LA TRAVERSEE
Jean-Marie vivait caché dans cette maison. La servante seule pouvait être indiscrète, et elle n'y songeait guère. Bien loin de là , cette femme , par sa persécutante ardeur à presser le départ du mousse , et à lui ouvrir mille projets de fuite , formait la seule
nuance d'ombre au calme tableau de félicité que vous eussiez admiré chez mistriss Martinn. Ce n'étaient plus les joies animées de l'Ile-de- France , mais une douce quiétude d'intérieur embellie et ravivée par les souvenirs qui unissaient ce petit monde. Bonheur sans mélange, si l'on en jouissait dans sa patrie ; et la France était là, si prés! Le mousse, toujours harcelé par la vieille Jenny, se prit enfin à l'idée sérieuse de rendre libre cette famille, à laquelle il s'était voué. Il demanda un jour à Antoinette si elle oserait traverser ta Manche sur un canot.
— Oui , répondit la jeune fille, avec toi.
Il s'y attendait. Aussi ne témoigna-t-il aucune surprise , se bornant ;\ lui recommander d'obtenir de sa famille la même assurance de résolution. Il suffisait à Antoinette de le vouloir. M. Gériot, d'ailleurs , avait du courage, et le froid climat d'Angleterre lui était trop antipathique pour qu'il ne le quittât pas à tout prix. Son adhésion à l'offre
faite tut si chaude qu'elle en parut étrange ; M. MilUn, surpris de voir son gendre se passionner enfin pour une idée , aurait eu honte de lui donner tort à son coup d'essai. Le départ fut arrêté.
Jenny, pourvue d'argent, se rendit un matin à Wenbury, et y chercha les deux Français qui s'étaient échappés du ponton avec le mousse. Ils n'attendaient que cette visite, et ce qui leur manquait pour seconder Jean- Marie était précisément le rouleau de guinées que la servante apportait. On trouve toujours et partout un bateau quand on le paye dix fois sa valeur ; mais, à ce prix même, on ne trouve que les bateaux de l'endroit. Celui que Jenny se décida bien vite à prendre était le meilleur sans doute de la petite rivière Yalm; cependant je doute que vous l'eussiez monté de sang-froid pour une partie de pêche à l'étang d'Enghien , aussi vermoulu qu'il paraissait être , avec son lest d'eau verdàtro , résultat évident des fissu-
res du bois. Les deux matelots regardaient avec étonnement l'assurance de Jenny à conclure le marché.
— Mais songez-vous, la bonne, lui dit l'un d'eux, qu'il s'agit de traverser le détroit?
— Eh bien, répondit-elle , ne voulez-vous pas que je vous fournisse un vaisseau de Sa Majesté?
' Cette femme n'avait dans l'esprit qu'une pensée, la liberté de son mari; elle se hâtait à l'accomplissement de ce vœu , sans réflexion, sans mesures prises, à la façon des enfans qui veulent une chose, et qui ne s'inquiètent pas de ce qu'il faut de soins ou de temps pour la leur procurer. Il lui semblait, à elle , que son mari eût bien parcouru l'Océan atlantique sur ce méchant canot pour venir la rejoindre ; très certainement elle eut pris ce moyen d'aller rejoindre son mari. Aussi ne comprenait-elle rien aux hésitations qui l'entouraient.
Les marins causaient à voix basse. Celui
enfin qui avait déjà parlé rompit de nouveau le silence.
— Retirez votre parole , dit-il à Jenny , nous ne partirons pas sur cette barque.
— Comment, s'écria-t-elle l'œil en feu, on vous donne une chance de salut, on vous offre le retour en France, chez vous, près de vos femmes, et vous le refusez!
— Belle chance! interrompit le second; il y a de quoi se noyer dix fois
— Et vous êtes un homme!... Des trois personnes qui causent ici , je ne suis point celle qui devrait porter des jupes.
Ces braves gens rougirent ; car ils étaient braves, et n'avaient reculé que devant un danger réel. Mais la dure apostrophe qu'ils essuyaient d'une femme leur monta si pénétrante au cœur, que la raison s'en fut. Ils se trouvaient d'ailleurs en Angleterre, où un tel mot à des Français devait être démenti. Eussent-ils dû couler bas en embarquant, c'était un déshonneur de rester à terre. Le marche
fut donc fait. Jenny leur serra les mains, et revint à Plimton déclarer que le départ serait prêt dans vingt-quatre heures.
Tout, chez mistriss Martinn, fut secrètement disposé ; on lui laissa , en lieu sûr et apparent, des marques de munificence; et sous le prétexte d'une promenade, on disparut.
La pluie tombait à flots ; des nuées noires parcouraient le ciel , glissant d'une extrémité à l'autre de l'horizon; on eût dit que, docile aux lois de Ptolémée , le firmament en effet roulait autour de la terre.
— Horrible temps! disait M. Millin.
Temps admirable! répondait Jean-^\iarie ; quand on s'échappe il faut n'être point vu; je ne serais pas près de vous s'il eût fait clair de lune un certain soir sur la rade de Plymouth. Il faudra que les croiseurs aient de bonnes lunettes à bord pour nous apercevoir cette nuit. Pourvu que nos gens aient une boussole '
On ne l'avait point oubliée. Rien ne manquait, même le courage, la première des provisions en pareil cas. La vieille Anglaise en eût donné à tout le monde.
— Mesbonnesdames, disait-elle, vous n'oublierez jamais ce que j'ai fait pour vous! Songez que j'ai un mari en France et que j'attends de vous un souvenir. Allez sans crainte, je vais tant prier Dieu pour qu'il vous conduise ! Mais en son saint nom, ne m'oubliez pas , car vous serez bénies là-haut si je revois mon pauvre mari!
Antoinette et sa sœur mirent tranquillement le pied dans la barque ; il fallait être marin pour s'effrayer de cet esquif, voisin alors de deux rives sur une calme rivière. Elles ne se sentirent le premier frisson que quand vint la lame de mer avec son vaste mouvement de balançoire , quand se présentèrent ces creux chemins où l'on s'engouffre entre de hautes murailles d'eau qui pendent et chancellent menaçantes Alors ces deux
cœurs impressionnables furent vivement serrés; ce bateau ouvert , si bas , si penché sous le vent, misérable soutien de sept fugitifs, ne leur cacha plus rien de sa nudité ni de sa faiblesse ; rien non plus ne leur échappa de la colossale puissance de cet Océan pour qui les flottes chargées d'hommes et de canons sont de légers jeux qu'il roule et lance , comme l'enfant fait d'une balle. Mais alors aussi les matelots cessèrent de s'inquiéter ; habitués à ces grands spectacles, ils jugèrent promptement qu'aucun péril ne s'annonçait. La brise soufflait sans raffales ; la mer n'était que houleuse ; il suffisait de gouverner avec attention. L'un d'eux tenait la barre ; Jean-Marie aidait l'autre à manœuvrer les voiles.
Le jour paraissait à peine , lorsqu'on aperçut bien près les côtes de France. Oh! la patrie ! . . . Elle s'annonce là par des écueils, des rochers sinistres, où la tempête a semé tant de naufrages ! Mais plutôt ces rochers , ces écueils, qu'une seule minute d'attente!...
Aura-t-on vu la France sans s'y jeter à corps perdu,, lorsqu'on a haleté dans l'air vénéneux des pontons, lorsqu'on fuit la froide Angleterre! Une minute de plus peut amener un navire, qui détruirait cette joie... A h France donc, et à sa côte escarpée ! Le canot se rua comme un fou au milieu de la ceinture de granit dont s'enveloppait la terre, et il entra heureusement dans le petit port de Paimpol.
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