LE VOYAGE
Il y avait alors du danger à se rendre dans l'Inde. Notre pauvre marine était morte sous le patriote protectorat du tribun Jean- Bon-Saint-André. Il y eut, dit-on, un brave homme qui s'offrit , dans le plus fort tapage du fameux combat de prairial , à jeter ce re-
présentant du peuple par-dessus le bastingage du vaisseau la Montagne^ où il se trouvait malheureusement placé, et ce fut un grand tort de l'amiral Villaret-Joyeuse de ne pas consentir à un si raisonnable dessein. Car il ne suffisait pas de tenir une guillotine en permanence dans la rade de Brest, ni d'avoir dans l'escadre des vaisseaux qui s'appelassent le Tyrannicide et le Vengeur^ dont l'un devait surpasser les plus beaux faits de Rome ancienne; il fallait encore, avec tout cet attirail républicain, ne pas ordonner la retraite au moment où il ne restait plus que la victoire à prendre. Elle était si facile ce jour-là, que les Anglais furent surpris de la leur voir laisser. On eût dit qu'à cette époque, le comité de salut public avait deux hommes pour organiser deux choses , I'uq sur la terre, l'autre sur l'eau : Carnot, la victoire ; Jean-Bon-Saint-André, la défaite. Ils accomplirent également leurs missions.
Le navire qui portait Jean-Marie, mi-partie de guerre et de commerce , fut obligé îi de fréquentes relâches en raison des croisières anglaises, qui nulle part n'étaient contenues. Ce fut pour le mousse une série d'observations curieuses dont la vie maritime est un si riche sujet. A ce qu'il avait appris^ sous Surcouf, de courageuses ressources, il put joindre une énorme collection de ruses mercantiles. Son éducation se compléta.
Au Sénégal il vit la traite. Il lui parut humain d'arracher de malheureux prisonniers à une mort affreuse. Jean-Marie n'était pas philosophe; il n'avait point lu Raynal, et ne connaissait de règle que son gros bon sens. Aussi ne comprenait-il pas que la liberté fût bien chère à un nègre de la côte de Zanguebar, cette liberté de notre pays, qui consiste h mourir de faim sous condition d'être, devant la loi^ l'égal d'un millionnaire. Il avait vu les paysans de Basse-Bretagne; il
— ^266 — avait vu aussi les esclaves de l'Ile-de-France, et le sort des premiers lui avait paru le plus dur. Car les noirs de la colonie avaient , chaque jour , leur nourriture assurée ; la dame de l'habitation les soignait en cas de maladie; ils n'avaient pjis à subir la conscription, qui est un esclavage temporaire, ni l'impôt, qui en est un permanent. Puis il n'avait point vu dans les sucreries cette abjecte misère, cette effrayante saleté, ce volontaire ilotisme de la campagne bretonne. Ses idées ne furent pas toutes conformes à la philanthropie régnante ; si Jean-Marie existe encore , il hésitera sans doute à convenir de cela tout haut , mais certainement il le pensera toujours. Le seul vœu qu'il forma, ce fut de voir les lumières se répandre en Afrique , de telle sorte qu'un père ne songeât plus a. trafiquer de sa fille , et que la guerre vint à respecter les vaincus. Peut-être plus tard en aura-t-il formé un autre : celui de ne pas nous voir la niaise duperie d'écouter le gou-
verncment anglais préchant l'humanité, la plus hardie dérision qui ait osé se produire 1 depuis la conquête du Beng-aic.
Jean.\Iarie fut témoin des mille supercheries dont l'abusif emploi parvint à fatiguer l'inépuisable crédulité des populations madécasses. II vit qu'on leur livrait de la poudre avariée, des liqueurs falsifiées, des fusils de rebut qui devaient crever au pre- ^ '«ler feu. H vit de mauvais plaisans , frap- Pes du goût de ces insulaires pour la verroterie, leur vendre ^e /« ^.^«,>,e de bouteilles a ce haut prix que doit avoir une deprée si précieuse. Il devina dés-lors que par suite de ces brillantes opérations, les négocians français seraient bientôt reçus dans ce pavs a grands coups de flèches et de sagayes. ^
Jean-Marie vit des excès de tout genre et des morts prématurées; les brutales amours, les raffmemens de vice , et les passions bouil-
lonnantes sous ces brûlans climats. Il n'y eut là pour lui qu'un spectacle. Ce n'étaient pas ces femmes au teint noir ou cuivré qui pouvaient effacer dans son cœur , fût-ce un moment , la suave image fraîche et blonde qui s'y trouvait comme incrustée. Cette image, eTitourée de souvenirs et d'espérances , fut son guide moral pendant le voyage , et au milieu des chances diverses qui le suivirent. Sa jeune ame ne pouvait errer sous cette influence ; car un nom de femme , quand il assiège la pensée, qu'il la domine et s'y établit en maître unique, c'est un génie tutélairc qui inspire les grandes choses et les bonnes actions.
A la suite des bouleversemens politiques de notre époque, il y a eu de grandes infortunes, nombreuses, variées, tombant de haut sur des têtes endormies^ à l'instant où elles rêvaient plaisirs et jouissances; d'affreuses moqueries du sort , qui semblait s'égayer a
retourner , la tête en i3as , le vieux corps social. Parmi tous ces malheurs, celui qui dut être un des plus cruels à subir, bien qu'il soit presque le moins cité, c'est celui qui frappa les colons de Saint-Domingue. Ne me parlez point, auprès de cela , des marquises réduites à tricoter dans l'émigration, ou des millionnaires de France vendant des allumettes en Allemagne. Car, je vous prie, qu'est-ce que l'opulence qu'ils avaient quittée , si magnifique , si douce que vous la veuillez faire, qu'est-ce que cette opulence comparée au souverain absolutisme , à la vie d'Eden et de houris, à tout cet enivrant cortège de passions incessamment excitées et satisfaites , qui est venu se fondre dans l'in-
qu
cendie du Cap sous le poignard de Dessalines? Votre noblesse, dites-moi, était-elle habituée dès l'enfance au moelleux palanquin dans l'air parfumé des Antilles? Avait-elle des gens qui lui servissent de vivans éventails pendant le repas, des esclaves nés chez elle, et ce
droit immense de dire à un homme : Tu es libre!... et de lui donner, par ce seul mot, la liberté? Ce droit là était vaste et plus éclatant, à coup sûr, que toute la friperie féodale qui déjà se détachait en haillons sur des acteurs siffles lorsque vint la tragédie de 89. Aussi, figurez-vous ce que durent souffrir ces colons amollis, nés dans l'orgueil et l'indolence, ces jeunes femmes toutes frêles qui à peine avaient essayé l'usage de leurs mem.bres, lorsqu'il fallut marcher dans la rue, sur un pavé dur, et entendre les impertinences d'un portier! J'imagine que cela fut affreux.
Je n'en ai parlé que pour conduire le lecteur, par une transition naturelle , à déplorer l'état d'indigence où fut plongée la famille Millin. Aucun espoir ne s'était réalisé ; le navire que l'on attendait à Lorient avait été pris ; le négociant sur lequel étaient tirées les traites que le vieux colon avait em-
portées, venait de faire banqueroute. Rien , plus rien absolument pour le vieillard et ses enfans, que des bijoux et la charité d'un beau-frère. Des bijoux disparaissent vite, et la pitié de famille ne va pas loin. M. Millin se serait tué sans ses deux filles; mais il est impossible de ne pas tenir à la vie quand on voit prés de soi des résignations angéliques comme les femmes savent en avoir. Laissezles à elles seules , il y aura faiblesse , abattement, pusillanimité; mais donnez-leur une ame à consoler , un père , un époux, un fils à soutenir, vous trouverez toujours l'héroïsme.
Madame Gériot fut admirable dans cette catastrophe; c'était sur elle, sur son courage moral que s'appuyait le désespoir du reste. Son mari, désorienté, depuis le départ de la colonie , par la perte de son climat , de ses habitudes , de son oisif bonheur, n'avait puisé à ce changement d'existence qu'une énergie acrimonieuse, exclusivement appli-
quée h s'irriter de tout, M. Millin était tombé dans la stupeur, et Antoinette avait besoih de feindre pour contenir l'effroi que lui causait cette pauvreté subite. C'était aussi trop nouveau pour elle, enfant gâté, idole des siens, nourrie dans le plaisir et la richesse, de ne voir que visages soucieux, que larmes, de n'entendre que regrets et soupirs étouffés. Peu à peu, cependant, elle prit exemple sur sa ëœur et voulut l'aider dans sa tâche. Cette petite fille avait un de ces cœurs trop rares , sublimes partout, quoi que le sort en fasse; un cœur formé pour adoucir les amertumes d'ici-bas à ce qui l'approchait ; dans son aspect seul il y avait une consolation , comme naguéres on y trouvait une joie.
Au milieu de cette désolation madame Gériôt put songer à la promesse d'Angleterre, au mari de Jenny , qui devait être à Verdun. On fit des démarches pour obtenir sa liberté; il l'avait déj;i : il était mort. Jenny l'attendit
long-temps, sans doute croyant avoir obligé des ingrats.
La famille vécut d'abord de la vie factice que lui imposait son rang. Il n'y eut pas moyen de ne point faire de visites ; si vous habitez une ville de province, résignez-vous à ce supplice là , surtout si vous demeurez chez des parens. Ils s'inquiéteront peu de vos chagrins, de vos amours, de vos études d'artiste le jour marqué pour l'ennui processionnel chez les voisins. Peut-on garder dans sa maison quelqu'un qui n'a pas été reçu dans la société? Donc M. Millin dut traîner tristement son gendre et ses deux filles à la face d'êtres inconnus , traversant six heures dans des saluts muets , des phrases d'almanach, des fauteuils pris et quittés, et toujours la douleur dans l'ame. Mais il fallait bien que la sœur de M. Millin présentât son frère et ses nièces, et à cette nécessité que voulicz-vous qu'on répondît?
Madame Gériot ne fut pas long-temps à sentir la fausseté d'une telle position. Elle osa proposer d'en sortir. Ses mains, dès l'enfance inhabiles au travail , étaient toutes prêtes à faire un humble noviciat. On se résolut à louer une maison rue de la Corderie, froide et sombre comme celles de ce quartier : c'était la demeure qui convenait au luxe déchu. U, dans l'isolement, Antoinette et sa sœur, courbées sur des ouvrages de broderie, cherchaient encore à faire luire quelque rayon de gaieté sur le front flétri de leur père ; une chanson (non pas de l'Ile-de-France, grand Dieu!) charmait parfois les lentes heures du jour. Souvent des mots d'espérance ranimaient les yeux du vieillard; tout n'était point perdu; la guerre pourrait cesser; le vaisseau qui portait la fortune de M. Millin ne serait-il pas rendu , ou n'y aurait-il pas
quelque indemnité par la suite? Douces
chimères qui procuraient de loin en loin à la
— l>76 — pauvre lamille une nuit |)lus calme et plus parée d'heureux songes.
Jean-Marie était le sujet de fréquentes conversations. Antoinette en parlait moins que les autres. Elle avait grandi; elle était arrivée à cet âge où il se fait une complète métamorphose chez les jeunes tilles, où vous ne les voyez plus penser tout haut, où elles apprennent Tart du silence. Plus que personne, cependant, aux rares promenades du soir, elle regardait du quai les navires mouillés dans la rade. Y avait-il là distraction ou souvenir? C'est ce qu'il était permis d'ignorer, car Antoinette gardait là-dessus la plus profonde réserve. D'ailleurs, les occasions de remarque manquèrent bientôt à ce sujet; bientôt on n'osa plus sortir; la misère avait enfin jeté sa livrée sur ces deux femmes. Oh! c'est alors que la misère est hideuse, intolérable; c'est quand elle vous affiche,
vous montre de loin aux passans ; quand, de son doigt souillé , marquant en pleine rue chaque lambeau de vos habits, elle semble crier : — Ceci est à moi!
Mais alors aussi l'intérieur de la maison est horrible. La faim y habite et vous ronge. . . Voyez les deux sœurs près d'un chevet.
M. Gériot est épuisé par une maladie de langueur; à peine peut-on lui procurer les premiers secours. Quelle atroce minute que celle où il fallut s'adresser aux établissemens de bienfaisance! avec la mémoire du passé!... Oh ! que Dante l'a bien dit :
Nessun maggior dolor Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria ! *
U y avait quatre ans que durait cette effroyable vie, lorsqu'un matin on entendit lrap[)er fortement à la porte d'entrée. \n~ toijiettc descendit pour ouvrir.
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