‹ Le mouvement coopératif en AngleterreChapitre 2 sur 5 · Séance du 12 juillet · texte numérisé non relu

Séance du 12 juillet

le second en octobre, à Birmingham, le troisième, à Liverpool; le quatrième eut lieu à Londres, en avril 1832 et dura six jours. Il fut décidé de diviser le pays en districts, dans chacun desquels des comités ou boards auraient à choisir des conférenciers et à recueillir des fonds en vue d’une active propagande. Les cotisations étaient peu élevées, un penny ou environ dix centimes par mois; quelques souscripteurs donnèrent trois à six deniers (30 à 60 centimes) par semaine. Malheureusement les conférenciers, sortes de missionnaires, avaient parfois plus d’exaltation, de bonne volonté, voir même de talent que de sangfroid et se laissaient entraîner sur le terrain politique, aux dépens des questions pratiques. La propagande ne fut cependant pas inutile, le nombre des adhérents s’accrut rapidement dans les diverses parties de l’Angleterre et les promoteurs du mouvement comprirent la nécessité de posséder un organe de publicité pour tracer nettement et développer leur programme.

A cette époque, les mesures fiscales pesaient lourdement sur la presse anglaise : les frais de timbre limitaient les dimensions et la périodicité des journaux. Une petite feuille, \e Lancashire Cooperator , devenue plus tard le Lancashire et Yorkshire Cooperator , parut dès 1831 et se dévoua exclusivement à la défense du principe d’association. Les idées soutenues par le fondateur du journal, M. Craig, se retrouvent dans les nombreuses publications parues depuis lors sous les auspices de diverses Sociétés coopératives ; elles ont été résumées, en dernier lieu, dans la préface d’un volume écrit spécialement à la demande des membres du congrès tenu à Glowcester, en 1879, et publié par MM. Thomas Hugues et E.-V. Neale sous le titre d z Manuel du Coopérateur x . Nous avons puisé dans cet intéressant ouvrage de nombreux renseignements.

Le coopérateur anglais, comme les autres socialistes, se propose de transformer les bases du système actuel de production et d’échange ; des deux côtés, l’instrument est le même, Y association. Mais le coopérateur anglais ne demande aucune aide à l’État, il serait jaloux de toute tentative d’intervention. L’État, détenteur du sol, arbitre souverain, répartiteur entre tous des richesses acquises est, pour lui, une conception humiliante qu’il abandonne aux socialistes du continent , confondus volontiers par lui avec les nihilistes. Le coopérateur anglais

1 . A Manual for Co-operaios, par Hughes, Q. C. et Neale, General Secretary of the Cooperative Union.

n’envie pas la propriété d’autrui, il réclame le droit d’acquérir par lui-même, en substituant l’union à la lutte des intérêts, il veut l’alliance des consommateurs et des producteurs pour éviter les intermédiaires onéreux. Sa devise est Self help by the peoplc, qui peut se traduire: Emancipation du peuple par lui-même.

Les principaux obstacles au succès des associations ouvrières sont habituellement le manque de confiance mutuelle, l'inexpérience des affaires, parfois les interventions étrangères sous forme d’assistance pécuniaire. Le dernier écueil est facile à éviter; la confiance et l’expérience s’acquièrent avec le temps, lorsque les associés sont fermement dévoués à l’œuvre qu’ils entreprennent.

La Société fondée par les Equitable Pioneers de Rochdale constitue la meilleure démonstration de la praticabilité du système coopératif.

Vers la fin de l’année 1843, quelques tisseurs de flanelle, sans ouvrage et presque sans pain, se réunirent pour aviser aux moyens d’améliorer leur condition. La bienfaisance à laquelle ils auraient pu recourir, n’était qu’une solution temporaire, l’émigration leur semblait la peine de la transportation édictée pour crime de pauvreté1. Ils résolurent de livrer la bataille de la vie pour leurpropre compte, de devenir, à leur tour, marchands, manufacturiers, capitalistes ! Douze tisseurs souscrivirent à raison de deux pence (environ 20 centimes) par semaine. Après cinquante-deux appels de fonds , les associés n’avaient pas de quoi acheter un sac de farine. Malgré tout, ayant décidé que les transactions se traiteraient argent comptant, le crédit étant considéré par eux comme un mal social, les souscripteurs firent enregistrer leur association au mois d’octobre 1844, sous le titre de Rochdale Society of Equitable Pioneers.

Les parts sociales étaient d’une livre chaque (25 francs). La souscription hebdomadaire fut portée à trois pence et l’on réunit, au mois de décembre de la même année, le capital de £. 28 versé par 28 souscripteurs. Ce fut avec cette somme d’environ 700 francs que débuta la Société de Rochdale.

En dépit des difficultés occasionnées par l’insuffisance du capital et des habitudes du consommateur, qui souvent préférait acheter à crédit dans son voisinage, que de faire un peu plus de chemin pour payer

1. The Hislory of Coopération in Rochdale , par G. Jacob Holyoake.

comptant, le nombre des sociétaires dépassait quatre-vingts, vers la fin de 1845,1e capital social s’élevait à £. 181.12 sh. 3 d. (environ 4,540 francs). Un premier partage de bénéfices entre les clients de la Société, proportionnellemerft au chiffre individuel d’achats, fit saisir mieux que de longs raisonnements les avantages de la coopération au point de vue de l’épargne.

Les Pioniers de Rochdale n’avaient pas seulement contre eux la routine du consommateur; l’association coopérative était considérée, à cette époque, par les hommes d’Etat comme une coalition politique. Le but des coopérateurs semblait à l’aristocratie une sorte de spoliation. Dénoncé au sein du Parlement, combattu par certains économistes, parle clergé, le principe n’en fit pas moins des progrès; les résultats convainquirent les adversaires les plus ardents de cette réforme pacifique.

Les manufacturiers, qui occupaient des coopérateurs, furent un moment troublés par des rapports leur présentant les membres de la Société nouvelle comme avides d’une indépendance dangereuse pour l’industrie. Les faits constituèrent la meilleure réponse aux calomnies. Bien plus, les patrons constatèrent un surcroît de ponctualité, de régularité chez ces ouvriers qui, la tâche quotidienne dûment remplie, étudiaient et trouvaient le moyen de faire fructifier leurs salaires et d’accroître leur épargne.

Grâce au bon sens des coopérateurs de Rochdale et des marchands de la même ville, il ne se manifesta pas dans cette localité comme sur certains autres points du royaume, de lutte ardente entre les anciens fournisseurs et la Société des Pioniers. Lorsque les principaux marchands de Rochdale élevaient le taux de leurs denrées, les coopérateurs suivaient la même progression. Lorsque, pour séduire le consommateur, les fournisseurs abaissaient les prix au-dessous d’un taux rémunérateur, les Pioniers maintenaient leur tarif. La règle de l’association demeura, en toutes circonstances, de vendre des marchandises de bonne qualité à un prix susceptible d’assurer le bénéfice équitable du vendeur et toujours au comptant.

Notre but n’étant pas d’écrire l’histoire détaillée des Pioniers de Rochdale, nous montrerons seulement par quelques faits empruntés à cette histoire, la puissance de l’association coopérative.

En 1846, fut inaugurée la boucherie. En 1847, le commerce de la draperie fut annexé au magasin d’épiceries; la draperie ne constitua

un département distinct qu’à dater de J 854. L’année 1852 vit s’ouvrir successivement les rayons de la cordonnerie et des vêtements confectionnés.

En 1856, les Pioniers fondaient une première succursale, à un mille environ de leur principal établissement, puis trois autres en 1857.

En treize années, de 1844 à 1857, le nombre des membres s’était élevé de 28 à 1,850, le capital de £. 28 à 15,142, le total des ventes annuelles, de £. 710 à 79,788 et la somme des profits (également par année) de £. 32 à £. 5,470, en chiffres ronds, 136,750 francs.

Ici se place un incident qui montre la ténacité de la race anglosaxonne, son respect de la légalité et, par contre, l’esprit pratique du gouvernement anglais peu enclin à modifier la législation existante, sauf à n’en pas exiger l’application rigoureuse, dans des cas spéciaux.

La question de Yincome-tax préoccupait depuis longtemps les coopérateurs. La Société de Rochdale payait régulièrement cet impôt, mais comme le revenu de chacun de ses membres était bien inférieur à la somme reconnue nécessaire pour le droit à la perception de Yincometax , une campagne de protestation fut inaugurée dans les journaux dès 1850. Les commissaires locaux soutinrent le bien fondé de leurs recouvrements, déclarant, au surplus, que chaque membre pouvait réclamer individuellement son exemption. La chose était peu praticable de la part de milliers de personnes. Une année, les sociétaires vinrent en corps au bureau des Appels, les commissaires refusèrent de les admettre et demandèrent la désignation d’un délégué. Les coopérateurs furent condamnés à payer. Des membres du Parlement consultés sur le même sujet, déclarèrent que les sociétaires étaient passibles de Yincome-tax; des hommes de loi émirent l’opinion contraire.

Cependant, avec le nombre la confiance s’accrut et, en 1856, il fut résolu de résister à ce qui était considéré comme une exaction, fallùt-il soutenir un procès. Deux délégués, MM. Smithies et Ellis, nommés en assemblée extraordinaire, firent appel contre Yincome-tax et présentèrent eux-mêmes la défense, faisant remarquer qu’aux termes de Y Act sur les Sociétés industrielles et de prévoyance , un coopérateur ne pouvait recevoir de répartition annuelle supérieure à £. 30 (750 francs).

La cause fut ajournée. A la date indiquée, les délégués apprirent

que le nombre des affaires inscrites obligeait à les remettre au jour suivant. Le jour suivant, ils furent informés que les commissaires ayant dû en référer à Londres, un avis ultérieur leur serait adressé. MM. Smithies et Ellis ne furent jamais convoqués.

Mais le collecteur de Xincome-tax ne renonçait pas à sa demande accoutumée et insistait pour être payé, assurant que si le versement était illégal, la Société serait remboursée. Les Pioniers de Rochdale ne goûtèrent pas la proposition ; ils pensèrent que la cause demeurant en suspens , le collecteur ne devait pas user de sa situation pour les intimider. Le conseil d’administration de la Société résolut donc de ne point payer Xincome-tax. Le collecteur réitéra son appel, on lui répondit par la délibération du Conseil. Le collecteur menaça de saisir les marchandises en magasin, le Conseil décida de laisser faire. Jusqu’à ce jour, le collecteur n’a rien fait et les commissaires n’ont plus donné signe de vie.

Ainsi, d’une part, agitation pacifique, légale, pendant sept années, de l’autre, résistance prudente et abandon en fait, non en droit, d’une taxe condamnée par l’opinion publique.

Il n’est point de médaille sans revers et les entreprises des Pioniers de Rochdale ne réussirent pas toutes sans de lourds sacrifices. Les commencements de la Société des moulins à blé, fondée en 1850, au capital de £. 100, furent particulièrement difficiles. Le second bilan trimestriel indiquait une perte supérieure au capital souscrit (£. 103); le troisième bilan était en déficit de £. 338. A la suite d’une assemblée tumultueuse, le directeur fut congédié. Les administrateurs, fort inexpérimentés, se décidèrent à aller eux-mêmes sur le marché, emmenant avec eux un meunier pour apprécier la qualité du grain.

Les difficultés étaient multiples : non seulement la mauvaise qualité du blé et une gestion incapable avaient compromis le succès de l’affaire, mais lorsque la mouture devint satisfaisante, la consommation, habituée à des farines blanchies artificiellement, hésita à s’approvisionner de produits plus purs, mais plus jaunes. Néanmoins, grâce au dévouement du Conseil d’administration, le premier trimestre écoulé sans directeur donna un bénéfice de £. 20 et, à la fin de l’année 1855, les pertes antérieures se trouvèrent presqu 3 entièrement récupérées. En 1856, la Société établit à Rochdale, en remplacement du moulin qu’elle avait en location, une meunerie coûtant £. 6.827 (plus de 170,000 francs). En 1860, le nombre des sociétaires s’élevait à 550, y

compris les délégués des autres Sociétés coopératives, dont les capitaux disponibles trouvaient dans les moulins de Rochdale un placement à 5 pour 100, au lieu de l’intérêt de 2 à 3 pour 100 servi par les maisons de banque; à la même époque, le chiffre des affaires atteignait annuellement à £. 33,140 (828,5000 francs).

Quinze ans plus tard (1876) la Société des moulins de Rochdale possédait un capital de £. 77,279 (1,932,000 francs) donnant lieu à £. 176,671, soit 4,417,000 francs de transactions annuelles et laissant un bénéfice d’environ 4,60 pour 100 du capital versé, toutes charges payées.

Dès que les embarras financiers de cette association avaient pris fin, les Pioniers poursuivant leur développement industriel, s’étaient empresssés de créer en 1854 et en 1855, deux filatures de coton renfermant 50,000 broches, en 1855 également, un tissage de lainages et de cotonnades avec 96 métiers mécaniques.

L’organisation de ces établissements présente des particularités statutaires dignes de remarque.

Tout ouvrier employé, à Rochdale, dans le département de la fabrication, est tenu de devenir capitaliste. Soit par une souscription hebdomadaire, soit autrement, il doit posséder cinq parts de la Société qui l’occupe. Ces parts sont de 1 liv. chaque (25 francs). La souscription et le payement du droit d’entrée fixé à 1 sh. (1 fr. 25) sont précédés d’une demande d’admission présentée par deux parrains; l’admission n’est définitive qu’après un vote de l’Assemblée générale.

Aucun sociétaire n’a droit de posséder plus de deux cents parts (5,000 francs de capital). Les versements de la cotisation sont fixés à un minimum de trois pence par semaine, ou 3 shillings et 3 pence par trimestre, jusqu’à ce que le capital souscrit de 5 livres se trouve constitué. Un retard de payement non motivé pour cause de maladie, de misère ou de manque d’ouvrage, entraîne une amende de trois pence (30 centimes).

Le capital immobilisé de chaque sociétaire est fixé à deux livres (50 francs). Les trois livres, qui complètent la souscription primitive peuvent faire l’objet d’un retrait, soumis au consentement du Conseil d’administration.

Les retraits de dépôts excédant la souscription statutaire s’effectuent au bout d’un temps variable suivant l’importance de la somme.

Pour le retrait de 1 £. 5 sh. (31 fr. 25) il suffit d’un simple avis.

Pour le retrait de 1 £. 5 sh. à 2 £. 10 sb. (31 fr. 25 à 62 fr. 50 c.) avis doit en être donné deux semaines à l’avance et ainsi de suite.

Lorsqu’en 1861, la guerre de sécession des États-Unis produisit la famine du coton, de sinistres prédictions assaillirent les coopérateurs comme au début de leur œuvre. Si les Pioniers, entre autres, trouvaient un puissant appui moral auprès d’hommes éminents tels que Richard Cobden, Thos. Livsey, alderman de Rochdale, Bright, etc., ils rencontraient chez d’autres économistes, les J. -S. Mill, les Fawcett, etc., des adversaires peu convaincus de la force de résistance d’un groupe d’ouvriers obligés de se contenter , pendant plusieurs années , de salaires réduits.

La prudente organisation des Pioniers sauva la situation. On a vu qu’à l’époque de la crise cotonnière, la coopération se subdivisait à Rochdale en trois branches principales : la vente des objets de consommation, la meunerie et les fabriques de cotonnades. Les trois groupes réunis comptaient 4,600 sociétaires possédant un capital de £. 57,500 (1,437,500 francs). Le chiffre des affaires était plus que le triple du capital social (£. 174,000 == 4,350,000 francs), les bénéfices annuels s’élevaient à £. 15,000 = 375,000 francs.

Dès 1861, la société de Rochdale ressentit les effets de la crise : Les ventes qui, pour le trimestre finissant en mars, étaient encore de £. 47,000, tombèrent, pour le trimestre de décembre, à £. 42,000. En 1862, les deux tiers des habitants de Rochdale étaient peu occupés, la majeure partie des fabriques se trouvait fermée et les ouvriers n’avaient guère que les épargnes antérieures pour subsister. Le nombre des sociétaires décrût, cette année-là, de cinq cents. On a vu que les coopérateurs devaient laisser dans la caisse sociale un dépôt minimum de 50 francs, ou se retirer. Le capital diminua de £. 4,500 (112,500 francs), les ventes se réduisirent en douze mois, de £. 32,000 (800,000 francs).

Toutefois, l’Association résista à la tourmente qui devait l’emporter et les établissements réunis des Pioniers de Rochdale trouvèrent encore moyen de donner £. 1,500 (37,500 francs) pour le fonds de secours des ouvriers sans ouvrage. La société manufacturière coopérative ne réduisit pas le taux des salaires pendant la crise et perdit moins de temps qu’aucune usine du voisinage.

Depuis lors, le développement de la coopération n’a subi aucun arrêt

à Rochdale. Vers 1866, les Pioniers fondèrent une société au capital de £. 25,000 (625,000 francs) pour la construction de maisons ouvrières. Cette même année, trente-six cottages furent bâtis sur la totalité du terrain acquis. La vente des constructions permit d’en édifier de nouvelles et aujourd’hui il existe là ce qu’on pourrait appeler une ville coopérative. Ces habitations sont bâties d’après les types les mieux étudiés pour donner aux occupants le maximum d’air et de lumière, sans négliger les détails propres à assurer la durée des immeubles.

Les Pioniers de Rochdale ont aussi construit, avec leurs propres fonds, dix des seize magasins-succursales qu’ils possèdent actuellement ; ils ont acquis la propriété de deux autres magasins ; quatre seulement sont loués à bail. A la plupart des succursales se trouvent annexées des salles de lecture. L’établissement central, outre les magasins d’approvisionnement et de vente, contient une salle de réunion disposée pour recevoir i ,400 personnes, une bibliothèque possédant douze mille volumes, des lunettes astronomiques, des microscopes, des cartes, mappemondes, etc. La plupart des sociétés coopératives prélèvent, en effet, de 1 à 2 1/2 pour 100 des bénéfices nets pour constituer ce qu’elles nomment le fonds d’éducation. Ce fonds sert à acheter des livres, à créer des cours dont le programme est analogue à celui de nos associations polytechnique et philotechnique.

Les Pioniers de Rochdale n’ont jamais perdu de vue ce côté moralisateur de l’œuvre ; ils payent de leurs deniers des professeurs de sciences appliquées et de français. En dehors des avantages matériels, les occupations intellectuelles ne constituent pas le moindre attrait de la coopération et expliquent confinent le nombre des associés suit une progression plus remarquable dans les petites villes que dans les grands centres comme Londres ou Paris, où le travailleur se trouve facilement distrait. Ainsi, sur une population de 65,000 habitants, Rochdale comptait, en 4 877, — c’est le dernier recensement qu’il nous ait été donné de relever, — 9,722 coopérateurs.

D’autres associations sont plus nombreuses encore et témoignent d’une égale vitalité; la société industrielle deLeeds « The Leeds industrial cooperative Society » notamment, compte au delà de vingt mille membres. Contrairement à ce qui se passe d’ordinaire avec les groupes coopératifs, la Société de Leeds débuta par la production. Les fonda-

teurs, mécontents de la mauvaise qualité, de l’impureté des farines qui leur étaient vendues, se firent meuniers, en 1847, sans s’être organisés en société de consommation ; ils continuèrent donc à s’approvisionner pour les objets autres que la farine, chez les marchands delà ville, jusqu’à ce que le développement des affaires leur permit de se passer d’intermédiaires.

Les progrès des quinze premières années furent relativement lents. A la fin de 1862, la Société réunissait 3,771 membres; le capital de £. 19,799 (495,000 francs) donnait lieu à un chiffre d’affaires de £.88,400 (2 millions 210,000 francs). Neuf ans plus tard, 4,862 sociétaires possédaient un capital de £. 23,793 (694,825 francs) et vendaient annuellement pour trois millions de francs de farines, avec un bénéfice de 183,000 francs, soit 6,1 pour 100.

A dater de cette époque, l’action de la Société de Leeds s’étendit aux districts environnants et son développement dépassa les progrès des autres associations coopératives du Royaume-Uni. Entrois années, de 1871 à 1874, le nombre des membres fut presque triplé, le capital s’élèva de £. 23,793 à £. 100,332 (plus de 2,500,000 francs). Durant les sept dernières années, le fonds social atteignit au chiffre de £. 190,038 (4,751,000 francs) et les transactions laissèrent aux 20,543 sociétaires, des bénéfices annuels de 9,5 pour 100.

Pour un capital souscrit et versé d’environ six millions de francs, les associés ont retiré, en trente-quatre années, 11,300,000 francs et il reste à leur actif 4,750,000 francs.

Au mois d’octobre 1881, les moulins de la Société de Leeds furent détruits par le feu. Moins de douze mois après le sinistre, s’élevait sur le même emplacement une importante construction pourvue du meilleur outillage.

Pendant la rééducation des moulins, la Société satisfit aux demandes de ses cinquante-quatre succursales, grâce au concours des autres meuniers de la ville. Ceux-ci qui, trente ans auparavant, à la suite d’une rupture de transmission mécanique, avaient refusé de fournir de la farine aux coopérateurs, vinrent spontanément offrir leurs services après l’incendie de 1881.

Comme le faisait remarquer le Président du Conseil d’administration, lors de l’inauguration du nouvel établissement, cette démarche des meuniers concurrents témoigne d’égards , auxquels la coopération n’était pas habituée, à l’origine.

Les constructions nouvelles désignées sous la dénomination de « Moulins du peuple » occupent les trois côtés d’un parallélogramme irrégulier, avec cour centrale, et donnent sur trois des rues les plus animées de la ville. A l’arrivée, les grains sont reçus dans un magasin construit à l’épreuve du feu ( fire-proof ), murs en briques et planchers en fer. Quatre étages soutenus au milieu par des colonnes en fonte, mesurent trente-neuf mètres de longueur sur seize mètres de largeur. Les escaliers en fer sont clos par des portes de même métal. La construction entière a employé quatre cents tonnes de fer.

Trois entrées principales conduisent à l’intérieur du magasin et permettent de décharger simultanément autant de camions, dans de grandes trémies. Le grain est repris aussitôt par des élévateurs, qui le portent à l’étage supérieur. Déposé dans des nettoyeurs, qui extraient tous les corps étrangers, le grain est ensuite conduit automatiquement dans des compartiments contenant chacun quatre cents quintaux.

Ici intervient un appareil ingénieux pour fournir, mélanger et mesurer le grain. Ce mécanisme, fixé à la base de la trémie du compartiment-réservoir, consiste en un tambour, dans lequel sont ménagées des cavités équidistantes et de même capacité; ces cavités peuvent être ouvertes ou fermées v à volonté. Chacune passe à son tour sous la bouche de la trémie correspondante, de sorte qu’une, deux, trois ou toutes les trémies versent une, deux, trois, etc. quantités et qualités de grain, suivant que les cavités et les bouches sont ouvertes ou fermées. Comme les tambours, en tournant, jettent le grain dans un long canal héliçoïdal, le mélange est mieux fait qu’avec l’ancienne méthode à la pelle.

Au delà du magasin, qui peut contenir 6,000 tonnes de grains ou de farines, se trouve la meunerie proprement dite. Le batiment des moulins est presque carré (28 mètres de façade sur 27m,30 de profondeur); il est élevé de cinq étages en briques, séparés du reste de l’établissement par un mur également en briques.

Le moulin communique avec le magasin par des portes à coulisse en fer ; il est subdivisé en deux sections, l’une renfermant des meules plates, l’autre, des meules cylindriques, de façon à utiliser les deux systèmes de mouture isolément ou en combinaison.

Les sections réunies sont outillées pour moudre 1,500 sacs de blé par semaine de 54 heures. Les moulins à cylindres ont été

construits à Liverpool sur les meilleurs modèles de machines hongroises.

Pour parer aux explosions que déterminent parfois les fines poussières de farine répandues dans l’atmosphère, des appareils très simples ont été établis par M. Brandstaetter, directeur des ateliers chargés de la fourniture du matériel. Ces collecteurs de poussière se composent de petits rouleaux, fixés sur un bâti découvert et entraînant dans leur mouvement de rotation un tablier ou toile sans fin en flanelle. La flanelle, en tournant, recueille la poussière à mesure qu’elle se dégage des meules ou des cylindres et se trouve constamment nettoyée par des brosses, qui frappent le tablier et font tomber la poussière dans des récipients spéciaux.

La boulangerie, située près du magasin aux farines, est comme le reste, pourvue d’engins perfectionés, de pétrins mécaniques.

Enfin, six machines à vapeur, dont une de 250 chevaux, distribuent la force motrice dans les diverses parties de l’établissement.

Les Sociétés coopératives ne trouvent pas toujours un terrain aussi bien préparé qu’à Leeds, où la population ouvrière, adonnée à des travaux très variés de métallurgie, de filature, de tissage, de tannerie, etc., est évaluée à cent mille âmes tant dans la ville qu’aux environs. Sans parler de la difficulté de réunir un grand nombre d’adhérents convaincus et de grouper à la tête des associations des administrateurs énergiques, dévoués, persévérants, il en est des collectivités comme des individus que les circonstances entravent ou favorisent.

La « Société coopérative de Cramlington » en fournit une preuve. En 1859, les promoteurs de cette association eurent entre les mains la première partie du livre déjà cité, où se trouve détaillée l’histoire des Pioniers de Rochdale.

L’étude de ce livre, les heureux résultats obtenus par les Pioniers, inspirèrent à un petit noyau de lecteurs, le désir de suivre l’exemple des tisseurs de Rochdale. Les difficultés semblaient presqu’insurmontables dans un district houiller, où le travail était irrégulier en toute saison. A la suite d’hésitations qui durèrent plus d’une année, une réunion eut lieu, le 5 janvier 1861 , en vue de la création d’un magasin d’approvisionnement. L’assistance était nombreuse mais peu au courant du fonctionnement des sociétés coopératives. Après de longues explications, la proposition, au sujet de laquelle on s’était réuni, fut

adoptée mais la souscription aussitôt ouverte ne donna qu’un total de sept francs.

D’autres meetings suivirent et l’idée se trouvant mieux comprise, le capital souscrit s’éleva, en quinze jours, à £. 23(575 francs). Il fut décidé de commencer avec cette faible somme dans une toute petite boutique appartenant à l’un des coopérateurs. Une fois le local approprié, les ustensibles indispensables acquis, le reliquat de la première mise de fonds fut confié à deux des mineurs associés pour aller à Newcastle acheter des provisions d’épicerie et autres denrées. Enfin, le samedi 22 mars 1861, fut inaugurée la vente. Cette journée donna des résultats tellement satisfaisants qu’il resta peu de marchandises, le soir. Cependant, on n’osa pas laisser le stock sans garde et des hommes de bonne volonté vinrent à tour de rôle passer les nuits à l’intérieur du magasin pour veiller, deux à deux, sur le bien commun.

Au bout de peu de temps, les coopérateurs reconnurent l’utilité d’ajouter la farine aux autres approvisionnements. Les meuniers de Newcastle et des environs, à l’exception d’un seul, déclinèrent les commandes. Ce refus résultait de la pression exercée par les marchands de la ville, qui avaient menacé de cesser leurs achats chez tout meunier consentant à approvisionner la Société nouvelle. Avec des précautions infinies pour cacher l’origine de la farine et sous condition expresse du payement comptant, M. Robert Brown, de Newcastle, s’aventura à fournir les premiers sacs.

L’accroissement du capital social mit fin aux transes des administrateurs, obligés de dépenser des sommes relativement considérables pour acheter les denrées à bon compte.

Le premier bilan trimestriel donna un bénéfice de 10 pour 100 et ce résultat compensa largement les inquiétudes et les tribulations. Durant les sept premiers mois, les administrateurs et quelques autres sociétaires s’étaient dévoués gratuitement, ouvrant le petit magasin, chaque soir, pendant quelques heures, sauf le samedi où la boutique restait ouverte tout le jour, servant eux-mêmes la clientèle. Mais les mineurs n’ont pas les doigts très souples et s’entendent mal à faire les paquets. Un gérant put être payé sur les frais généraux et entra en fonctions en octobre 1861. L’année suivante, une assemblée extraordinaire autorisa l’acquisition de la boutique déjà agrandie et la reconstruction sur le même emplacement d’un magasin mieux aménagé.

Après six années d’une prospérité sans précédent commença une succession de revers. Pendant les derniers mois de 1868, de faux rapports répandus dans la population ébranlèrent le crédit de l’associalion. Les transactions s’amoindrirent au cours de l’année 1869; les recettes diminuant, les dividendes descendirent au-dessous de ce qu’ils avaient été jusque-là. Il en advint du découragement parmi les coopérateurs, une sorte d’aigreur mutuelle, qui causa de nombreuses défections ; les retraits de fonds se multiplièrent. La caisse sociale était heureusement en bonne situation et non seulement le Conseil fit droit à toutes les demandes, mais il invita les mécontents à venir retirer leurs dépôts. Cette mesure arrêta la panique et le terrain perdu fut promptement regagné. Cinq succursales établies dans les villages environnants, une participation dans la société coopérative du moulin à blé de Crofton, donnèrent un nouvel entrain aux transactions.

Un placement, consenti à la Compagnie des ateliers mécaniques d’Ouseburn, fut malheureux : 200 parts, de £. 5 chaque, se trouvèrent à peu près englouties dans cette affaire, qui ne rendit que £. 134, à titre d’intérêts. L’émotion ressentie par les associés se calma encore une fois en voyant les profits d’un trimestre combler le déficit.

En 1872, la société de Cramlington se décida à verser un premier dépôt de £. 1,500 (37,500 francs) dans la caisse del’ Industrial Bank. Cet établissement financier donna d’excellents résultats pendant cinq exercices, puis périclita rapidement et finit par fermer ses portes, en octobre 1876, engouffrant dans le désastre £. 10,229 (255,725 francs) déposés par les coopérateurs de Cramlington. Ceux-ci, depuis lors, ont recouvré à peu près la moitié de la perte mais, deux jours avant la faillite, la société de Cramlington avait effectué un versement de

32.000 francs dans la caisse de la banque et il ne fallut rien moins que des mesures extrêmes pour échapper au péril, de la situation. De tous côtés arrivaient des demandes de retraits et, à part le montant des ventes pendant les trois jours qui avaient précédé la catastrophe, la Société n’avait plus de ressources disponibles.

Un arrangement intervint avec la National Provincial Bank et un crédit de £. 1,000 permit de continuer les transactions. Les plus grands embarras provinrent de la défection des sociétaires eux-mêmes ; à la fin de la seconde année qui suivit la fermeture de X Industrial Bank , les retraits de fonds s’élevaient à £. 20,000, en chiffres ronds

Page 1