‹ Le mousseChapitre 7 sur 17 · LA COMMISSION · texte numérisé non relu

LA COMMISSION

L'Ile-de-France était alors un gai séjour. Riche etpuissante, peuplée de \éiitablesFrançais qui ont gardé le cœur national , tout sujets qu'ils soient aujourd'hui de l'Angleterre, cette noble colonie servait de centre aux hardies entreprises de notre marine. La colos-

sale puissance de Londres venait échouer contre ce roc perdu d'où partirent tant de héros , dignes émules de la chevalerie de roman, qui eussent étonné le moyen âge. Ombres illustres et oubliées des Pinaud , des Robert, des Dutertre, des Grassins, des Le Même , de vous surtout immortels Lhermite et Surcouf , là fut votre théâtre de gloire ! Si le souvenir de vos triomphes est enseveli dans les lointaines contrées où vous avez fait un si grand nom à la France, ne l'accusez pas, cette patrie!... Elle ruisselait alors de sang, on y essayait la répubhque des collèges , on y prenait la toge; puis l'Europe entière débordait sur nous; les victoires et les défaites se pressaient : Custine à Mayence , Bonaparte à Arcole; un jour la chute de la Gironde , le lendemain thermidor... Vous étiez, vous, intrépides qui preniez des vaisseaux de ligne avec vingt hommes, a cinq mille lieues de cette mêlée d'événemens : pouvait-on penser à vous? A peine si chacun avait le loisir de

penser à soi. Mais le temps est venu où les parts se font. La vôtre sera large et digne de vos prouesses.

A l'époque de l'histoire que je raconte, la rade de l'Ile-de-France était couverte de nombreux navires envoyés par le gouvernement. Les frégates la Cybèle et la Prudente^ la corvette le Brûle-Gueule (i), le brick le Coureur^ s'y confondaient avec la foule des corsaires du commerce. Les négocians comptaient l'or par tonneaux, les marins dissipaient joyeusement leurs parts de prise 5 c'était une continuelle action d'arrivées et de départs, une nuée d'ouvriers, de nègres plians sous le faix, d'agaçantes mulâtresses, de fous jeunes gens; c'étaient les jours gras dans un arsenal, où la vie se passait à la hâte entre un souper et un abordage. Plus loin, en quittant les côtes, d'opulentes habitations, pleines

( i) Cette corvette est célèbre par sa fin malheureuse. Elle se perdit en 1796.

de luxe et de repos , calmes abris de la famille créole ; les montagnes, les torrens, les champs de cannes, les bananiers et tout ce qui a été trop souvent et trop bien décrit pour qu'on essaie ici de le décrire.

Dans cette partie de l'île , à la fraîcheur de la salle basse d'une habitation, une petite fille aux grands yeux bleus , la tête couverte d'un vaste chapeau de paille, causait avec un jeune garçon qui, je dois le dire, paraissait peu à l'aise devant son interlocutrice. Il faut vous prévenir que c'était le mousse Jean-Marie, fort embarrassé dans ce bel appartement où il marchait avec plus de précaution que sur les barres de perroquet. Jamais il n'avait parlé de si prés à une demoiselle , et il se troublait d'autant plus qu'il était plus harcelé de questions; sur l'Europe, sur la France, sur la Bretagne , sur la traversée , sur son capitaine , sur Louis rien ne finissait.

Pour expliquer comment se trouvait engagée cette conversation mal assortie, je dois

rappeler au lecteur que Louis avait h l'Ile-de- France un oncle qu'il se promettait bien de voir.

La veille même de l'arrivée au mouillage, le brave enfant fut blessé par une bouline qui, en se rompant, lui fouetta la jambe. Il fallut donc renoncer au plaisir de visiter l'habitation, d'y rester, peut-être; d'y recevoir, en tout cas, un bon accueil, et surtout d'y goûter les délices tant rêvés pendant les grands coups de mer du cap de Bonne-Espérance. Fatigues, veilles, souffrances, périls, allaient s'oublier... Force est de restera bord en compagnie du chirurgien. Louis voulut pourtant n'être pas venu si près d'une partie (le sa famille sans donner au moins de ses nouvelles, ni sans tirer quelque parti de la parenté. C'était un garçon de ressources, et qui, au fond du pire, cherchait toujours le mieux. Donc, ce qu'il imagina, tout couché qu'il était, et jurant d'assez belle manière, fut d'écrire une lettre bien bâtie, et d'éxpé-

dier JeaM-Marie en courrier. H recommença trois fois son ©pitre et s'arrêta enfin , glorieux comme Sosie , à la rédaction suivante :

(( Mon cher oncle ,

« Je suis, votre neveu. J'arrive de Lorient « pour vous voir. Papa et maman se portent « bien et m.'ont chargé de vous faire leurs « complimens. Moi , je suis malheureusement u malade , et je ne pourrai me rendre chez u vous que quand je serai guéri. Mon ami, u qui est un marin comme moi , vous contera (( notre voyage et ma tendresse pour vous ; (( car j'espère bien que vous aurez la bonté (( d'envoyer de l'argent à un neveu qui a (( l'honneur d'être,

(( Mon cher oncle ,

(( Votre neveu,

« Louis P***. »

Il ne fut pas difficile à Jean-Marie d'obte-

nir une permission de départ : le brick avait beaucoup souffert pendant la traversée , et Surcouf venait de le vendre ; de sorte que l'équipage fut congédié , les mousses comme le reste. Le nôtre , peu inquiet de son avenir, et plus occupé du bonheur qu'il se promettait à voir des sauvages, s'était mis en route après avoir demandé son chemin. Il savait d'ailleurs le bon cœur du capitaine et se voyait sûr d'embarquer à la première occasion. Bel âge que celui-là, auquel nou5 ne pensons guère à ce que vaut la somme de douze heures , perdue journellement en projets, en vœux, en haines! perdue aussi en amours, pour presque tous les hommes; car c'est trop souvent la perdre que l'employer ainsi à se mettre bientôt des rides au front , à tuer des illusions de livres , à souffler sur les beaux palais de vapeurs qu'on a construits au sortir de l'école , alors que tout est frais , que l'air du monde est embaumé, que Florian est le grand peintre !

— IIG —

Au milieu de l'embarras où se trouvait Jcau-^Iarie, eu têto-à-tète avec la petite créole, arriva M. Millin. C'était le maître de la maison. Vêtu à cette façon légère, qui est la mode aisée du pays, M. Millin revenait d'une visite aux environs , suivi de sa lille nouvellement mariée, et de M. Gériot, l'heu- -eux mari de cette belle personne.

— Papa, papa, voici un mousse qui nous apporte des nouvelles de mon cousin Louis.

— Qu'est - ce , dit M. Millin , que ce Louis ?

— Mais, c'est mon cousin, papa"

Donnez donc votre lettre, vous. Monsieur, pour que papa lise.

Jean-Marie était rouge comme un bâton de cire à cacheter, et il n'eût pas réussi à tirer la lettre de sa poche , si la petite iille n'eijt fait la moitié de cette besogne. Vous auriez eu plaisir à le voir, paré de ce joli incarnat, iond radieux où ses traits, naturell(Mnent graves, se dessinaient a\

ec

plus de netteté. Tandis (jne M. Millin lisait, sa fille ainée s'approcha du mousse :

— D'où étes-vous , petit?

— De Concarneau , IMademoiselle.

— C'est Madame, qu'il faut dire, interrompit la jeune sœur.

— De Concarneau, Madame, répéta Jean- Maiie en rougissant quelque peu plus.

Il eût voulu être bien loin. Le candidat à rÉcole polytechnique subissant son premier examen , ou bien encore le malade qui vient chez son docteur se résigner à l'expérience du stéthoscope pour s'assurer s'il est décidément phthisique, ne soulfrent pas de plus vives angoisses. Le pauvre enfant se sentait sans ressorts; chaque interrogation était un coup de pistolet, chacune de ses réponses lui faisant l'effet d'une blessure. Il avait de l'amour-propre : il élail Bas-F»r(^lon.

— Concarneau! s'écria le mari; dans quel pavs est cela ?

— Mais, c'est en Bretagne , dit la petite fille Vous ne savez pas?

— Comme te voilà savante, Antoinette!

répendit la sœur; qui donc t'apprend la géographie ?

M. Millin , qui avait lu et relu la lettre de Louis ;, non sans rire, prit une chaise, et faisant signe au mousse d'avancer :

— Mon ami, lui dit-il, tu viens donc de Lorient?

— Oui, Monsieur. (Il fut sur le point

de dire Madame.)

— Et mon neveu , que fait-il à bord?

— Monsieur, il est mousse.

— Mousse !... répéta tout le monde.

— Êtes-vous bien sur, dit M. Gériot, que ce soit votre neveu ?

— Oh! il ne prend pas un faux nom, c'est bien le fils de ma sœur; et quand je calcule répoqïie du mariage de Julie , elle peut avoir un enfant d'une douzaine d'années Mais,

dis, mon ami, Ion camarade est-il plus ancien que toi sur le navire?

— Oh! non, ^Monsieur, j'ai un jour de plus que lui.

Il releva les yeux et prononça ces mots d'un accent fier.

— Un jour ! cela compte ! Pas assez cependant pour qu'on ne se soit connu avant l'entrée au service. Où Louis s'est-il engagé ?

— ALoricnt, ^.îonsieur, et c'est moi qui l'ai conduit à bord.

— Tu le connaissais donc ?

— Non, Monsieur, je l'ai rencontré dans la rue.

— C'est un roman que cette histoire-là î

— Bon, répartit M. Gériot , ne vovez-vous pas que ce sont des contes ? Quelque mauvais sujet qui aura entendu parler de vous et qui s'empare du nom de votre famille... Mettezmoi ce drôle à la porte, et apprcncz-lui , pour qu'il aille le répéter , que les colons nr

sont pas des bctcs, comme on parait le croire en Europe , d'où il nous pleut tant d'intrigans.

De ponccau qu'il était , Jean-Marie devint blême. Cette menace de honteuse expulsion, à laquelle il fût demeuré insensible une année auparavant, lorsqu'il demandait l'aumône aux portes, lui frappa rudement le cœur sous sa veste mouillée des vagues de l'Océan. Il avait vu des hommes, et les plus énergiques ; il avait connu le danger; il avait entendu de nobles récits ; son capitaine aussi s'était plu à lui modeler l'ame 5 sa peau de mendiant était dépouillée, laissant souple et libre la poitrine d'un loyal garçon, habitué déjà, par son nouvel entourage , à voir la bassesse flétrie et l'injure réprimée sans retard. Aussi, fixa-t-il d'un œil de couleuvre l'interrupteur malavisé :

— Vous me prenez donc pour un menteur?

Le ton et la pose qui accompagnèrent

— !21 ces paroles plurent au vieux mailre de la maison. Ils plurent bien davantage à Antoinette, qui s'élança, légère comme une gazelle, sur les genoux de son père.

— Oh! non, papa, il ne ment point ; c'est si vilain de mentir, et regarde comme il est gentil! Si tu avais entendu, avant ton arrivée, comme il me parlait de ses voyages... Vois un peu, il m'a appris où était Concarneau , ce qu'ignorait ma sœur... Papa, il ne faut pas le chasser; ce pauvre garçon est fatigué, et je veux qu'il dine... Je veux qu'il m'apprenne encore bien des choses... Et puis il faut que je le mène courir dans le jardin.

— Pour le reposer? dit madame Gériot.

Folle!

— Nous aurons tout le temps d'éclaircir cette aventure, répliqua le père, en se levant après avoir embrassé Antoinette. J'ai affaire demain au Port-Louis, et nous verrons ce neveu. Jusque-là, gardons ton hôte, ma fille, puisque tu veux t't;n amuser. Chari'e-

toi donc de lui Faire les honneurs j et quand vous aurez bien causé , lu nous donneras ce soir une leçon de marine.

Antoinette prit lestement la main du mousse , et l'entraîna dans l'office , où le lait et le sucre et les fruits de toute sorte , depuis la grenade jusqu'à l'ananas, lui furent prodigués. Sa longue course et le chaud soleil l'avaient mis en vigoureuse disposition ; il y avait d'ailleurs là un répit gracieux à la cuisine salée du bord ; aussi dévorait-il avec silence^ ne refusant jamais , et prêt à recommencer toujours, comme la louve de Dante,

E dopo 1 pasto ha più famé che pria.

Ce long travail , qui avait d'abord égayé la jeune fille, tout enorgueillie de son début à être maîtresse de maison, l'ennuya bientôt, d'autant plus que ses questions restaient sans réponses, ou à peu près. Elle mil donc un terme au repas avec la même vivacité qui

- 12Ô — en avait réglé le début, et conduisit Jean- Marie au jardin.

La timidité du mousse n'avait pas été l'etlet d'une cause simple. C'était le produit de plusieurs sentimens confus, dont quelquesuns agissaient même sur son cœur à l'insu de son esprit. L'aspect d'Antoinette, de cette petite fille vive et rieuse, ne lui inspirait que la tristesse. S'il eût été d'un âge à s'interroger sur ses impressions, celle-là fût restée un problême.

Mais nous apportons en naissant un instinct moral qui supplée de bonne heure aux opérations métaphysiques, et qui, plus tard, les devance encore. C'est un geste, une inflexion de voix, souvent la vue fortuite d'un objet matériel, qui réveille en nous une longue série de souvenirs, et nous explique un état singulier de notre amc , dont, une minute plus tôt, nous ne pouvions nous rendre compte. Le chapeau de la jeune créole vini à tomber, emporté par le vent, au milieu

iVaur course dont elle régalait Jean-Marie. La légère paille se prêta d'ahord à tous les caprices de l'air; puis, tournant à terre comme une roue, elle sautait par saccades et semblait se dérober malicieusement à la poursuite du mousse. Celui-ci, courbé, les deux bras en avant, croyait toujours saisir le chapeau, qu'une nouvelle bouffée éloignait encore, aux grands éclats de rire d'Antoinette. Le jardin était traversé par un ruisseaH sur lequel on avait jeté un petit pont agreste, soutenu par deux piliers. Ce fut contre l'un d'eux que le chapeau s'arrêta, fixé par ses rubans que les jeux de l'eau venaient d'entortiller autour de la mince colonne de bois. Jean-Marie s'élança sur le pont et se mit à plat-ventre pour défaire l'amarrage et revenir enfin avec son trophée. Ainsi penché, la face à un pied de l'eau , il entendait le bruit du courant sans rien \oir du site d'alentour; une telle position devait lui rappeler la mer : le pont où le voilà étendu , c'csl une

barque; le pilier en est le gouvernail; ce chapeau qui y est accroché... Pauvre enfant! il se souvint de la coiffe d'Yvonne.

En relevant ses yeux baignés de larmes, il retrouva des traits bien chers : voilà le secret de son inexplicable tristesse. . . Antoinette ressemblait à la compagne d'enfance , à l'amie perdue.

Ses sanglots éclatèrent aux premières paroles de la jeune fille, devenue sérieuse et inquiète. Elle lui prit les mains et les serra.

— Pourquoi pleurez - vous ? dit-elle en pleurant elle-même.

— Ah, Mademoiselle, je pense à la seule personne qui m'ait aimé depuis que je suis au monde...

— Votre mère?

— Oh non!.. Est-ce que les mères nous aiment !

— Si elles nous aiment, bon Dieu:.. Vous n'en avez donc pas'. La mienne... ma bomic mère... elle est dans le ciel !

Antoinette s'assit au pied J'un oranger, ne pouvant plus rester debout ; sa douleur l'étouffait. Jean-Marie s'agenouilla devant elle. C'était un touchant tableau que celui de ces deux enfans qui sanglottaient ensemble, chacun au souvenir d'une mort.

— Pardon, pardon , Mademoiselle, s'écria le mousse, c'est moi qui vous fais du chagrm ; mais c'est vous aussi qui m'en avez fait d'abord. Vous ressemblez tant à celle que j'ai

quittée !

Elle est en Bretagne ? dit Antoinette , tenant encore son mouchoir sur ses yeux.

— Oui, en Bretagne... au fond de la baie..., répondit-il d'un air sombre. La voix lui manqua.

Pauvre garçon , comme il a bon cœur !

Antoinette l'embrassa. Ils restèrent longtemps immobiles, poussant, par intervalles, quelques longs soupirs ; puis, les yeux rouges et gonilés, ils regagnèrent lentement la maison au déclin du jour.

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