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— Le Saint-Core?itin, dis-tu? un chassemarée ?
— Oui , Monsieur, un chasse-marée que
Dieu confonde : car sans lui je serais encore à la noce de Julien Brasquer, où j'étais si bien occupé quand le Diable m'a envoyé cette
maudite petite fille avec ses quatre écus
Mais il ne faut pas dire du mal des morts 1
Caëric se signa.
Surcouf devint pensif. Il n'avait point lâché le bras de son interlocuteur; d'un pas subit, il l'entraîna vers l'arrière , s'ouvrant passage à la sortie , par la même méthode qu'il avait mise en œuvre pour l'entrée , et descendit l'escaher, dont Caëric n'eut pas le temps de compter les marches.
Jean-Marie était assis sur le lit , et le docteur, radieux , se frottait les mains , fier du triomphe de son flacon d'ammoniaque.
— J'ai eu bien du mal, capitaine! Deux minutes plus tard, ce petit malheureux était mort. Une véritable asphyxie. Les cellules du poumon
^ C'est bon , docteur ; l'essentiel est qu'il
soit ressuscité. — Comment te trouves- tu, enfant ?
L'enfant ne répondit pas.
Le docteur lui tâta le pouls.
Caëric lui parla bas-breton.
Surcouf le saisit par le milieu du corps et le planta debout sur le plancher.
Cette diversion fit plus d'effet que le reste, et Jean-Marie , sortant comme d'un rêve pénible , se mit à fondre en larmes.
— Pourquoi pleures-tu , mon ami ? lui dit Surcouf. Te voilà hors de danger! On va te donner un bon verre de vin , et il n'y paraîtra plus.
Les pleurs redoublaient.
— Ah ! Monsieur , s'écria Caëric , je vous dirai la cause de son chagrin; c'est Yvonne, qui a été frappée d'une balle à côté de nous sur le canot. C'est tout simple : ils allaient ensemble chercher leur pain , et lui , maintenant, il se trouve tout sot d'être seulj ça se comprend
Surcouf devina dès-lors les suites de sa rencontre avec la petite fille de Concarneau , et son noble cœur tressaillit. Il n'avait donc sauvé la vie à cet être faible et intéressant que pour causer sa mort dans la même journée! Un souvenir pur, déjà enregistré dans sa mémoire pour servir de contraste aux scènes sombres et terribles des combats, le voilà gâté , flétri , le voilà changé en un souvenir douloureux ! Il y avait quelque chose d'amer dans ce mécompte. Sa protection portait donc malheur H fut sur le point de rudoyer Jean-Marie , craignant que sa pitié ne devint fatale aussi à cet enfant.
Le chirurgien avait commencé ses opérations par le plus simple des soins , celui de mettre le naufragé nu comme un ver; puis de remplacer ses haillons humides par un habillement sec et chaud. Ce qu'on avait trouvé de mieux à cet usage était un costume de mousse, en bon gros drap , sans parler de la chemise écrue dont
l'aspérité devait produire à la peau une révulsion plus sûre que ne l'eussent pu faire les meilleurs ciliées du moyen âge.
Jean -Marie était charmant à voir. Sa grande chevelure blonde , lustrée encore par l'eau de mer, se collait en larges bandes sur des joues blanches et ruisselantes de larmes. Cette tête à la Rubens donnait au vêtement du corps un démenti formel; car si les enfans ainsi habillés pleurent parfois, ils ne pleurent pas de cette manière : vous les voyez pleurer pour un coup de corde , pour un coup de pied, pour un coup de poing jvous les voyez pleurer de douleur physique, ou de rage ou de vengeance ; mais de chagrin , jamais.
Aussi Surcouf restait-il muet à entendre sortir de cette forme de mousse un cri déchirant et sans cesse répété : Elle est morte ! Enfin, comme une scène de cette nature ne pouvait long-temps se prolonger en tel heu , le capitaine se jeta sur une chaise; et attirant l'enfant à lui :
— Mon garçon, dit-il, tu as de bon sang dans les veines; tu dois être un homme, et je t'y aiderai. Reste à mon bord : tu étais mousse sur un méchant bateau , sois mousse sur un vaillant navire ; tu as déjà l'habit, et c'est Surcoufqui t'apprendra le métier. Crois-moi, c'est ta fortune qui t'a conduit ici.
Vn relevant les yeux , Jean-Marie reconnut l'homme an soufflet : il frémit. Cependant, en face de lui était un miroir et ses regards le rencontrèrent; il se vit là comme il s'était long-temps rêvé, comme il ne s'était jamais vu. Une chemise! une veste! un pantalon! du drap! Puis il aperçut la toile usée qui recouvrait Caëric de bas en haut, sa culotte plissée et ses guêtres, et sa grasse ceinture de cuir ; un mouvement d'orgueil le saisit et il dressa la tète.
— Par Dieu , s'écria le docteur ;, ce sera le plus joli mousse du bord; il n'y a en lui qu'une seule chose qui jure, capitaine, et nous allons y mettre ordre...
Ce disant , il tira de sa tronsse une luisante paire de ciseaux, et deux secondes suffirent h faucher les longs cheveux bas-bretons.
Caëric prit les siens à deux mains, craignant la même injure, car c'en était une à ses yeux que l'écourtement de cette parure naturelle léguée à l'Armoricain par ses ancêtres, et que n'ontpu changer les siècles qui nous séparent de Clodion. Mieux eût été à Caëric de quitter son nom d'homme que d'abandonner le mantelet noir et onduleux dont ses épaules s'ombrageaient dès l'enfance.
Sa terreur inspira le chirurgien, gros plaisant , quêteur de bonnes occasions de rire , et, les ciseaux en l'air, il s'avança vers cette figure crispée.
— Monsieur, Monsieur, je ne suis pas mousse, moi; je demande seulement qu'on me débarque.
Et Caëric recula de trois pas.
— Mon ami, nous n'avons point le temps de vous conduire à terre : le navire marche ; il
faudra bien vous employer ici à quelque cliose, ne fût-ce que comme infirmier près de moi; et Ton ne garde pas d'aussi longs cheveux à bord.
Le chirurgien marchait , brandissant ses terribles armes. Caëric était plaqué à la cloison ; à force de reculer, il s'était enlevé tout moyen de retraite. Les coudes hauts , il défendait sa nuque, criant à pleine voix:
— Monsieur le chirurgien!... Capitaine!... Messieurs, je ne suis qu'un pauvre pêcheur: à quoi puis-je vous servir! Débarquez-moi, au nom de la bonne madame sainte Anne!
Mais son jovial ennemi , maître du terrain, introduisait déjà les deux lames d'acier sous les mains tremblantes dont le patron avait voulu faire un rempart , lorsqu'un objet en saillie, s'élevant du corps de la place, vint suspendre ce vif assaut.
— Que diable est ceci?... dit le docteur. La position des bras de Caëric avait entr'ou-
vert sa veste, et le bec pointu de sa bom-^
barde (i) , cachée dans une poche de côté, se découvrait à chaque sursaut du musicien assiégé.
— Oh! cette fois , docteur, dit vivement Surcouf , vous allez le laisser tranquille. Un hautbois, vrai Dieu! mais c'est justement ce qui nous manque. Il faut toujours , docteur, de la musique à bord, ne fût-ce qu'un bignou. Rien ne repose un équipage fatigué comme la danse par le premier beau temps. . . Un hautbois!... Jamais il ne pouvait venir plus à propos! Quel est ton nom?
— Caëric, monsieur le capitaine.
— Eh bien donc , maître Caëric , tu seras notre chef d'orchestre. Bien payé, bien nourri, bien nippé, tu n'auras qu'à dormir en espérant le calme, et à faire sauter nos
(i) La bombarde est un hautbois plus petit de moitié que ceux qui sont en usage partout ailleurs qu'en Basse-Bretagne.
gens quand on te le dira. Garde tes cheveux et va faire un tour à la cambuse.
L'enrôlement était achevé. Caëric voulut répliquer, et attendu que Surcouf ne souffrait guères l'emploi de la conjonction mais , le digne musicien se trouva en un clin d'oeil hors de la chambre, très peu fixé sur la manière dont il en était sorti.
Gilbert, le rubicond maître d'équipage, fut mandé.
— Voici, lui dit le capitaine, un mousse que je vous recommande. Je veux qu'il fasse son service, mais je ne veux pas qu'il soit tourmenté ; veillez-y , prenez soin de lui, et faites-en un brave matelot. Va, mon garçon.
Sur quoi Gilbert regagna le pont , suivi de Jean-Marie; le sifflet d'argent rassembla l'équipage.
— Oh ça , vous autres, je vous amène un petit que le capitaine vient de me remettre. Il entend qu'on ne le moleste pas, parce que
c'est tout jeune , et qu'il s'y intéresse. Qu'on se rappelle donc que le premier mauvais farceur aura affaire à moi... Quant à vous, ajoula-t-il en se tournant du côté de deux mousses plus âgés qui ricanaient assez haut, songez qu'à la première bêtise, il y a tout prés d'ici des hâlc-bas de foc qui ne sont pas faits pour les chiens...
Sans nous arrêter à l'effet de cette harangue , sachons seulement que le vent vint à fraîchir, que tout le monde se mit à la besogne, et que le brick ne tarda pas à filer dix nœuds.
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SuRCOUF allait dans l'Inde; aussi ne fut-il pas trop contrarié par l'apparition de deux frégates anglaises qui le forcèrent d'entrer à Lorient, où de précieux renseignemens lui seraient offerts.
Vous qui n'avez pas vu Lorient, allez-y
78 — l)icn vite, pour noter un spectacle unique, celui (Je la plus jolie et en même temps de la plus triste ville de France. Vous admirerez ces rues tirées au cordeau; ce port élégant, cette svelte tour des Signaux, ce magnifique bassin de radoub, cette hardie cale couverte, et le beau cours Chazelles qui devient plus beau chaque année , et aussi la ligne imposante des maisons du quai marchand ; mais vous soupirerez en comptant les brins d'herbe qui entourent chaque pavé ; ce sera pour vous l'effet d'une orpheline en deuil : cent années, c'est à peine l'enfance d'une ville.
Lorient est la Versailles marine. A Versailles rendez Louis XIV, à Lorient la compagnie des Indes, et voilà deux cités brillantes , pompeuses, sans longues nuits, avec de trop courtes journées; les gais repas, les bals sans fin , l'or, les toilettes , les amours, le luxe de l'opulence, qui jette l'aisance à la pauvreté , tout cela va renaître avec son cortège enchanteur. Ici les carrosses à six che-
vaux , chargés de pages et d'armoiries , les trophées de la Hollande , les cliasses royales, la belle Lavallière, le mouvement improvisé d'une naissante capitale; là un port encombré, des chantiers retentissans, les riches vaisseaux de Madras et de l'Ile-de-France arrivant avec leurs trésors, les fortunes subites, les comptoirs remplis Louis XIV est mort et la
compagnie des Indes n'est plus.
Elle existait encore peu de temps avant que notre brick vint mouiller dans la rade. Lorien t restait ce qu'est un banquier ruiné d'hier, et qui ne veut pas le publier demain par une rupture trop prompte avec son éclat habituel.
Lorient était encore animé; on y riait, on s'y amusait; on n'y médisait point trop. Joignez à cela que la salle de spectacle ne regardait pas tristement, comme aujourd'hui , la plus maussade église du globe, et qu'il s'y trouvait déjà d'aimables jeunes filles comme celle dont, plus tard, mon meilleur ami a fait
sa femme , d'après mon conseil , que je suis loin de regretter.
C'était donc une honorable relâche. Surcouf , dès que le coup de canon de diane eût éclairé les flancs moisis du Stationnaire , fit affaler la yole du couronnement , et se rendit à terre. Jean-Marie fut de ceux qu'il embarqua. Le pauvre enfant se trouvait triste , et le capitaine , qui n'était pas dur à la façon des marins de vaudeville , voulut lui donner l'occasion de se distraire. Il reçut ordre , en descendant à la Cale-Ory, d'être au quai à quatre heures du soir pour retourner à bord.
Le mousse ébahi avait parcouru la riante place d'armes, située en face de l'hôtel qui fut depuis la préfecture maritime ; ses yeux n'étaient pas assez grands pour contempler les kiosques et les jardins suspendus dont cette place était bordée ; Concarneau s'effaça surtout de sa mémoire lorsqu'il traversa la rue du port, éblouissante de boutiques, de magasins , d'uniformes detoutescouleurs;les gentils aspirans, les dra-
gons rouges , les eaiionniers , les commandans de fraîche date, s'y croisaient devant lui comme les figures d'une lanterne magique. Sa stupéfaction fut troublée par un mot :
— Mousse !
Il se retourna.
C'était une bande de hardis petits coquins, à peu près de son âge , qui forma cercle autour de lui. Ils appartenaient visiblement à la classe aisée. L'un d'eux le frappa sur l'épaule :
— Es-tu de Lorient?
— Non.
— Est- on bien à ton bord?
— Oui.
Jean-Marie n'était pas causeui". L'habitude de la mendicité l'avait rendu timide, et son nouveau costume le rendait fier. Le mélange de ces deux dispositions d'esprit jetait sur son visage une teinte pourpre dont il était difficile d'apprécier la vraie cause. Les questions
— 8i> continuèrent, mais fl'unc façon moins dégagée. Ce fut un second orateur qui prit la parole.
— C'est que, voyez-vous, Louis a aussi envie d'être mousse, et nous serions bien aises de savoir un peu ce qu'il en est.
— Oh! je n'ai besoin de rien savoir, reprit le premier qui avait parlé; 'f ai Jilé ce matin
de la maison et je n'y rentrerai pas Ton
navire est-il en rade?
— Oui,
— Y retournes-tu maintenant?
— Non.
Ces oui et ces ?ion , tombant comme des marteaux , commençaient à impatienter M. Louis, personnage de douze ans, qui s'était fait renvoyer de toutes les écoles de la ville, et qui s'en réjouissait chaque jour sur la Pôve, en volant les pommes des marchandes et en rossant ses amis.
Mais le conciliateur, qui s'était déjà interposé e«tre les interrogations hautaines de
Louis et les brèves réponses du mousse , se hâta de raccorder les choses.
— Ge n'est pas dans la rue qu'on peut taire connaissance. Allons au café! n'est-ce pas, vous autres?
— Oui , oui, au café ! répétèrent toutes les petites voix flûtées.
On prit Jean-Marie par les deux bras, et il se laissa faire.
Le sieur Louis avait trouvé sur la cheminée de son papa quelque monnaie blanche qui traînait; par esprit d'ordre il l'avait placée dans sa poche , ce que savait très bien son camarade le conciliateur. Aussi, ce digne conseiller n'avait-il fait arrêter la bande devant le mousse inconnu, sous prétexte d'informations , que pour amener convenablement une partie de cidre, de punch et de gâteaux.
— Est-ce que tu as de l'argent? lui dit un des enfans après le premier temps de course.
— Tais-toi donc, bête!
Et il montra Louis du coin de l'œil.
— Ah! bon!
Cette troupe joyeuse entra bruyamment dans un café borgne , sur la place de la Liberté. Jean-Marie seul avait l'air honteux.
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