LE PAYS
Je n'ai pas besoin de conter l'effusion avec laquelle on s'embrassa , ni combien de paroles sans suite furent échangées , pleines de sens pour ceux qui les prononçaient, et pour ceux à qui elles étaient dites; mais que vous ni moi n'eussions comprises, et c'eût été la faute
— 240 ^^ du langage humain, qui reste insuffisant à certaines vibrations de l'ame.
Après avoir donné une partie de son argent aux deux matelots, M. Millin consacra ce qui lui en restait à louer une voiture , et la famille , accompagnée de Jean-Marie , prit sans tarder la route de Lorient. On s'entretenait pendant le voyage et des périls passés et du bonheur futur; on frémissait au souvenir de la frêle barque; on contemplait avidement les arbres, la fumée des villages, tout, jusqu'aux landes séculaires de la vieille Bretagne. Antoinette jetait sur le mousse des regards attendris. Ce n'étaient déjà plus les rieuses caresses d'autrefois ; le grand œil bleu brillait d'une teinte moins vive , et l'amitié de l'habitation avait perdu ses éclats fantasques. C'est que le mousse aussi n'était plus le même. Ses traits, bien caractérisés, ne respiraient rien de l'enfance; la jeunesse , avec sa vigueur, commençait à y marquer cette empreinte saillante qui modèle nettement une
figure d'homme; on lisait sur ce front haut et bruni quelque chose des grandes épreuves où il avait passé ; une voix plus mâle exprimait mieux de nobles sentimens.
M. Gériot et son beau-père causaient de leurs espérances. Les propriétés qu'ils avaient vendues en quittant la colonie s'élevaient à une valeur considérable, qu'ils devaient retrouver à Lorient, tant par suite de l'arrivée d'un navire, que parles lettres de change dont ils étaient porteurs. On achèterait une campagne, une commode maison à la ville ; M. Gériot chasserait; peut-être M. Millin , pour se distraire, tenterait-il quelque petite spéculation ; on donnerait des maîtres de toute sorte à Antoinette... Jean-Marie était triste en écoutant cela. A mesure qu'on approcha de Lorient il devint plus rêveur; lorsqu'apparut enfin la tour des signaux , il poussa un soupir, et descendit de voiture à l'entrée de la ville.
Il avait bien compris que M. Millin descendrait chez sa sœur, et c'était la mère de
Louis Toucher le seuil de cette maison
eût été de sa part un sacrilège. Il se promena donc pensif, et arriva bientôt sur le quai, où de funèbres pensées Tassaillirent. C'était de là qu'il était parti pour l'Ile-de-France avecle brave enfant dont il se rappelait la mort. Voilà ce banc de pierre où il attendait que Louis eût frété le canot. Il y a quelqu'un sur ce banc, quelqu'un qui fume : une figure connue , ma foi ; mais il faut du temps et de la réflexion pour retrouver sous ce chapeau de ville couvrant une tête rase, avec cet insolite accoutrement de bourgeois , les traits tout basanés de maître Caëric!
C'était lui en effet, qui, dégageant de ses lèvres un bout de pipe noircie , se levait plus vivement qu'il n'appartient aux mœurs bretonnes, en apercevant le mousse immobile à trois pas de distance.
Jean-Marie sut bientôt comment la fortune avait continué ses faveurs au vieux ménétrier; comment après avoir quitté la colonie pourvu d'une pacotille, Caèric était arrivé sans obstacle à Lorient , où il avait tout vendu de la manière la plus avantageuse ; comment enfin il se trouvait aujourd'hui propriétaire d'une presse de sardines à Concarneau, et chef suprême d'une nombreuse escadre de chaloupes.
— Et toutes ces choses, lui dit Caéric, c'est à toi, garçon, que je les dois. Si je n'eusse pas été te chercher à bord du Saint- Corentin,\Q n'aurais pas été dans l'Inde, et ]e ne serais pas aujourd'hui un des plus gros de l'endroit! Mais ce n'est pas ma seule dette, vraiment ; nous avons encore à régler un compte.
— Lequel donc, maître Caéric?
-Ne te souvient- il plus de ces belles et
reluisantes pièces d'or que tu me mis un jour dans la main? Elles m'ont porté bonheur, Jean-Marie. Tu n'en a plus à me donner, n'est-ce pas? A mon tour donc, maintenant. Mais viens d'abord diner, car il est midi ; et quoique nous soyons revenus l'un et l'autre en Bretagne, nous ne mangerons point de la bouillie de blé noir.
Ils entrèrent à VEpée^ une riche et bonne auberge, près de la porte du port, et Caëric se fit servir un vrai repas de parvenu. Il fallut là que le médoc donnât à Jean-Marie la patience nécessaire à une audition soutenue dont son Amphytrion lui imposa la rude corvée , pour énumérer les tonneaux de rogue qu'absorbaient ses chaloupes , les mînots de sel qui entraient dans sa presse , les hommes et les femmes qui s'y trouvaient employés ; pour donner aussi les longueur, largeur et hauteur de l'établissement , et encore ce dont il devait être augmenté. C'était un terrible
— 24ô — ennui. Après l'homme qui vous montre son jardin , je ne sais rien de pire que l'homme qui vous conte ses affaires Pardon, j'oubliais l'homme qui vous conte ses amours.
II n'est pas certain que le mousse ne perdît rien de ces détails. Du moins s'occupaitil aussi attentivement d'un homard dont la rouge cuirasse cédait à ses attaques répétées. Il respira lorsque Caëric lui dit enfin d'un air d'intérêt :
Ah çà, et toi, garçon, qu'est-ce que tu es devenu depuis ton départ de la colonie? Dismoi donc aussi ton histoire?
Jean-^ïarie fut bref, et son récit émut, à plus d'une reprise , le vieux joueur de hautbois.
— Ecoute , dit-il au mousse , tu ne manqueras jamais de pain chez moi ; je te connais
— ^46 — trop lier pour le l'offrir sans que tu doives le gagner; mais tu peux me rendre des services, et, avec le temps, prospérer aussi. Cela te convient-il ?
— Maître Caëric , répondit le mousse , vous êtes un digne et brave homme. Je suis bien touché de vos obligeantes propositions. Permettez cependant que je n'en profite pas.
Il m'est impossible de rester si près d'ici
Ce sont des choses que vous auriez peine à comprendre. Je me rembarquerai; j'irai retrouver mon capitaine et j'espère bien
que nous nous reverr.OQs encore.
— Tu as tort, Jean-Marie; mais il faut suivre sa destinée. Je ne te presse donc pas. Cependant tu ne seras point venu si près du pays sans le revoir, sans mettre une fois le pied dans la maison où tu es né. Ainsi je t'emmène à Concarneau.
— ^A7 — — Pour cela, je le veux bien, et j'allais même vous le deniandei'.
Ils partirent ensemble. En traversant Quimperlé, Jean-Marie soupira comme à la fin d'un rêve agréable : une de ses illusions s'évaporait. La grande ville de ses idées d'enfance n'était plus qu'une bicoque. Auprès des brillantes rues de Lorient, combien lui sembla vide cette triste place où des politiques en sabots remuent l'Europe, du matin au soir, sous de paisibles tilleuls! Il lui parut qu'on devait cruellement s'ennuyer en ce lieu , et je n'oserais affirmer qu'il se trompât.
Enfin les deux voyageurs arrivèrent devant la cité natale; Caëric, à peine sur le bac, se redressa , respirant à l'aise , avec cet air content de l'homme qui vous fait les honneurs de chez lui , lorsqu'il y entre , et que les gens tirent leur chapeau. Car maître Caëric recevait de nombreux saints , et nous devons
avouer qa'il les rendait. Ce spectacle de gloire dont il croyait vaniteusement régaler son compagnon, ne fixait point l'attention du mousse. Ces rues où il avait si souvent mendié rappelaient à l'enfant la confuse image d'Yvonne ; chaque porte était un souvenir d'humiliation à la fois et de regret.
Quand la cariole s'arrêta, il fallut visiter la presse, bien qu'il fit déjà presque nuit. Le lendemain matin, Caéric remit à son jeune ami un sac de toile bourré d'écus de six francs. Il n'y avait pas un centime de plus que la somme reçue jadis à l'Ile-de-France ; mais on doit cette justice à l'honnête Bas-Breton, de dire qu'il n'y avait pas un centime de moins.
Jean-Marie se rendit chez sa mère. Son cœur se serra à l'aspect de la sale cabane où si souvent il était rentré brisé de faim et de froid. Les habitans de cette demeure fétide le contemplaient d'un œil hébété. Jamais vous
ne verrez un paysan bas-breton témoigner par un geste ou un mot l'étonnement, le plaisir ou la crainte que peut lui inspirer l'arrivée d'un hôte. Ce serait le Diable ou le roi, que la réception ne perdrait rien de sa silencieuse immobilité. Toujours le même calme , celui qui règne depuis Grallon, peutêtre depuis les Druides.
La sœur aînée du mousse, qui le reconnut la première, dit enfin, sans changer de place, sans interrompre le ronflement de son lourd fuseau :
— Tiens, c'est Jean-Marie!
La mère alors, accroupie au bord de l'âtre, où sa main noire s'occupait à promener un bâton dans la large bassine où cuisait la bouillie, répondit d'une voix aigre :
— Quel Jean-Marie ? Le fils à Kersulec? ;
— 2Ô0 — — Non, ma mère , c'est le vôtre! s'écria le mousse en se ^précipitant près d'elle.
— Ah , c'est toi; te voilà déjà de retour? Nous ne sommes pas plus riches qu'avant ton départ, mon garçon, et tu aurais mieux fait de continuer tes voyages. Te voilà grand, et d'âge à gagner ton pain : il n'y en a pas de trop ici pour la famille.
Jean-Marie aurait voulu répondre : la voix lui manqua. 3[. Millin lui avait fait comprendre la tendresse paternelle ; il en avait conclu la tendresse filiale et s'était imaginé de la pratiquer. Son désappointement fut affreux. Ne pouvant dire un mot, il tira de sa poche la moitié de son argent, et couvrit d'écus un vieux coffre qui servait de table. Ce fut avec un tel mouvement nerveuv que la plus grande partie des pièces rebondit et roula , traçant de vastes spirales sur le sol raboteux de la chambre. Chaque enfant les
suivait de l'oeil, et la mère comme eux. Vous eussiez dit une {"amille de chats, attentifs au vol circulaire des chauve-souris qui tournoient dans quelque haute salle de château ruiné.
— Dam, en voilà de l'argent ! . . . dit la sœur aînée en ramassant le dernier écu.
— Bonne sainte Anne! ajouta la mère, c'est moi qui vais acheter une belle vache au
prochain marché; J'étais bien sûre qu'il
ferait fortune là-bas, et ce n'est pas pour rien que je lui ai donné une image de saint Iflam. Jean-Marie, tuas été béni, mon garçon.
— Oui, ma mère, répliqua-t-il, puisque j'ai pu vous revoir, vous, mes frères et mes sœurs, que j'ai quittés depuis si long-temps. Vous avez tous souvent parlé de moi, n'est-il pas vrai ?
— Et trente!... dit la vieille, achevant le
compte des pièces. Oh oui, une vache, et d'autres choses avec elle ! . . . Mon Dieu , Jean- Marie, que tu as bien fait d'arriver! Mais il faut que tu te rafraîchisses; Corentine, va-t-en
nous chercher un pot de cidre Bon Jésus,
la belle vache que je vais avoir:
Le mousse était accablé. En quels termes, cependant , pouvait se traduire une douleur que l'auditoire n'eût pas entendue? Le plus sage parti était de la renfermer , et de se mettre, pour un jour, à l'unisson de ces mœurs animales. Jean-Marie s'y résolut. Il s'assit, il mangea, il se tut, il se coucha, et au lever du soleil il repartit pour Lorient sans dire adieu à personne. C'est une douce chose que de rentrer au foyer qui vous a vu naitre l
}ii;i/ ,.
TIII