‹ Le mousseChapitre 8 sur 17 · LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE

M. MiLLiN était un riche colon. Il n'avait que deux filles, dont l'aînée, comme l'a vu le lecteur, était mariée à M. Gériot, jeune homme de l'ile. Tout ce qu'on pouvait dire de mieux sur le compte de M. Gériot, c'est qu'il aimait beaucoup sa femme ; du reste ,

fort ignorant, peu actif, et ne clierchanl guère à étendre ses idées au-delà du cercle de noirs, de plantations et de voisinages au centre duquel la nature l'avait placé. Madame Gériot , supérieure à son mari , voyait avec peine l'engourdissement de cette vie machinale. Née en Europe, elle avait conservé le désir de retourner dans son pays, et elle aurait voulu que ce désir fût partagé. A force de s'entendre dire qu'il fallait qu'un homme voyageât , le paisible créole s'était persuadé qu'il voulait réellement voyager lui-même, et l'embarras n'était plus que dans la peine de prendre une décision.

M. MiUin, veuf depuis deux années, idolâtre de ses enfans, surtout d'Antoinette, ne trouvait d'argumens contre un départ que lorsqu'il avait entrepris une nouvelle affaire ; vieille habitude dont il ne pouvait se débarrasser, au risque de compromettre In fortune la mieux établie. T^et intérieur était aussi

doux qu'on peut se le représenter avec de tels élémens. Si l'habitation était parfois bruyante , ce n'était jamais que par les éclats de joie d'Antoinette, jeune ame de ce monde isolé ; mais ses rires folâtres n'y trouvaient pas assez d'échos ; ce caractère animé s'était promptement saisi de dégoût à la lourde complaisance des petits nègres. Il lui eût fallu des camarades, des esprits à sa portée , et son père était encore le seul être qui fût avec elle en rapport d'âge et de cœur.

L'arrivée de Jean- Jiarie fut donc un événement pour la jeune fdle ; ce fut un bonheur quand elle eut distingué dans le nouveau venu cette profonde sensibilité qu'elle avait jusqu'ici vainement cherchée à l'entour; aussi se prit-elle d'une si violente amitié qu'il n'y eut pas moyen, dans la famille, de songer à calmer cet accès. Al. Villin voyant qu'il fallait ce mousse à sa fille , le lui donna comme on donne un joujou à son enfant ; et il ne lui fut pas possible de partir pour le Port-Louis sans

avoir la promesse que Jean- Marie reviendrait à l'habitation.

On se mit en route de bonne heure. Antoinette qui, la veille, brûlait d'impatience à l'idée de voir son cousin Louis, n'y pensait déjà plus. Elle était même décidée d'avance a le trouver désagréable, laid, ennuyeux; ce qu'elle voyait dans le voyage, c'était le retour , ce moment où elle pourrait à l'aise courir dans le jardin avec Jean-Marie , ou lui demander ses aventures, assis tous deux prés du ruisseau. M. Millin et son gendre causaient sucre et café, tandis que madame Gériot questionnait le mousse sur la France, dont le pauvre enfant ne connaissait qu'un point, et quel point, encore! La sœur cadette les regardait attentivement l'un et l'autre ; dans ses grands yeux bien ouverts se peignait le désir de quelque heureuse réponse qui pût conquérir k Jean-Marie une certaine dose de considération, celui aussi d'un sourire aimable où madame Gériot eût laissé luire quelque bonté.

Elle y aidait de son mieux , la ruSée ! tantôt répétant d'un air surpris ce que disait le mousse, tantôt appuyant sur les questions de sa sœur ; échauffant ce froid colloque dont elle cherchait à combler le vide , et placée là comme un lien coactif entre deux êtres sans attraction mutuelle, qu'il lui importait toutefois de rapprocher.

Car il ne suffisait pas à Antoinette qu'on lui laissât aimer Jean-Marie ; il fallait encore que Jean-Marie fût aimé de tout le monde, ou ce bonheur eût été gâté. Pour son père, elle en était bien sûre. — J'aime cela!.. Son père disait:— Et moi aussi!.. Mais sa sœur, c'était plus difficile. Ce qui détermina le manège dont je viens de parler. Il eut un plein succès, et l'on fut à peine à la ville, que madame Gériot était déjà toute habituée à l'hôte breton improvisé près d'elle par un caprice enfantin ; la famille entière était dont gagnée, car M. Gériot ne comptait pas : il pensait par sa femme.

Louis était à l'hôpital. La famille s'y rendit.

tô2 — Il fallut l'identité bien constatée du cousin pour que M. Millin se décidât à le faire transporter à l'habitation. Ses manières brusques, sa fanfaronnerie de grossièreté , son regard hardi , choquèrent et déplurent ; la réserve mélancolique de Jean-Marie en ressortit davantage, surtout lorsque la joie brutale de son ami vint à s'épanouir devant les préparatifs de départ.

— Par Dieu , mon oncle , laissez faire ! Je me guérirai bien vite chez vous. Nous devons avoir de vieux rhum?., ça me rendra ma jambe plutôt que tous ces cataplasmes dont on me barbouille'... Nous rirons , mon oncle, mon bon gros oncle î Que le diable emporte les infirmiers, les chirurgiens et les apothicaires'... Je vais m'embosser chez mon oncle, moi, et c'est un fameux mouillage qu'il y a là ! M. Millin n'était pas un oncle de comédie, et cette bordée d'effrontées paroles sonna fort mal à son oreille. Il changea tout aussitôt de résolution.

— 13Ô — — Non pas, mon ami , ce n'est point chez moi que vous irez. Je vais vous conduire dans la maison d'un médecin , où Ton vous soignera comme le fils de ma sœur, comm.e mon neveu, que je ne dois pas laisser dans un hôpital. Vous ne manquerez de rien, et lorsque votre guérison sera complète, je vous recevrai avec plaisir si vous vous présentez décemment. Vous trouverez à mon habitation, non point de vieux rhum , mais de l'amitié pour ceux qui en sont dignes.

Sur quoi M, Louis fit une piteuse grimace et ne jura qu'à demi-voix.

L'arrêt de l'oncle fut ponctuellement exécuté ; ce ne fut pas sans jalousie que le neveu vit son camarade prendre dans la famille une place qu'il aurait dû occuper; cela lui parut un vol. Il ne s'en plaignit cependant pas, et remercia V; . Millin de ses bontés, sans prendre la main de Jean-Marie qui la lui tendait.

On partit. Antoinette respira librement, toute entière à ses projets de bonheur , déli-

vrée enfin de cette diversion qu'il avait fallu y faire et dont la brièveté lui avait paru si longue. Qui n'a éprouvé ce bien-être, cette sensation d'aise qui résulte d'une corvée finie, lorsqu'un plaisir doit la suivre ? Il semble qu'on soit devenu physiquement plus léger ; la figure vous rayonne , la santé s'infiltre dans tous les pores; on danserait, on voltigerait presque au lieu de marcher comme auparavant. Le plaisir attendu se présente alors avec toute sa parure ; on l'embrasse, on l'étreint, on s'y attache avec volupté : on est heureux. Aussi, le voyage fut-il rapide à la jeune fille , et rapides aussi les jours qui s'écoulèrent ensuite. L'amitié des deux enfans ne fit que s'accroître , vive et passionnée d'une part , tendre et presque respectueuse de l'autre. Jean-^îarie avait su prendre une position convenable , soit par un reste de ses premières habitudes d'humilité , soit par l'effet d'un tact naturel ; jamais il n'était familier, jamais importun; il se rendait utile

dans la maison , où l'on remarquait sa prévenance ; en même temps il conservait une attitude de liberté qui ne permettait pas qu'on se méprit à ses soins; il les variait, pour éviter qu'on ne lui en vît d'habituels, se réservant toujours le choix de ceux qu'il voulait rendre. La plus grande partie de son temps se passait avec Antoinette , dans de longues promenades , dans des récits, dans des chansons. Sa nature grave et réfléchie s'était accoutumée h suivre les bonds capricieux et inattendus de cette jeune imagination créole, à comprendre, à partager même les mille petites folies où elle se jouait. Il prit envie à Antoinette de parler bas-breton, il fallut alors que tout le monde s'y mît. Jean-Marie était le professeur général ; les leçons se donnèrent au dessert, quand venait le faham avec son savoureux parfum. A la première, on rit beaucoup ; ce fut , pendant une semaine, à ne pas s'entendre : les noirs croyaient que leurs maîtres étaient devenus fous. Puis,

cette idée cessa pour faire place à une autre. La joie régnait toujours , et toujours par les deux enfans.

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