple allait avoir ses joies. Le murmure s'enfla plus vif et plus aigu quand parurent les deux pistolets rouilles qu'élevait en l'air un matelot qui fendait la foule.

— Voilà ! voilà ! Ah ! comme le petit est

pâle Ça va-t-il être amusant! Pourvu

qu'ils soient chargés !

Maître Gilbert voulut s'opposer à ce que cette scène eût des suites. On l'appela vieille bête, on le poussa , on le chassa, et les plus sensés lui donnèrent pour raison qu'il fallait bien rire un peu.

Jean-Marie était demeuré impassible. Pâle en effet , mais de cette pâleur qui annonce la colère, non la crainte, il subissait avec résignation ce martyre passager que lui infligeaient les sarcasmes de la rue , le plus abject et le plus atroce de tous. Ce fut le supplice de Bailly, de Vergniaud et de tant d'autres grandes victimes; l'échafaud n'en fut que le terme.

Jean-Marie donc avait les yeux baissés, évitant la rencontre des regards moqueurs , lorsque la dernière clameur retentit.

— Eh bien ! lui dit Louis en le secouant par le bras, voilà les pistolets; en veux-tu encore?

— Marchons!

On se précipita sur leurs traces. Le matelot qui avait organisé cette belle partie

marchait en tétc de la bande , et le vieux Gilbert suivait de loin , plein d'inquiétude , comme un brave homme qu'il était, pour les deux enfans livrés aux sauvages plaisirs de tout ce brutal monde.

On s'arrêta près d'un enclos derrière le gouvernement. Les deux champions se placèrent à quinze pas l'un de l'autre. La foule se rangea sur leur gauche. Lorsque Gilbert vit qu'on chargeait les armes , il s'avança vers le matelot et lui représenta que c'était de la barbarie.

— Laissez donc faire, répondit celui-ci à voix basse, nous n'y mettrons que de la poudre.

— A la bonne heure.

Tout est prêt. Chacun dit son mot. — Il faut qu'ils tirent ensemble! — Non, l'un après l'autre : on verra mieux! — D'abord le petit, c'est lui qui a été rossé ! — Au sort,

au sort! — Sacredieu, silence donc!

hurla le matelot. Je vais frapper trois fois

des mains. Ajustez bien, mes garçons, et à la troisième fois, feu qui voudra. Une!...

Tout le monde se tut ; Louis n'était plus lailleur ; Jean-Marie n'était plus pâle.

— Deux!...

Gilbert demanda, à l'oreille du matelot, s'il n'avait pas commis d'erreur.

— Trois!...

Un double coup partit , et les deux combattans détournèrent involontairement la tète. La gaieté des spectateurs fut à son comble.

— Recommençons! dit Jean-Marie.

— Bien volontiers! répliqua Louis; mais nous sommes trop loin comme cela. As-tu peur d'approcher?

— Approchons !

— Oui, oui, crièrent une dixaine de voix , mettez-les plus près.

Ils se placèrent à six pas. Pour que l'entracte fut moins long , un noir s'offrit à aider

lO

le matelot dans sa besogne et chargea l'un des deux pistolets.

A cette distance-là , disait le bon Gilbert, que sa sécurité avait mis en belle humeur , ils courraient risque de se brûler la barbe s'ils en avaient.

Au signal donné , les deux enfans tirèrent Louis tomba en poussant un cri : il

était tué Le matelot se retourna vivement

pour chercher le nègre , et ne l'aperçut point. On entendit seulement derrière l'enclos un affreux éclat de rire.

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LA SEPAHATION.

Jean-Marie s'était élancé vers son camarade, dont la poitrine sanglante ne respirait déjà plus. On entraina le pauvre enfant, qui criait, qui pleurait, qui, tout en marchant résolu dans cette lice, n'avait pas même songé à une mort, moins encore à celle de Louis

qu'à la sienne propre ; Louis mort , mort par sa main, et à l'âge où ils étaient tous deux, quand on croit vivre sans cesse et que la vengeance n'est qu'un mot!... Était-ce bien possible ? n'y avait-il pas là du rêve ? Un pistolet savait donc tuer seul, car lui, Jean-Marie, n'avait rien fait que presser la gâchette en fermant les yeux; mais pourquoi lui aussi n'était-il pas mort? Tout cela formait dans la tête du mousse comme une ronde bruyante, insaisissable ; sa marche jusqu'au port ne fut qu'un long étourdissement. On l'y laissa seul. Il ne retrouva d'idées que pour déplorer sa situation, pour se souvenir d'Antoinette Adieu donc, adieu éternel à cette

vie si douce ! une minute l'a rompue. Adieu surtout à ce qu'il y avait d'enchanteur dans cette intimité de tous les jours entre lui , pauvre et obscur, et une riche jeune fille parée de nobles sentimens ! Comment se présenter au chef de la maison , et que dire de son neveu? Si jeune que fût le mousse, il compre-

nait qu'il y a des barrières indestniclibles dans la vie , des lignes de séparation qui, une fois posées , ne s'effacent pas, et que la plus ineffaçable est le sang des familles.

Aussi marchait-il à la hâte, les yeux fixes et gonflés, sans savoir où tendait sa course j une voix connue le fit tressaillir; il s'arrêta et vit Surcouf.

— D'où diable viens-tu donc?... voilà une éternité qu'on ne t'a vu!... Et quelle est cette mine bouleversée?

— Ah ! mon capitaine , je suis un malheureux ! . . . Pardonnez-moi. . .

Jean-Marie était à genoux et sanglottaitaux pieds du marin. Celui-ci jeta un regard inquiet autour de lui , peu satisfait qu'il s'y ameutât du monde , et que l'on crût à une scène de violence. Les pleurs et la posture de Jean-Marie prêtaient à une erreur de ce genre, et il se trouve des oisifs pour les plus indifférens spectacles , même celui d'un mousse que l'on bat. Surcouf releva donc

l'enfant et lui dit d'un ton bref : — Suis-moi. Ils s'avancèrent jusqu'au bord du quai; un canot les prit et les conduisit à bord d'un petit navire , de mince apparence , dont l'armement s'achevait. A peine sur le pont, Surcouf sembla d'abord oublier Jean-Marie , et donna mille ordres croisés , courant de l'avant à l'arrière, d'un ouvrier à l'autre; ici faisant frapper un palan , ailleurs se joignant lui-même au travail de la poulie. Il retrouva enfin le mousse et lui fit signe de descendre.

— Eh bien! garçon , dit-il en reprenant la conversation qu'ils avaient déjà commencée sur le canot, tu pleures encore? Ce sont de ces choses auxquelles nous sommes tous destinés. Il faut bien commencer une fois , plus tôt ou plus tard. C'était un bon petit diable, j'en conviens, que ce Louis; ça aurait fait un matelot!... mais enfin, il faut te consoler; crois-tu que je n'aie pas eu aussi de ces chagrins-là?

— Ah ! mon capitaine ! vous êtes si chanta-

'ble que je puis tout vous dire. La mort de Louis n'est pas la seule chose qui m'afflige ; le bon Dieu sait quil n'y a point là de ma iautc. Mais sa cousine... Voilà la maison de mes bienfaiteurs qui m'est fermée !

—Par Dieu, répondit Surcouf , tu m'y fais penser... Effectivement, j'ai entendu parler d'une habitation où tu étais domestique. Fi ! Le mousse devint écarlate.

Ce n'est pas vrai, capitaine! Mademoiselle Antoinette a désiré me voir rester ; son père y a consenti ; je ne sers personne , je suis libre , je ne travaille que si je le veux

bien...

— Tu as raison de t'en excuser, reprit Surcouf, car ce .n'est pas beau. Tu vaux mieux que cela, mon ami, et je serais honteux de n'avoir amené d'Europe qu'un jockei de plus pour la colonie. Je t'ai toujours cru une belle ame ; je t'ai témoigné quelqueattachement ; je le ferai encore. Voici un navire que j'arme ; j'embarque une poignée de

hardis coquins dont on parlera bientôt. Je t'aime assez pour te faire partager leurs chances, qui seront grandes et belles. Tu as vingt-quatre heures pour te décider. Va!

Jean-Marie remonta lentement l'escalier et se rendit à terre avec le premier canot qui partit du bord.

La nuit approchait; le mousse, indécis sur ce qu'il allait devenir, sentait que tout était possible, hors le retour h l'habitation. Ce dernier parti était pourtant le seul auquel il songeât, précisément parce que c'était le seul à ne point prendre. Une irrésistible attraction le poussait sur la route, et plus il se prouvait à lui-mérnc l'absolue nécessité de revenir sur ses pas , plus il avançait vers la demeure d'Antoinette. Puis, fallait-il renoncer à voir encore une fois cette jeune fille , ne fût-ce que pour la remercier? Ne pouvait-il pas lui cacher la fatale histoire de ce matin , et devait-il laisser là un souvenir d'ingratitude? Ces bonnes raisons pressaient parfois

sa marche, prenant le dessus dans son ospril ; bientôt il les trouvait pitoyables et cheminait plus lentement ; cette discussion intérieure n'eut de terme à ses phases précipitées que quand le mousse s'arrêta raide à un détour du sentier où il aperçut Antoinette. Elle était accompagnée d'un yieux nègre.

— Ah ! vous voilà enfin , Monsieur , s'écriat-clle. Il faut donc aller vous chercher ! Voyez, le pauvre Henri est rendu, à force de vous appeler ; et voilà une demi-heure que

nous faisons le tour de la maison Mais

regardez un peu s'il approchera!

En deux bonds elle fut prés de Jean-Marie, qu'on eût pu croire changé en pierre, sans le frisson qui agitait ses membres.

— Vilain coureur, vous irez en pénitence,

dit-elle en lui tirant l'oreille Ah! mon

Dieu, qu'as-tu donc?... Comme tu es pâle! comme tu trembles I Henri , Henri , il est malade : il faut le porter à la maison , bien vite, bien vite !

Le vieux noir s'avança, prit le mousse dans ses bras , et se mit en route du plus vite que ses jambes le lui permirent. Vainement sentait-il son fardeau se débattre ; vainement Jean-Marie criait-il :

— Laissez-moi , je ne suis pas malade ;

laissez-moi , je ne veux pas aller à l'habitation, je n'y mettrai pas le pied!...

Henri ne lâchait point prise ; on lui avait dit de porter, il portait. Tout aussi bien l'enfant eût-il été mourant, qu'Henri l'aurait laissé à terre s'il en eût reçu Tordre. Le mousse, lassé d'efforts, sentit qu'il n'y avait aucune persuasion à mettre en œuvre contre cette volonté mécanique ; il s'adressa donc à la jeune fille.

— Mademoiselle Antoinette , lui dit-il , je vous en supplie, restons là. J'ai quelque chose de bien sérieux à vous dire , et il faut absolument que je vous le dise ici !

— Ici ?.. . tout de suite ! . . . Arrête , Henri . . .

Qirest-ce donc que ce secret ? Tu m'as toute bouleversée , petit ; parle donc !

Jean-Marie n'avait plus d'idées. Ces graves passages de l'existence humaine , trop forts pour l'homme mûr, dont ils brisent la raison et les projets, que voulez-vous qu'ils produisent chez un être faible et neuf auquel l'abjection servit de première école? Pouvait-il , cet enfant j taché d'un meurtre presque imaginaire , échapper au drame compliqué où le sort le jetait, autrement qu'en fermant les yeux comme celui qui roule dans un précipice ? Il ne sentait plus rien de la vie qu'une main qui serrait violemment la sienne ; un bourdonnement uniforme était le seul écho des paroles pressées qui s'adressaient à son cœur. Un baiser le réveilla de ce somnambulisme

— Petit, tu me fais bien du mal! J'en avais assez déjà à te croire égaré ou mort. Au nom du bon Dieu , parle-moi, dis un seul mot, que je t'entende!... Là, remets-toi...

Vois-tu bien, c'est moi; c'est Antoinette

Tu avais quelque chose à dire Asseyonsnous, petit, j'écoute ; ne me fais plus peur. Ils s'étaient assis en effet, ou plutôt Jean- Marie s'était laissé tomber à côté d'Antoinette. Son œil mesurait l'espace qui le séparait du vieux nègre, et cherchait l'issue la plus courte pour lui échapper ; car il n'avait pas de mots au service de ses pensées, qui débordaient comme un torrent pendant l'orage ; un mot , un seul , le plus long , le plus douloureux, le plus atroce à prononcer dans toutes les langues, lorsqu'il se dit du cœur, le mot adieu! pouvait débrouiller ce chaos et vider ce trop plein d'idées ; mais il faut de la force pour un tel dénouement , et Jean- Marie ne la trouvait pas. Il ne put s'exprimer que par pantomime ; sa nature réservée disparut ; il étreignit convulsivement la petite créole , couvrit de baisers ses cheveux et so.n front, poussant par fois d'cffrayans soupirs, dans une si terrible lièvre, que la jeune fille

en devint h son tour immobile et glacée ; puis il se redressa , les mains levées au ciel , avec un cri :

— Ah ! mon Dieu , sitôt !

La petite Antoinette, anéantie, hors d'ellemême , le regarda quelque temps fuir ; mais la course était si rapide , que le mousse disparut bientôt au milieu des vapeurs du soir.

L4 CROISIERE^

La foule riait sur le port : on riait à voir appareiller l'humble brick qui se rendait en rade. C'était pitié de songer à l'armateur qui pouvait expédier cette mesquine coque de noix à la chasse des prises, avec vingt hommes commandés par un inconnu. Il était bien

petit , en effet , cet aventureux navire ; il était fragile et léger comme son nom : le Hasard. Mais on n'aurait pas dû rire, je vous le jure ; car ce départ était le commencement d'une longue et incroyable série d'exploits. Spectateurs vulgaires qui assistent à la naissance d'une vaste renommée , et qui n'y devinent rien du futur éclat! Les mêmes qui sifflent applaudiront plus tard ; ces gens, dont la parole n'a pas assez d'ironie pour l'absurdité de l'entreprise , exalteront plus haut que tous sa gigantesque audace. Oh ! que le succès est une belle chose ici-bas! et que misérable est

le public qui l'accueille! Peut-être Sur-

couf se livrait-il à ces réflexions , tandis que son petit brick se glissait au milieu des beaux navires qui paraient le port. Peut-être aussi songeait-il peu aux propos du public, livré qu'il devait être à de trop hautes pensées. L'avenir, la fortune, la victoire , étaient sans doute devant lui comme ces êtres du sommeil que certaines imaginations gardent en-

core éveillées , songes vivans qui nous obsèdent, d'où naquit la doctrine des pressentimens; de ces visions immobiles qui font les timides et les forts selon la figure qu'elles affectent. Sans doute, il ne fut guère attentif à voir disparaître l'île aux Tonneliers , la Pointe-aux-Anes, laChaussée-Tromelin, que ses matelots saluaient de leurs adieux. Seuls de cet équipage, le premier et le dernier, le capitaine et le mousse, demeuraient étrangers au mouvement des objets extérieurs.

L'un voyait déjà les Anglais , l'autre voyait encore Antoinette ; en ces deux cœurs roulait, également partagé , le doubie sentiment qui compose sous mille formes les péripéties de notre existence : espoir et regret.

Le séjour en rade ne se prolongea pas. Les traînards se rallièrent au coup de partance , et bientôt s'effaça aux yeux de ces vingt-cinq aventuriers la colonnade purpurine des montagnes de l'île, la crête brisée du Pance , les Trois-Mamelles et le cône renversé du Piler-

Boot, Voilà cotle barque téméraire , jetée aux vagues de l'Océan indien, se dirigeant parmi les tempêtes vers le passage des vaisseaux d'Europe, de ces massifs navires tout hérissés d'artillerie; route effrayante où il s'enfonce comme s'il pouvait y rencontrer quelque ennemi plus faible que lui-même. Mais cette barque a une ame , de ces âmes électriques dont la puissance est infinie; car rhomme qui commande s'appelle Surcouf :

ce sera tout-h-l'heure un nom qui vaudra une escadre. Quand le vent l'aura porté aux oreilles anglaises, vous verrez fuir les vaisseaux de haut-bord , ce nom vînt-il d'une chaloupe î Laissez seulement naviguer le Hasard pour que s'établisse un si merveilleux ascendant de renommée ; laissez-le , inaperçu, peut-être méprisé par tout ce qui passe , gagner les brasses du Bengale , et se blettir dans le Gange, noft loin de Balassore. Il y est , il se cache , il n'a point de pavillon , il guette La proie viendra.

— ÎC5 — C'était un matin, La brume épaisse qui chargeait l'air permettait à peine de distinguer une voile à quelques brasses. Dès la

pointe du jour on avait crié : — Navire !

ce cri si imposant dont un profond silence est toujours la suite. La lunette du capitaine avait démontré aux moins experts que c'était un vaisseau de la compagnie des Indes , portant vingt-huit pièces en batterie , et autant sur son pont. Le moyen de songer à une attaque ! A coup sûr personne n'y pensa, si ce n'est peut-être Surcouf , impatient d'une tentative, las aussi de cette inaction prolongée. Le manteau gris dont l'atmosphère se couvrait de plus en plus , servait d'ailleurs les desseins du hardi Breton, et il résolut d'exploiter l'impossibilité du succès en faveur du succès même. Quel officier, quel matelot, à bord du bâtiment anglais, ira supposer un instant que ce brick imperceptible , avec ses quatre misérables canons , veut risquer le combat? On ne croit pas m un équipage de fous.

— tG4 — Donc , le Busard approchera sans exciter de défiance : grand point. Son exiguité lui donne assez de ressemblance avec ces pilot-bot (bateaux-pilotes), qui vont chercher les navires au large pour les faire entrer dans le Gange : on pourra donc s'y tromper. Mais suffit-il de ces chances? Aborder à l'aide d'un brouillard, à l'aide d'une erreur, ce n'est que le premier acte du drame ; le second est tout entier dans le courage des hommes qui entourent Surcouf. Quelque braves qu'ils soient tous, seront-ils au niveau d'une pareille audace? Il y a des intrépidités de divers ordres ; tel grenadier, avec son bataillon, marche gaîment à l'assaut d'une redoute, et n'y marcherait pas avec sa seule escouade.

Le capitaine interroge chacun de l'œil. Au feu qui luit dans sa prunelle, on a deviné ce dont il s'agit, même avant que Surcouf ait parlé. Il semble que tous ses pores exhalent une énergie qui se communique.

— Mes amis , voulez-vous ? H est fort ,

mais il est endormi ; jamais nous ne retrouverons ce que le sort nous offre ; je parie ma tête qu'il est à nous; et s'il est à nous , notre fortune est faite. Eh bien : mes braves, voulez-vous ?

— Oui!

Il n'y eut qu'un son.

— Alors silence , et chacun à son poste...

Timonier, laisse arriver comme ça —

Mets le cap droit sur son travers... Halez les canons dedans, vous autres, on ne s'en servira pas... Amène les basses vergues... Bon! Écoutez - bien ! nous jouons notre vie sur un dez : il ne faut qu'avoir la main ferme. Que celui d'entre vous qui se sentira mol- Hr lorsque nous allons aborder, que celui dont l'ame ne sera point passée dans sa hache , et qui réfléchira , que celui-là se jette h la mer: il nous perdrait!,.. Il faut que chacun de nous vaille dix hommes : je vous promets, pour moi , d'en valoir vingt. Sitôt

sur leponl de l'Anglais, pas de repos, pas de

quartier ; à mort tout ce qui s'y trouve î mais point de coups de feu, si ce n'est à la dernière extrémité ; tout doit se passer vite et sans bruit , afin que personne de ceux qui seront dans la batterie ne remonte, et que nous puissions fermer les panneaux. A ce compte , cinq minutes feront la victoire, et l'Ile-de- France nous verra revenir grands!

—Hourra ! . . . crièrent les vingt-cinq héros ; nobles et belles figures alors, dignes d'être peintes par l'artiste célèbre qui seul , peutêtre, survit à cette scène glorieuse (i). C'est une si sublime race que celle des matelots , trop inconnue à ceux qui ne les aperçoivent que sur le quai , grossièrement ivres , salis de goudron , empestés de tabac , la parole rauque et violente , ou en révolte pour une solde

(i) M. Garneray , dont tout le monde connaît les tableaux marins, si pleins de vérité , de mouvement et de vigueur : La Bataille de Navarin, la Pêche de la Mo} ut, etc. 11 était enseigne à bord du Hasard, et a suivi Surcouf dans ses plus périlleuses croisières.

arriérée. Mais voyez-les abord, Taisant avec ardeur un métier presque infaisable, réunissant chacun mille qualités diverses que l'on recherche ailleurs dans mille individus séparés; voyez-les tout à la fois artificiers, calfats, cordiers , tisserands, menuisiers, pécheurs, et même voyez -les funambules; voyez-les surtout soldats, canonniers, tireurs adroits; puis sobres , patiens , subordonnés ; muets s'il le faut, enragés si vous en donnez l'ordre. Des fatigues, des peines, toujours et à tout instant; la mort de tous cotés, et pour rë\iter, contraints à la braver toujours. Ah! qu'on leur pardonne d'être parfois des brutes à terre , car ils sont souvent plus que des hommes sur l'eau'... Quand on leur donne un chef digne d'eux , je ne sais quelle bizarre gageure de témérité ils ne gagneraieiit pas. Les matelots du Hasard avaient un chef; aussi vous allez voir ce qu'ils firent.

Le brick était au vent du navire anglais , qui st3 dessinait plus distinct. C'était bien eu

dlcl un majestueux vaisseau, le Triton, qui se balançait sous ses voiles hautes, coquet et richement vêtu, fier de sa double ceinture de bronze, joyeux à l'aspect des côtes amies. Il finissait un long voyage; son opulente cargaison allait remplir les comptoirs , et convertir en or les produits de Londres. Aussi, comme l'équipage saluait l'approche du grand fleuve , et comme on attendait avec impatience le pilote qui viendrait en faciliter l'entrée! Le voici!... il s'avance, la brume a empêché de l'apercevoir plutôt ; bon acceuil pour lui : il reste encore du punch de

la soirée d'hier

En effet, il s'avance, le pilote désiré; mais c'est bien loin qu'il veut vous conduire ! Une portée de pistolet sépare les deux navires ; Surcouf vient d'appuyer sa lunette sur l'épaule de Jean-Marie; il a reconnu qu'on s'occupait à laver le vaisseau , toilette d'usage à chaque matin dans les parages de l'Inde ; les canons reposent dans leurs sabords ; l'ennemi n'a

— IGî) — pas d'autres armes aux mains que le balar, le faubert et l'éponge; on ne peut plus

d'ailleurs reculer on est vu. Point de

réponse au porte -voix. Le brick, lancé comme une bombe , vient ranger le Triton; les grapins sont jetés; les basses vergues servent de pont-levis aux vingt-cinq braves qui , pour se ruer sur le pont anglais, n'ont attendu qu'un cri : — Saute tout le monde!... Ils y sont. Vogue maintenant à l'aventure, petit Hasard l Surcouf t'a repoussé du pied, toi, l'échelle dont il s'est servi pour monter à son haut renom ; tu es vide et seul sur les flots, tu n'es plus rien , ta mission est remplie ; va-t-en , pauvre Hasard, premier instrument d'une grande fortune, va-t-en te perdre sur les rochers où tes débris serviront à raccommoder la cabane de quelque pécheur ; va paisible , ton nom vivra !

Oh! quel spectacle! Ce jeune officier aux cheveux blonds qui se promène sur le gaillard d'ar-

rièrc , rêvant h ses amours de Hydc-Park , le voilà surpris dans ses songes par une hache qui lui fend le crâne ; les premiers cris d'alerte sont étouffés par le poignard; la mort répond h l'étonnement; une chanson commencée s'achève dans l'agonie. Peu à peu le tumulte s'accroît; quelques Anglais montent l'escalier de la batterie : leurs têtes roulent en éclats; on se presse, on s'encombre. Un coup de fusil tiré de la vergue barrée où s'était sauvé un fuyard , donne le signal à tout le vaisseau; voilà ses flancs qui bruissent, et la masse d'hommes qu'ils renferment y bourdonne .comme un immense essaim dans la ruche en- ^flammée... A nous, Surcouf 1 II est partout; sa hache et son pied tour à tour refoulent dans l'intérieur ce qui se présente à la surface. Sa main vigoureuse ferme le grand panneau ; on lance des grenades dans le petit, où leur pluie étincelante forme bientôt une hbre place ; on en profite pour couvrir aussi cette issue... :Maisdans cette minute décisive , Sur-

couf est saisi par l'habit ; on rentraine , il va s'engouffrer avec ce monde altéré de vengeance. C'en était fait, sans un pistolet qui partit , et qui fit lâcher prise à une main désormais glacée. Le capitaine se retourne et voit Jean-Marie... Il n'eut que le temps de l'enlever au niveau de son visage ^ puis, après l'avoir embrassé , il le rejeta sur le pont en lui disant :

— Tu es un brave enfant!

Le mousse était presque brisé de cette caresse ; mais il en fut bien fier.

En vain le vaisseau se débat sous cette poignée de vainqueurs; de rage on tire des coups de canon dans la batterie : les boulets ne frappent que l'air ; toute cette fureur s'appaise au cliquetis des grenades qui vont serpentant dans l'espace resserré où tant d'hommes se désolent et blasphèment; des ricochets de feu nettoient la foule qui se précipite dans la cale, aveugle, incohérente, éperdue, ainsi

que toute foule -livrée à l'effroi. Le Triton est pris. C'est le lion terrassé par la rnouehe.

Ils sont cent vingt là-dessous! On les contient par Tascendant moral qu'exercent, sur des gens surpris, ceux qui les surprennent. Puis, dans le calcul des premiers , il y a bien également cent vingt Français sur le pont ; il faut être nombreux pour un pareil trait d'audace.

Les trois couleurs sont hissées h la corne au bruit d'un triple hourra^ et l'on s'éloigne des côtes.

L'Ile de-France !... Salut ;'i elle, à ce paradis du marin ! Ici l'on va gaspiller largement les grasses parts de prise. Oh! que la vie sera bonne , et que de fantaisies satisfaites! Que de belles piastres, qui vont dorer ces mains calleuses, durcies parle frottement des drisses et des écoutes! A vous, propriétaires de cabarets, orfèvres, musiciens! à vous, filles de couleur, prenez , ramassez , cet or est le vôtre ! Il roule, il saute, il vole, c'est une grêle; on le lancera par les fenêtres, on en écrasera les

passans, plutôt que d'en conserver une dernière pièce. Pourquoi en conserver, bon Dieu! Demain la mort , peut-être 5 et si l'on vit , il V a d'autres vaisseaux anglais que le Triton.

TI

TK SOUVENIR.

Ce fut un grand événement dans la colonie. Aujourd'hui l'on en parle encore.

L'intérêt de cette histoire nous force à négliger les détails de l'accueil qui fut fait aux triomphateurs , pour nous arrêter à la porte d'une maison où le mousse Jean-Marie prêtait

attentivement l'orcilie. On y dansait; les croisées ouvertes laissaient distinguer , au sein d'une fumeuse vapeur, etla flamme rougeâtre des quinquets et les madras bariolés des têtes sautillantes : vrai bal de matelots, où le rhum et la grosse joie faisaient les frais de galanterie. Ce qui rendait le jeune garçon si préoccupé, c'était un air breton qu'il avait cru reconnaître .

Il frappa rudement le marteau ; on ouvrit, et il entra la tcte levée, com-me il convenait à un mousse du Hasard. Pour la première fois il avait de l'or dans sa poche, et comprenait que l'or donne entrée partout. Au haut d'un raide escalier se développait la salle bruyante, où les rires et le choc des verres remplaçaient la musique lorsque Jean-Marie s'y présenta. Il allait questionner un homme qui, le violon sous le bras, avalait une ample limonade, lorsqu'il s'entendit appeler.

— Ah! bon jour donc, maître Caëric,que je suis heureux de vous revoir!

— Et moi, mon garçon!... répondit le vieux

ménétrier, posant son hautbois sur une table pour nnieux cmJjrasser son petit compatriote.

— Vous voilà donc à faire danser les négresses ?

— Tu vois; j'avais assez de voyages comme cela. J'ai trouvé dans ce pays à employer mon savoir faire ; on s'y réjouit du soir au matin , et ma bombarde y bat monnaie. J'irai ainsi jusqu'à ce qu'il plaise à la bonne sainte Anne de me faire revoir mon pauvre Concarneau.. . Mais j'oubliais , garçon, que j'ai bien des choses à te dire.

— Qu'est-ce donc, maître Caëric? et dites vite.

— Oh! c'est toute une histoire. Nous n'avons guère le temps d'en causer ici; mais trouve-toi demain sur le quai et je te conterai une curieuse aventure. En attendant , comme la danse va recommencer, je jouerai pour toi un de nos vieux airs du pays.

— Oh oui, mon bon Caëric, cela me va toujours au cœur.

Jèan-Maric lut exact au rendez-vous.

— Cà, lui dit Caëric, n'cs-tu point sorcier?

— Vraiment, répliqua Jean-Marie, je voudrais l'être ; nous ne serions ni l'un ni l'autre où nous voiliî Pourquoi cette question?

^ Oh diable ! il faut la faire après ce qui m'est arrivé à ton sujet. Il y a un mois environ je rentrais en répétant sur mon hautbois une ritournelle du pays, lorsque je vis une belle dame s'arrêter devant moi : elle était accompagnée d'une jeune fille , jolio comme les anges, qui s'avança vivement et me dit de la façon la plus gentille :— Mon brave homme, n'êtes-TOus pas Breton? -Oui, Mademoiselle, je m'en fais gloire , répondis-je . . . — Oh ! reprit-elle , je m'en suis doutée à l'air que vous jouez Ih; ne connaitriez-vous pas Jean-Marie?—QuelJean-Marie, fis-je? J'étais à cent heues de penser à toi. -Un mousse, repritelle, qui est de Goncarneau.-Par Dieu, Mademoiselle, dis-je a mon tour, il est de mon endroit, et nous sommes venus ensemble à

l'Ile-de-France. — Alors, s'écria-t-elle , vous êtes maître Caërici... Moi je tombais de mon haut. — Oui, ajouta-t-elle, maître Caëric dont ce pauvre Jean-Marie m'a tant parlé ! Oh bien, donc, suivez -nous... Et puis se retournant vers la dame : — N'est-ce pas que nous allons l'emmener h la maison?... A quoi la dame répondit : — Que tu es enfant!...

Je marchai donc derrière elles, et je fus bien bète quand, arrivé dans une maison superbe, on me laissa seul au milieu de l'appartement. Mais ce n'est rien encore. Voilà que la petite demoiselle revient toute pâle, qui tenait quelque chose à sa main. — Bon Caëric, me dit-elle d'une voix si mignonne que j'en étais tout contrit, vous le verrez sans doute : n'oubliez pas de lui dire qu'il m'a fait bien pleurer; que nous savons comme il a été malheureux, et que nous ne l'accusons pas de ce qui est arrivé; le pauvre garçon va peut-être tomber dans la misère , c'est une idée que je ne puis pas supporter.

Vous lui rcnieurpz ceci, Caciic, et je compte assez sur votre bonne foi pour être sûre que vous le lui remettrez, n'importe où ni dans quel temps; si c'est bientôt, vous lui direz que nous sommes partis pour l'Europe , et que je

penserai toujours à lui Et là-dessus cette

belle petite créature se mit à pleurer, si bien que le cœur me fendait; et après m'avoir remis le petit paquet, elle trouva encore la force de me dire : — Voici pour vous'... en me donnant deux bonnes piastres.

Jean-Marie respirait à peine ; ce récit l'avait suffoqué. Il se passa un long silence avant qu'il pût dire à Caëric: — Mais donnez-moi donc le paquet 1

C'était une boule de papier, bien cachetée en plusieurs endroits; le mousse y trouva quinze louis , avec ces mots assez mal tracés : Epargnes cV Antoinette. U ne put pas les lire alors -, mais c'était de l'écriture d' A ntoinctte ; c'était une relique.

Alors il fondit en larmes, et prenant l'or, il dit à Caëric :

— Voici , mon vieux ; gardez cela. Moi , j'en ai de reste , et mon capitaine sait où l'on trouve de ces pièces. Vous en avez besoin, vous, pour retourner en Bretagne ; et qui sait si vous m'y reverrez jamais! Mettez tout cela dans votre poche , maître Caëric : vous ferez dire une messe pour ce pauvre Louis à l'église de Larmor en arrivant à Lorient. N'ayez point de honte, nous partageons, et je garde le meilleur, ce petit papier qui vaut mille fois le reste , et qui ne me quittera pas tant que j'aurai un souffle.

Puis, sans attendre de réponse, il partit comme l'éclair , laissant le musicien la main encore tendue, etbien plussurprisc.ue joyeux, car cet homme avait donné c^uelquefois un sou à l'enfant qui lui donnait tant d'or. Sa grosse intelligence ne comprenait point une telle générosité, suitout d'un petit garçon de (loncar)ieau qu'il avait vu quêtant son pain.

Pouvait-il tenir compte des effets produits sur un cœur jeune par le choc multiplié des émotions , par l'hospitalité d'une riche famille, par la prise du vaisseau anglais, lui, vieux homme exténué sur un hautbois de guinguette, ou sur un aviron de pêcheur? La dernière conclusion de ses doutes fut une crainte pour la raison du mousse; mais il se promit bien de ne pas oubher la messe à l'égUse de Larmor.

Jean-Marie se rembarqua ; il prit part à plus d'un de ces faits d'armes dont la mer des Indes fut le glorieux théâtre. On avait peine alors à les compter; beau temps de prouesses , qui ne nous à légué que sa mémoire! De tant de sang versé , de cette foule d'exploits fabuleux, il nous reste pour unique résultat , dans l'Inde , des colonies comme

— 18Ô — Mahé, Cliaridernagor et Pondiclicry, lieux d'exil où l'on voit des gens qui portent la cocarde tricolore et qui sont forcés de tendre la main aux officiers anglais pour obtenir une poignée de riz jusqu'à ce que viennent les appointemens de la France ; lieux d'humiliation où il faut voir nos forteresses éparses sur le sol , en blocs brisés tout noirs encore du feu de la mine, sans que nous ayons droit de les relever; où nous avons des tribunaux, mais non pas un canon ; de si belles colonies qu'un sous-lieutenant les enlèverait au premier signal de guerre. Je sais quelqu'un qui a fait trois fois le tour de Mahé en fumant le même cigare : et il y a là un gouverneur, et l'on appelle cela avec emphase les possessions fi^anç aises à VEst du cap de Bonne- Espérance! C'est honteux.

Surcouf ne prévoyait pas de telles choses , ni lui ni les héros ses émules. Jean-Marie, associé à leur gloire, la rêvait plus grande chaque jour. Un soir, au coucher du soleil.

comme il était à bord d'une prise amarinée le matin même, et que le capitaine expédiait h rile-de-France, une frégate anglaise fut signalée à l'horizon. On se trouvait sous le vent à elle, et la brise était faible ; il fut impossible d'échapper. Un boulet de vingt-quatre arriva, portant l'ordre d'amener le pavillon. Pauvre Jean-Marie! Le voilà en route pour l'Angleterre

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