LOEUVRE DRAMATIQUE DE GEORGES COURTELINE
** La mort de Georges Courteline est une perte sensible pour les lettres et la littérature dramatique. Mais la mémoire de l’auteur de Bowbouroche a été célébrée glorieusement et méme officiellement!... Des ministres, d’anciens présidents du Conseil, sont venus présenter leurs condoléances 4 sa veuve, ils ont suivi le corbillard, et cela ne leur arrive pas souvent, lorsqu’il s’agit d’un simple homme de lettres !
A vrai dire, homme de lettres, Courteline P’était aussi
peu que possible. Cela ne signifie point qu’il manquat —
de conscience artistique, bien au contraire, et lon connait ses scrupules, ses transes émouvantes d’écrivain assoiffé de perfection; mais il n’en laissait rien paraitre, parlait avec détachement de ses ouvrages, ne supportait point qu’on l’encensat, menait une vie indépendante (quoique fort réguliére), une vie de petit bohéme bourgeois, amoureux de ses habitudes, et qui (tant qu’il fut valide) s’épanouissait principalement au café. Ah! celui-la, on ne pouvait lui reprocher de poursuivre une carriére mondaine, de rechercher d’utiles amitiés, « d’administrer » sa carriére. Produisant au
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petit bonheur, il se contentait de traduire, au fur et a mesure, ses observations sarcastiques, ses réactions intimes; d’exprimer sa vision de l’humanité et sa connaissance de lui-méme, sous un angle A la fois trés original et trés général, mais en toute liberté. On lett bien surpris en lui affirmant qu’il créait ainsi des types impérissables et qui le voueraient a la gloire, mieux
encore, a la popularité. Car, populaire, Courteline.
le fut presque avant de devenir célébre, de prendre rang parmi les grands écrivains de son époque. Et les ouvriers allant a leur travail, les midinettes, les lycéens, entre deux classes ou pendant les classes se racontaient, se récitaient, avec des fous rires débordants de gratitude, les Facéties de Jean de la Butte, sans méme savoir quel nom ce pseudonyme bien parisien et bien montmartrois dissimulait.
C’est de ces Facéties que Courteline tira la plupart de ses comédies; des Facéties et de quelques autres contes et nouvelles semées au hasard. L’une d’entre elles, intitulée Lidoire, éveilla l’attention d’Antoine, et, transposée scéniquement (oh! a peine), obtint, au Théatre Libre, un succés éclatant. Dés lors, la production dramatique de Courteline se multiplia. II fit représenter ces actes merveilleux de malice ironique, d’apre
et douloureuse cocasserie, d’une verve si ample, si-
drue : Un client sérieux, le Droit aux étrennes, le Gendarme est sans pitié, Hortense, couche-toi, Théodore cherche des allumettes, Article 330, M. Badin, la Paix chez sot, le Train de 8 h. 47. Et nous etimes encore Vadmirable Boubouroche (extrait lui aussi d’une nou-
- velle), la Cruche, la Conversion d’ Alceste, etc.
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Certes, dans ce théatre, tout n’est pas d’égale valeur, et les admirateurs fervents de Courteline (Catulle Mendeés en téte), abusés par leur enthousiasme, eurent tort peut-étre de mettre sur le méme plan des farces (d’ailleurs savoureuses) comme Un client sérieux, Hortense, couche-toi, Théodore cherche des allumettes, et des ceuvres comme Boubouroche, la Paix chez sot, le Droit aux étrennes, dune si Apre portée ironique, d’un si douloureux prolongement humain. Ici, loriginalité, le génie comiques de Courteline éclatent victorieusement ; il s’affirme Vinventeur, le maitre d’une forme de dialogue qui lui appartient en propre, et ot le réalisme familier, quotidien, teinté d’une crudité joviale, se hausse jusqu’a un lyrisme truculent, ou bien prend le tour pompeux du style du xvii? siécle ! Mélange, alliage d’une irrésistible cocasserie, en dépit du procédé parfois un peu visible! ;
A mon sens, trois ouvrages méritent d’étre mis a part, justifient amplement la gloire, le rayonnement quasi universel dont bénéficia l’écrivain : Boubouroche, la Cruche, les Gaietés de Pescadron.
La bouffonnerie de Boubouroche, épique et classique tout ensemble, se dégage d’une « situation » a proprement parler extravagante (homme installé dans Varmoire), dont auteur fait jaillir des mots, des traits inoubliables, et ou la rouerie, la ruse, l’invention mensongére féminine, la crédulité masculine — une crédulité comme désespérée — s’affirment avec une amplitude, une force magistrales! A ce point de vue-la, Boubouroche égale George Dandin. La Cruche vaut surtout par son deuxiéme acte (le premier n’est qu'une
exposition un peu sommaire), mais ce deuxiéme acte contient cing ou six scénes lourdes d’un sens profond, et d’une humanité burlesque, naive et déchiranté, qui nous donne a rire, a pleurer et a réver presque en méme temps.
Quant aux Gaietés de Escadron, elles n’ont, en dépit de la guerre, rien perdu de leur acuité satirique et de leur vérité documentaire, et l’adjudant Flick vivra éternellement dans la mémoire terrifiée des conscrits, des « hommes de la classe ». Ils savent, ils sauront toujours av le trouver, ov le fuir |...
Toute la « petite comédie humaine », mélange de bassesses, de sottises, de lachetés, de férocités, mais de bontés aussi, de touchantes et héroiques faiblesses, de crédulités obstinées, se réfléte, on peut le dire, dans Vceuvre de Courteline, au demeurant le premier auteur comique de notre temps et de notre pays...