‹ Le mousseChapitre 14 sur 17 · L'ELOIGNEMENT · texte numérisé non relu

L'ELOIGNEMENT

Cette dernière déception était trop forte pour que le mousse ne voulût pas oublier au plus tôt ce qu'elle avait jeté d'amer dans son cœur. Tout fut rompu, par la pensée, entre lui et sa famille , près de laquelle , en dernier résultat, il venait d'acquitter plus que

sa dette. Il songeait à d'autres personnes, et la honte le pénétrait. C'est un louable sentiment quand il donne de nobles conseils.

Une grande idée roulait dans cette jeune tète. Abrégeant la route que Jean-Marie dut parcourir à pied , quoique les marins soient mauvais marcheurs , il acheva lestement son voyage et, sans chercher le repos, il entra dans plusieurs boutiques pour demander où demeurait la sœur de M. Millin. Il apprit que c'était près de la Bôve , rue des Fontaines ; son projet fut dès-lors arrêté , de s'y tenir en faction vers le soir, à l'heure où l'on se promène. Jusque là, il fallait passer le temps. Jean-Marie était religieux : il se rendit à l'église.

Ce n'était pas alors l'éghse d'aujourd'hui, avec sa prétention au temple grec et son extérieur de théâtre. Simple alors, laide , si vous le voulez, du moins n'y voyait-on pas

ces horribles croûtes auxquelles l'encadreur seul a donné quelque prix. 0 bon curé de Lorient, digne et joyeux M. Rivalain, vous, le seul ecclésiastique de France qui ait eu le courage, avant l'expédition de Morée , de quêter publiquement pour les Grecs ; vous qui m'avez donné la bénédiction nuptiale, souffrirez-vous long-temps le scandale dont vos tableaux entretiennent la durée! Remarquez donc, pour l'amour de Dieu, qu'il est impossible au chrétien le plus édifié de ne pas rire s'il rencontre de l'œil le barbouillage placé prés de votre 3Iort de Saint- Louis! Je vous en prie, M. Rivalain, veuillez regarder , une seule minute , les extraordinaires jambes du personnage placé au premier plan de cette toile badigeonnée ; et vous ne rentrerez pas, j'en suis sûr, sans décider votre fabrique à faire échange de cela contre quelque image à deux sous, si l'on trouve un étalagiste assez dupe pour en faire le marché. Dans tous les cas, mon bon

et respectable curé , que ce tableau sorte de votre église ! Si je ne craignais de vous trop effrayer , je vous dirais d'en ôter tous ceux qui y sont.

Jean-Marie s'était agenouillé non loin des fonts baptismaux. Après une courte prière , de ces candides prières d'enfance qui allègent toute peine et réveillent tout espoir, il se leva , cherchant une chaise commodément située pour quelques heures de réflexion. 11 y avait peu de monde dans l'église : des paysans et deux dames. Sans voir leur visage, le mousse ne fut pas long à reconnaître que l'une d'elles était Antoinette. 11 s'approcha : madame Gériot pleurait ; ses soupirs étouffés semblaient s'élancer vers le ciel. Antoinette aperçut Jean-Marie et lui fit signe de s'asseoir.

— Mon ami, dit-elle à voix basse, priez avec moi pour mon pauvre père, qui en a bien besoin...

Puis, après un moment de silence:

— Vous ne serez pas abandonné , Jean- Marie ; si peu qu'il nous reste , vous y aurez toujours votre part...

— Votre amitié , Mademoiselle , c'est tout ce que je demande !

11 prononça ces paroles avec tant de vivacité, que madame Gériot se retourna, écartant le mouchoir qu'elle inondait de larmes. Le mousse lui fit un salut respectueux et n'osa pas rester davantage.

Une grande idée avait traversé sa tête. Il parcourut plusieurs fois , comme un fou, la longueur de la ville , et se mit à rôder dans la rue des Fontaines. Après une assez longue attente , il vit sortir le vieux colon et courut droit à lui.

— Monsieur, dit-il, je n'ai pas besoin de vous expliquer pourquoi je vous ai quitté si brusquement hier. Vous quitter , monsieur Millin , quitter votre excellente famille , c'est pour moi la plus vive des peines. Tîlais quand il ne le faudrait pas à cause de cette ville où nous voilà , et où il nous est impossible de rester ensemble , il le faudrait encore par bien d'autres motifs. Je ne suis plus un enfant ; l'âge est passé auquel il était simple qu'une fantaisie pût me faire le compagnon de votre fille , m'ouvrir votre maison , me donner une place à votre table. Quoique depuis nous ayons connu le malheur ensemble, je ne m'aveugle pas assez pour me croire votre égal, celui surtout de mademoiselle Antoinette. Je ne suis qu'un pauvre mousse. . ,

Il suffoquait en disant ces mots. Puis toutà-coup relevant la tête :

— Mais je ne veux pas l'être toujours. Il

y a plus d'un amiral quia commencé par là. J'ai du cœur et de la bo^ne volonté, et je ne suis point né malheureux puisque je you^ ai rencontré dans ma \ie.

M. Millin lui serra la main.

— Tu es bien digile en erfet, éhëfëiiraiii, ïui dit-il, d'avoir à parcourir une glorietise et brillante carrière. Comme moi, Jean- Marie, tn n'es pas à la fin de tes jours ; il te reste, à toi, l'espérance!

Le vieillard soupira ; des larmes roulaient dans ses yeux ternis.

Le mousse ne comprit pas alors cette douieur, qui lui parut un dernier attendrissement de séparation.

— Mon bon monsieur Millin , s'écria-t-il , au bout du monde votre souvenir et celui de

vos enfans me suivront sans cesse. Ma vie vous appartient. Mais je veux que votre amitié n'ait point à rougir. On parlera de moi. Je serai un homme, je vous en donne ma parole! Et peut-être un jour

Il s'élança au cou du vieillard, qui entendit murmurer à son oreille ces mots entrecoupés de sanglots :

. — Adieu pour moi à mademoiselle Antoinette!

M. Millin le regarda s'éloigner à pas lents.

Trois jours après, Jean-Marie était à bord d'un corsaire, et faisait voile pour l'Ile-de- France.

Jli FIN DE LA TROSIÈME PARTIE.

QTTATRIBMB PARTIS,

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