L/V PETITE ORGIE
— Des biscuits! — Des chevrettes ! — Des macarons ! — Du punch ! — Du beurre !
Des huîtres ! — Des crêpes ! — Du café
Le garçon n'y comprenait rien.
La table de marbre , aux pieds inégaux , cahotait sous les poings de tous ces petits
drplps dans le cabinet du premier étage, où ils étaient montés. Ils se donnaient une contenance d'habitude là où ils étaient fort novices, prenant le tapage pour brevet d'aplomb. Quel jeune homme ne se rappelle ces premières réunions de convives imberbes, dans lesquelles le plus bruyant a le dé ? C'est plaisir de voir comme quoi l'esprit consiste alors à casser les glaces du restaurant , à lancer une bouteille par la fenêtre , à jouer les mousquetaires , le tout de peur qu'il ne soit dit au comptoir : « Voilà des enfans qui viennent de leur collège ! » Vanité de seize ans , que les sots conservent plus lard.
Celle-là régnait précisément dans les tètes de nos petits amis, excepté dans une. Jean- Marie se tenait debout , son chapeau de cuir à la main , tout aussi assourdi que le garçon qui s'était présenté pour servir. Cependant il lui fallut bientôt sortir de cette attitude.
, — Et toi, mousse, que veux-tu? — Dis
donc ce que tu veux: — Allons, loti ^oùt?
— Demande aussi
Chacun le tirait, le poussait; le sang lui montait à la tcte. Louis s'avança.
— Ah ça, sacredieu, est-ce que tu es muet?
— Oh bah ! c'est un imbécille i dit un petit criard, jaune et maigre, à l'œil hargneux; nous avons été bien bêtes d'amener cet animal-là ; il faut le mettre à la porte !
Jean-Marie vit la chambre tourner autour de lui; la table, le garçon, les chaises, les enfans, tout cela traçait des cercles rapides et flottansqui se perdirent dans un brouillard où il se jeta en vrai aveugle. Les lieux, les choses et les êtres ne reprirent leur place que par un grand bruit dont ses oreilles furent frappées. C'était l'exclamation générale produite par la chute lointaine du petit jaune , que le mousse avait lancé à six pas d'un vigoureux coup de pied. Son exploit, presque involontaire , lui concilia tous les suffrages ,
ceux siiiLoiit de Louis, admirateur passiouné des bonnes raisons, et qui ne s'attendait pas à celle-là.
— Bravo I s'écria-t-il , voila répondre 1 Nous serons camarades ! Mais il faut que tu dises ton goût. Tout le monde a parlé ici : à ton tour! Voyons, que veux-tu?
— Eh bien i dit Jean-Marie tout animé , l'œil en feu , fier de la première victoire qu'il
eût remportée dans sa vie; eh bien! du
lard!
Ce fut un éclat de rire universel.
Le petit jaune , qui se relevait confus , trouva , dans ce grossier vœu d'un pauvre paysan accoutumé au pain sec, la revanche de sa mésaventure. Il rit plus fort que les autres , d'un rire plus moqueur , et gagna le bout de la table , se tenant pour vengé. Vous connaissez de ces natures-là.
Cependant le garçon , sa serviette au bras, ne pouvait rester toujours la bouche ouverte. Le son argentin^, pauti du gousset de Louis,
— S!) qui Taisait arrogarnmciit sonner ses écus (l'une minute h l'autre , l'assura que le repas serait payé, et il prit un parti sage, celui d'apporter tout ce qui se trouvait dans le café. Bierre , cidre, liqueurs, fromage, friandises, tout, jusqu'à du lait; il en couvrit la table. Quelle joie!
Le beau pillage ! A celui-ci les massepains, à l'autre les amandes ; une demi-douzaine de mains se heurtent dans la même assiette, pour ne rien saisir; tout se brise ou s'écrase dans
cette mêlée de doigts C'est un carnage de
pâtisseries, un émiettement subit; le plus adroit, avec ses joues gonflées de deux biscuits , escamote lestement un quartier de tourte que ses deux voisins lui arrachent à la volée ; le petit jaune ramasse ce qui tombe et en tire bon parti ; Louis renverse les verres et les bouteilles, voulant tout prendre à la fois, et lâchant tout à mesure ; le conciliateur cherche à appaiser ce tumulte , après avoir bourré ses poches. Jean-Marie seul s'adresse
au pain et au beurre , et leur fait rude guerre, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans le désastre général.
Quand enlin la table ne présenta plus qu'une cohue d'assiettes vides , demi-brisées, formant archipel dans une mer de cidre , de lait et d'eau-de-vie , le silence s'établit un peu.
— Dis donc , Eugène , est-ce que nous n'avons pas demandé du punch ?
— Si , pardieu , et j'espère bien qu'on va l'apporter.
— C'est égal, il y a encore du vin ici.
Allons, mousse, à ta santé, et causons!
Est-ce vrai qu'on bat beaucoup les mousses ?
— Ma foi , dit Jean-Marie apr-ès avoir avalé une énorme rasade , je ne m'en suis pas encore aperçu.
— Ton capitaine est -il bon enfant?
— Dameî je ne peux pas dire le contraire.
— Est-ce difficile de monter sur les mâts? Jean-Marie se frotta les reins, en souvenir
de sa chute sur le pont du Saint-Corcntin. Mais comme il venait de vider un second verre, il se redressa gaillardement :
— Bah î ce n'est rien du tout !
Le punch apparut; le punch, avec sa pétillante couronne de flammes et son collier
d'azur Un long chorus signala son entrée.
Eugène saisit la cuiller et commença ce mouvement de va-et-viefit qui produit une ardente cascade, spectacle féerique pour tous ces jeunes yeux qui ne l'avaient jamais contemplé si à l'aise.
- — Oh ! que c'est joli !... Prends garde , tu vas laisser éteindre !
— Sois tranquille ! Tu vois bien que ça monte toujours.
— Mais, dit Jean-Marie, est-ce que c'est pour boire ?
— Pourquoi diable donc ? répliqua Louis.
— Ça doit furieusement brûler la langue! On rit à toul briser. Pendant l'accès de
gaieté, ic petit jaune souffla sournoisement sur
le bol, et la flamme s'évanouit C'était un
méchant être !
— Ah !.. . C'est fini ! dit tout le monde d'un accent triste.
— Allons, allons, les verres! A toi, mousse, mon ami, et à la santé de notre capitaine!
— Ah çà , Louis , tu es donc bien décidé , dit Eugène.
— Tiens , pardieu , ne vaut-il pas mieux s'embarquer que d'aller pourrir à l'école , à se barbouiller les doigts d'encre, et à se fourrer dans la tête un tas de bêtises qui sont plus ennuyeuses que le catéchisme ? Je veux être marin, moi; j'irai dans les colonies, où est mon oncle , où l'on fait une vie du diable ; j'aurai des esclaves et des palanquins; j'aurai des maîtresses, sacredieu, que vous en serez encore à faire des pensums, comme des morveux que vous êtes N'est-ce pas, mousse,
camarade? A nous J'en suis toujours.
— Et vous serez diablement sots quand vous me verrez revenir avec deux grosses épaulettes et un habit brodé , descendant de mon vaisseau à trois ponts , et que tous les factionnaires me présenteront les armes
— Et à moi aussi ! cria Jean-Marie en
faisant un bond; je serai capitaine je
serai
Le pauvre enfant fut obligé de se rasseoir : il n'y voyait plus clair. L'eau limpide qu'il buvait depuis sa naissance n'avait pas préparé son cerveau à la vapeur embrasée qui y tournoyait dans cet instant. Son affaissement fut le signal de longues railleries ; les cris achevèrent de troubler ces jeunes têtes ; bientôt ce fut un désordre si menaçant pour le mobilier , que le maître du café , montant avec son monde, se fit payer de force, et poussa dans la rue la respectable compagnie.
A peine dehors , ces bambins, subissant l'influence du grand air, perdirent le peu de raison qui leurVestait ; de sorte qu'après mille
injures aux passans, ils furent souffletés d'importance, et ramenés par les oreilles dans leurs familles respectives. La bonne journée!
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VF, UETARU.
Louis qui , en termes de marine -, portait mieux la voile que les autres, et qui était d'ailleurs dominé par une idée fixe, avait saisi le bras de Jean-Marie et l'entraînait du côté du quai, tandis que la bande s'éparpillait sur la place comme un essaim d'abeilles En passant de-
vant la Congrégation, il cntendir sonner l'horloge.
— Dépêchons - nous , dit-il à son compagnon, voilà cinq heures et il est temps que tu me conduises à bord.
il vint à Jean-Marie une idée confuse qui le força de s'arrêter. Après un pénible travail d'esprit, il se souvint que le capitaine lui avait recommandé de se trouver sur la Cale- Ory à quatre heures.
— Cinq! s'écria-t-il, as-tu bien compté?
— Ah çà, tu crois peut-être que je vois ou que j'entends double! Ce n'est pas un méchant verre de punch qui me fera chavirer comme ces petits nigauds qui ne tiennent plus debout... Tiens, écoute l'horloge du port — Deux... trois... quatre... et cinq.
— Moi je n'ai compté que trois, dit pesamment le mousse.
— Attends, attends, répliquaLouis, je m'en vais te remettre les nombres dans la tête...
Et aussitôt, serrant fortement le bras de Jean-Marie sous le sien, il commença un élan de galop que le pauvre mousse fut obligé de suivre, tantôt sur les pieds , tantôt sur les genoux , essoufflé, aveugle , sourd , ne sentant plus de la vie qu'un tourbillon d'air frais où volait son visage. Cette rapide translation se termina au bout de la rue Batelière, et Jean-Marie reprit haleine sur un banc du quai.
—Eh bien! cela va-t-il mieux, maintenant? Voyons, tourne-toi un peu le nez au vent.
Louis, ayant orienté son camarade, courut à la cale pour y fréter un canot. Il s'aperçut en faisant prix que le maître du café lui avait honnêtement laissé une pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Il avait cru pouvoir faire le tour du monde avec l'argent du papa, et se trouva bien désappointé.
— C'est bon , dit-il , quand je reviendrai à Lorient avec mon vaisseau , j'aurai encore un compte à régler avec ce gueux-1;
Toutefois, comme ce reste était suffisant pour traverser la rade , il revint chercher Jean-Marie, qui commençait à dormir, et le plaça sur un banc du canot.
— Est-ce au Port-Louis que nous allons? dit le patron.
— Non, dit Louis; c'est à bord du
Comment s'appelle ton navire?
Si le mousse l'avait jamais su , il l'aurait sans doute oublié dans ce moment. Cependant la brise qui s'élevait, jouant dans ses cheveux, et rafraîchissant son front, parut rendre quelque ressort à ses idées; il se souleva en montrant du doigt un brick dont la mâture élancée apparaissait au-delà de l'île Saint-Michel.
La mer était pleine ; on passa pardessus les vases , et les deux canotiers^ profitant du vent , abandonnèrent leurs avirons pour gréer les mâts. Ce qui fit que l'on put discourii".
— Voilà un jeune homme qui rentre bien tard à bord, dit le patron.
— C'est pour cela , répliqua Louis, que vous le voyez si abattu. Le capitaine lui avait donné jusqu'à quatre heures, et il a pris jusqu'à cinq. Dites donc , vous qui devez vous y connaître , qu'est-ce qu'il peut lui arriver pour cela?
— Bah ! fit le vieux canotier , une misère. Il en sera quitte avec une quinzaine de coups de corde.
Jean-Marie faillit tomber à l'eau. Ces dernières paroles l'avaient fait sauter, et il lui avait semblé revoir M. Talec. Cette secousse donnée à son cerveau le remit complètement dans l'état naturel.
— Quinze coups de corde , Monsieur, s'écria-t-il, pour une heure de retard!
— C'est grand'chose vraiment , dit le patron; l'affaire d'une minute.
— Monsieur, dit Louis, la corde est-elle
— Comme mon doigt. Mais encore une fois, ce n'est rien. On vous couche sur les haubans à plat ventre, voyez-vous bien, comme ça... les bras étendus ; on vous attache... Quand on veut que les choses soient bien faites, on trempe la garcette dans de la saumure... Ça pique un peu... et puis alors, on la balance en l'air, et puis vlan... une 5 vlan... deux; et ainsi de suite. Ce n'est rien.
Louis écoutait en silence, puis se retournait souvent et regardait la ville.
— Dis donc , crois-tu qu'on nous reçoive ce soir?... Si nous revenions à Lorient, demain
— Ah dam, mes petits amis , dit le patron, il n'y a pas moyen. Je suis du Port-Louis et ma femme m'attend.
On n'avait plus qu'une bordée à courir pour atteindre le brick. Louis était rêveur; les dents de Jean-Marie claquaient comme des castagnettes. Le navire se dessinait de face, avec ses formes hardies, ses fines ver-
gués, et ses agrès enlacés, au travers desquels la teinte violette du crépuscule figurait mille vitraux gothiques. Bientôt se déploya la rangée de canons... A cette vue Louis se leva , et frappant du pied :
— Au diable la peur! dit-il ; quandon veut être marin ce n'est pas devant une garcette qu'il faut s'arrêter. C'est si beau d'être là-dessus! Tiens, mousse, regarde, y a-t-il rien de joli comme un navire ! Vois-tu les canons. . . Quand nous tirerons sur les Anglais ! Allons , ne crains rien ; c'est moi , par Dieu, qui ferai tes excuses ; je parlerai au capitaine, je lui ferai entendre raison , et après tout , si c'est un butor, tu en seras quitte pour empocher tes quinze coups de corde ; nous n'en mourrons pas.
Le canot accosta par bâbord. Louis tira sa pièce de vingt-quatre sols, et la remettant avec dignité au patron :
— Tenez, lui dit-il, mon brave homme, et songez bien que vous avez embarqué un amiral...
Puis il saisit bravement les tireveillcs et, en trois sauts , fut sur le pont.
Jean-Marie s'y trouva aussi , mais la tête basse , et fort peu en harmonie de pensées avec son guide. Gilbert, le maître d'équipage , s'approcha :
— Ah! c'est ainsi que nous débutons!
Une heure et demie de retard , pour le premier jour!
— Capitaine, dit Louis en se plaçant devant le mousse , c'est moi qui
— Je ne suis pas capitaine, d'abord. Et ensuite je te demanderai qui tu es, toi?
— Je suis mousse.
— A quel bord ?
A celui-ci. "''•«'^'- '-'>^ "
Et depuis quand , donc?
Depuis que j'y ai mis le pied.
— Quel diable de petit fou!... Je vais te faire mettre à terre tout-à-l'heure ; mais j'ai d'abord à m'occuper d'une autre affaire.
Il se retourna vers Jean-Marie.
— Tl faut que tu apppennes , garçon , que la discipline s'observe ici. Le capitaine t'a recommandé , c'est fort bien ; mais il aime qu'on fasse son service, et il serait fâché s'il apprenait qu'on t'a laissé manquer au tien. Donc, entre ses bontés et un bout de filin, tu auras à choisir ; et je vais te mettre à même d'étabhr la comparaison.
— Maître Gilbert , s'écria Jean - Marie , pardon pour cette fois. Il n'y a pas de ma faute
— Non, reprit Louis , c'est de la mienne. S'il y a des coups de corde à recevoir , je les prends. Je suis mousse , j'ai le droit d'être battu. Tapez , maître Gilbert , tapez , sacredieu , je compterai tout haut.
— Avez-vous vu un petit marsouin comme ça!
— C'est matelot dans l'ame ! . . . dit un timonnier.
Jean-Marie, électrisé par l'exemple du camarade , quitta son attitude pantoise et ne
voulut pas être au-dessous de la circonstance.
— Eh bien! dit-il, maître Gilbert, c'est vrai , je mérite d'être puni ; mais en revanche, je vous ai amené un mousse qui en vaut deux comme moi. Ainsi , il n'y a que des remercimens à me faire
— C'est ça, vraiment! dit Gilbert; voilà un mémoire en règle !... Nous verrons si le
capitaine y mettra son acquit Il couche à
terre ; je veux bien remettre à demain cette partie-là. En attendant, fourrez-moi cette paire de drôles dans la cale, où ils feront leurs réflexions jusqu'au jour.
Je ne m'arrêterai pas à dire au lecteur comment il fut impossible à Surcouf de renvoyer Louis à sa famille ; comment l'audacieux enfant se cacha dans tous les coins du navire , séduisit l'équipage par l'entêtement de sa vo-
cation , et gagna , sans se décourager, le moment où il fallut lever l'ancre ; comment enfin Jean-Marie , après avoir échappé aux dures admonitions de maître Gilbert, se trouva heureux de garder son nouvel ami. Toutes ces choses arrivèrent. Je dirai seulement que le voyage fut dur à Caëric le hautbois, consigné à bord pendant le séjour de la rade, triste prisonnier destiné à la joie des autres. Il fit danser les matelots devant les belles îles Canaries , sous le soleil étincelant de l'équateur, au reflet des nuits étoilées dont s'illumine l'Océan indien , alors que la bonite et la dorade tracent leurs cercles de rubis et de saphirs sur le phosphore des flots... Et toujours isolé en face de ces pompeux spectacles , les airs bretons lui rappelaient la Bretagne, le pays aux nuages sombres, aux vents froids, et aux noirs rochers,... le pays!