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charme, une grandeur silencieusement évocateurs parfois), mais nous apparait un peu sommaire, un peu candide, et sans grande signification idéologique ou psychologique.
Dans une histoire de Shuzenji (c’est la piece que Gémier fit représenter sous le titre de le Sculpteur de masques), on voit une jeune fille, Katsura, abandonner son pére (le sculpteur, précisément), sa sceur Kaéde, son humble et noble foyer, pour suivre un seigneur. Mais le seigneur est traqué, attaqué, vaincu par un rival, et doit son salut & Katsura, laquelle s’offre en holocauste a sa place. Elle revient donc mourir chez elle, non sans que son pére, le sculpteur, n’ait moulé l’empreinte du visage de sa fille agonisante, une empreinte qui deviendra un chef-d’ceuvre destiné 4 braver les atteintes du temps. Caron est artiste ou on ne I|’est pas! Et le vieux Yashao |’est; il nous le démontre méme de facon un peu barbare,
Un autre drame (le Double Suicide du Toribeyama) se joue au dix-huitiéme siécle, dans une maison de thé. La, une petite courtisane, Osomé, fort éprise d’un samourai, Hankouro, se désole, car il va la quitter pour suivre son prince. Seulement, avant de partir, le jeune homme organise une derniere féte, se prend de querelle avec un ami, le tue, et alors il doit envisager deux solutions : ou bien se tuer lui-méme (hara-kiri) ou s’offrir a la vengeance du frére de sa victime. I] choisit la premiére solution, mais sa douce et fidele Osomé le suivra; ils marchent a la mort, tendrement enlacés.
Au cours de ce drame d’une simplicité assez
; poignante, et, 4 mon sens, le plus significatif (du point de vue ethnique, atmosphérique, aussi bien que du point de vue dramatique), un person-— nage dénommé « le narrateur » intervient sans cesse, faisant office de chorége, commentant l’action, les attitudes, les vétements des héros voire leurs sentiments intimes et cette intervention presque toujours mélodieusement opportune, n’est pas sans attrait.
Quant au drame Prison de chrétiens, il pivote autour d’un cerisier dont la floraison marquera le jour d’une exécution capitale, celle de la courtisane Asuzouma, condamnée & mort pour avoir renié sa religion, embrassé la religion catholique, mais dont on a retardé le supplice jusqu’a ce que le cerigier fleurisse. Hélas! il porte aujourd’hui toutes ses fleurs! Alors le jeune Yori, sous-gouverneur de la prison, tente un dernier effort auprés d’Asuzouma, et de lui faire désavouer sa croyance. En vain ! Nouvelle Pauline, la courtisane répéte : je suis chréetienne. C’en est fait, sa téte tombe, comme une autre fleur fauchée. Cette histoire ne manque point d’une sombre grandeur, monotone. Et puis, 4 parler franc, l’épisode de l’arbre en fleurs ne me semble pas une invention poétique et symbolique bien rare. Je la trouverais plutot facile, et un tout petit peu niaise. Certains pourtant la jugent admirable, et Mme Gérard d’Houville, qui s’y connait en grace et en poésie, l’a célébrée chaleureusement. Peut-étre changerai-je d’opinion, au reste, em voyant représenter Prison de chrétiens, et lorsque. conformément aux indications dulivre «a travers
28 grilles de Ja lucarne les pétales en fleurs de ceriiers apportés par le vent tombent comme une eige dans la prison ». Le théatre japonais, ne oublions pas, se soucie moins du texte lui-méme ue de ses accompagnements, de ses adjuvants idispensables : décor, bruits de coulisse, musique, ‘appements rythmiques des claquettes de bois, te..., il obéit a certaines régles, a certaines lois, elles-la mémes dont, chez nous, un metteur en céne comme M. Baty s’est fait le zélateur et méme apotre.
Sur ce point les récents spectacles du Théatre igalle nous donnérent toute satisfaction, « illusyerent » en quelque sorte et de facon claire, atayante, tout ce qui nous demeurait un peu vague, n peu flou, un peu énigmatique dans ces ouvrages, wil s’agisse de théories formulées ou de piéces ubliées. Nous avons d’abord écouté une sorte ‘apologue intitulé Kai-No-Yasu-Kura, ou L’Aour au temps des cerisiers en fleurs (les arbres euris semblent jouer un réle essentiel chez les ramaturges de ce pays). On voit ici des courti-
es défilant 4 petits pas précieux et rythmés sur | place publique, et c’est une pittoresque promeade. Mais elle va se trouver brusquement intermpue par l’arrivée de deux samourais épris de | méme promeneuse. Ils ne tardent pas a se la isputer, s invectivent, en viennent aux mains (et
méme aux sabres), lorsqu’une judicieuse servant¢ intervient, les sépare, et montrant « le reflet de le lune dans un seau d’eau », leur prouve la vanité dé leur querelle. Je n’ai pas trés bien saisi le sens de cette argumentation aux prolongements poétiques et symboliques, je n’en doute point, mais elle es: mimée avec tant de grace que l’on se déclare vite convaincu... comme les samourais eux-mémes.
La seconde piéce (une pantomime intitulée I Poupée) réédite Vaventure courante, classique dy sculpteur épris de son ceuvre. Gauche, malhabile au début, la poupée, construite par les soins d' Vartiste, s’anime peu a peu. Ses gestes se font moin saccadés, plus harmonieux; et parce qu’il approch un miroir du cceur de l’automate, celui-ci se mu en une souple et attrayante jeune fille, bientot en tourée de compagnes, fort attrayantes elles auss: Joie générale! Cortége, danses devant le temple d dieu Mikko !... L’histoire, vous le voyez, ne brill point par une originalité excessive, mais elle n laisse pas d’étre touchante en sa naiveté.
On nous joua ensuite un drame guerrier € « moyennageux » (le Passage de la frontiére, Celui qui veut la passer, le prince Yasituni, fuy la vengeance d’une famille ennemie de la sienne Hélas! de farouches gardiens barrent la route Aussi, pour franchir le barrage, notre prinee déguise-t-i] en paysan, et son fidéle serviteur Ber kei, en frere quéteur. Vains camouflages! Le che du poste découyre leur identité. Seulement, il ferm les yeux, apitoyé, car Benkei, pour sauver son se gneur, a été jusqu’a le rosser, comme on rosse UW
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uide maladroit. Ce petit ouvrage simpliste, trés urieusement mis en scéne, n’est dépourvu ni d’acent, nide couleur. Je lui préfére pourtant un autre lrame (la Providence cachée), vraiment grandiose t farouche, celui-la, et trés supérieur encore, il me emble, aux « drames d’amour » d’Otamoto Kido t a tout ce que le théatre japonais nous révéla.
La Providence cachée, c’est Vhistoire d’un fils lont un méchant seigneur enléve la fiancée, tue le are, et qui réve de se venger. Mais un vieil ami du léfunt s’oppose a cette vengeance, jusqu’a ce que é justicier néophyte soit devenu un guerrier carable d’attaquer, de se défendre, et un homme digne le ce nom. I] lui impose donc maintes épreuves. Le eune garcon en sort victorieux. Aussi pénétre-t-il, 1u dernier acte, chez le prince ravisseur. I] y lutte omme un beau diable (aidé du vieux compagnon le son pére) et, aprés bien des péripéties violentes, nassacre le coupable, les gens de la suite, etc. Mais ~ n accomplissant sa vengeance, le vengeur viola les ois sacrées du pays; il doit se donner la mort. Il se uiciderait, en effet, si-le vieil ami n’intervenait y0int, ne faisait hara-kiri 4 la place de lautre, non ‘ans lui avoir enjoint, au préalable, d’épouser la iancée retrouvée. I] y a 14 nombre de scénes d’une mmouvante noblesse et des intermédes violents combats a l’arme blanche, luttes corps A corps, yondissements, contorsionnements, etc.) qui ont sroduit grand effet. Je le répéte, voila sans doute me des ceuvres les plus probantes, les plus synthéiques de Part dramatique japonais, et ot de bisarres bruits de coulisses (claquettes de bois ryth-
2t2 LE MOUVEMENT DRAMATIQUE
mant les gestes, les attitudes soudain figées des personnages, déchainant, comme aun signal -naif, les éléments), des chants lointains, de rauques clameurs, etc., interviennent ca et la, créent une ambiance, épousent le texte de fagon baroque, inquieétante, harmonieuse tour a tour.
Nous avons eu, vous le voyez, durant, ces derniéres semaines (grace aux deux ouvrages dont je vous ai parlé, et aux représentations du « Pigalle ») la réyélation de l’art dramatique japonais; mais il nous était réservé de faire encore une autre découverte, dans un pays différent : celle du theatre complet de Mme Karen Bramson, publié par la librairie Flammarion. Je dis: découverte, var, bier que nous connaissions et estimions déja Pécrivair danois, que nous n’ignorions ni des romans comme Nous les barbares, Parmi les hommes, Une femme libre, ni une piéce représentée jadis 4 |’Odéon e' intitulée le Professeur Klenow (l’acteur Reumer' s’y montra simplement admirable), nous mécon naissions un peu Mme Karen Bramson en tant qu dramaturge et ne soupgonnions point l’importanc de son ceuvre théatrale. Elle nous apparait aujour Whui, grace a ses quatre volumes, de valeur inégal certes, mais qui accusent une diversité, une ri chesse, une puissance créatrices et animatrices tou 4 fait rares. Chacun d’eux arbore un titre généra lisateur et se place, si l’on peut dire, sous un « sign
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idéologique » particulier (« argent » pour le premier; « l'amour » pour le second; « la foi » pour le troisiéme; «la haine » pour le quatriéme). Ceci vous prouve l’éclectisme de l’auteur, et qu’il n’entend point se cantonner dans un genre. Il passe en effet, comme en se jouant, du drame sentimental au drame social, de la fresque satirique 4 la comédie de mceurs et de caractéres, et si, je vous le répéte, il ne se révéle pas, cet auteur, constamment égal a lui-méme, il est bien rare qu’il nous dégoive tout a fait, et ses piéces les moins réussies, les plus imparfaites, contiennent toujours une scene, un épisode significatif, nous apportent la preuve qu'il ne travailla pas au hasard, a |’aventure, mais prit la plume mi par une idée ou un sentiment impérieux. De combien de dramaturges frangais pourrait-on en dire autant |...
Parmi les trois piéces du tome premier, et placées sous le signe de l’argent (Une famille, l'Enfer, la Tour de Babel), c’est Une famille qui me semble devoir étre retenue, car ce drame intime, mettant aux prises un pére, sa femme et ses deux enfants, nous montrant les ravages causés dans une maison par le pire instinct déchainé (I’instinct de lucre, de conservation du patrimoine), ce drame, dis-je, d’un apre, cruel réalisme, a une force, une ampleur, une éloquence irrésistibles; et je le préfére de beaucoup a l’Enfer, une sorte de féerie idéologique un peu simpliste et un peu confuse a la fois (elle se déroule tantot sur terre, tantét au royaume de Satan), a la Tour de Babel ou un conflit conjugal, une his-
toire financiére s’entre-croisent, se mélent parfois assez arbitrairement et laborieusement. Le second volume mis sous le signe de « |’amour », comprend le Professeur Klenow, Méduse, le Bonheur, trois drames passionnels d’une puissance, d’une originalité, d’une acuité auxquelles je me plais a rendre hommage. J’avais gardé un souvenir vivace du premier, et j’ai retrouvé en le relisant toutes mes impressions de spectateur. Jamais, je crois bien, un écrivain dramatique ne nous peignit avec plus d’audace, de force et de justesse les méfaits, les ravages de l’égoisme (l’égoisme d’un vieillard), exploitant aux dépens de |’amour la pitié d’une jeune créature, l’asservissant, la détournant férocement de la voie, dela loi naturelles, la vouant, en fin de compte, 4 la mort. Il y a la cinq ou six scénes qui dénotent un écrivain dramatique de grande classe (il nous ferait songer a Strindberg, a Ibsen, a notre Lenormand), un analyste tendrement impitoyable, si j’ose m’exprimer ainsi, un lucide et farouche découvreur des méandres secrets du coour humain et masculin.
Les piéces groupées sous le signe de «la Foi» (tome troisiéme), d’esprit, de tendances bien différents, ne sont pas moins remarquables. Je vous défie de lire sans frémir la pathétique aventure courue par un écrivain libre-penseur /(I’ Orguewleux) négateur de Dieu, se refusant a le reconnaitre, a l’implorer, alors méme que son enfant bien-aimé agonise, que sa femme (une mére éplorée) supplie Vépoux de joindre les mains, mais presque vaincu, au dénouement, a cause d’une apparence de miracle. L’Or-
gueilleux égale a mon sens /a Nouvelle Idole, le chelid’ceuvre de M. lrangois de Curel, et je ne pense pas qu’un tel rapprochement humilie l’écrivain danois. Quant a /’Homme qui a compris (curieuse étude d’un étre éclairé soudain par une maladie soi-disant mortelle, découvrant peu a peu la valeur du monde, le sens de Ja vie et de la mort), a la piéce intitulée les Yeux qui s’ouvrent, elles sont d’un jaillissement moins heureux, moins strictement harmonieux, mais bien attachantes néanmoins, riches en suggestions, en déductions ingénieuses, hardies, pro-— fondes trés souvent, et Vidéologie mystique qui plane sur ces ouvrages, et les domine, ne nuit point a leur humanite.
Le quatriéme volume (la Haine) nous apparait un peu moins original que les précédents, mais cela tient au choix des sujets traités et qui ne nous offrent 4 nous, lecteurs francais, aucune surprise. Le premier de ces sujets (le Dictateur) a déja suggéré a M. Jules Romains une comédie portant le méme titre, et pivotant autour d’un theme identique, a savoir : l’évolution d’un chef populaire s’emparant du pouvoir, et usant, 4 son corps défendant, des mémes procédés de gouvernement que son prédécesseur. Dans le Dictateur danois, aussi bien que dans le notre, le principal personnage se trouve en con{lit avec un camarade demeuré fidele a la cause (la cause populaire) et contraint de le renier, Ii est vrai que chez Mme Bramson le camarade triomphe, massacre haineusement son ancien ami, alors que M. Romains nous montrait celui-ci vain-. queur de celui-la. Le drame idéologique étranger
ne manque point d’intérét, mais, je le répéte, il se compose presque des mémes éléments que le drame idéologique frangais; de sorte que le theme du dictateur, qui semble devoir s’affirmer le méme dans tous les pays et ne pouvoir varier, se renouveler, nous fait un peu l’effet d’un poncif.
Les deux autres piéces encloses dans le tome quatriome (les Félines et Depuis Vaurore des temps) nous content, la premiére, les manoeuvres de deux femmes dites fatales, et qui le sont assez arbitrairement, la seconde, les mésaventures de quelques rescapés de la Révolution russe. Mais cela aussi nous le connaissons, et maints dramaturges, maints romanciers ont extrait de ce tragique leitmotiv des ceuvres plus originales, plus significatives que celle-ci.
Tout de méme, j’y insiste, le thédtre complet de Mme Karen Bramson vaut qu’on s’y arréte, et méritait. bien d’étre connu. D’ordinaire, les femmes s’averent d’assez piétres dramaturges, et si elles excellent dans le roman, surtout dans le roman d’analyse (ow elles se trouvent servies par leurs dons naturels, leur penchant invincible a disséquer leurs élans, leurs angoisses, leurs déceptions, a se passionner pour leurs propres souffrances, presque toujours d’ordre sentimental), elles manquent des qualités de logique, de construction, d’ « extériorisation », de généralisation, propres a l’auteur dramatique. Mme Karen Bramson fait donc exception a la régle, et ses qualités dramatiques sont aussi éclatantes, aussi probantes que ses qualités analytiques. De toute évidence, elle aime son
: métier, son art, les cultive, les posséde a fond, et dans son ceuvre éclate bien souvent une
autorité, une maitrise quasi masculines. Nous en — ~ avions eu le sentiment trés net en écoutant le Pro-
fesseur Klenow, la lecture, l’examen de ces quatre - volumes confirment notre opinion. Nous nous trou-
~ vons en présence d’une vraie « femme de théatre ».
Elles sont, on en conviendra, phutot rares chez
nous, et méme ailleurs. Et voila, j’ose le dire, un
«cas » bien particulier !
‘Un autre « cas » assez particulier lui aussi (mais __ différemment), c’est le « cas Pirandello ». Précisé-
‘ment, Yon vient de mettre en vente le troisiéme
volume du théd&tre du célébre écrivain italien (Comme ci, comme ¢a, représenté par les soins de la Compagnie Pitoéff, Tout pour le mieux, monté & lAtelier en 1926). Ces comédies marquent le com-
-mencement d’une sorte de disgrace dont Piran- ee dello souffre & ’heure présente, chez nous, et qui
succéda 4 une vogue, 4 un engouement peut- -é6tre
~ excessifs.
Car, pendant quatre ou cing ans, chaque directeur ou presque tint & honneur de présenter un ouvrage pirandellien. Nous entendimes ainsi ‘ les Sia Personnages en quéte d’auteur, Chacun sa vérité, — Henri IV, Vétir ceux qui sont nus, etc., et la presse — tout entiére les célébra avec un enthousiasme au-
quel les snobs, les maitresses, les hétes des salons
mondains, nombre de littérateurs de marque faisaient écho, saluant l’éclosion d’un homme de génie d’un penseur, d’un novateur dramatique, destiné & handicaper tous les autres ! Désormais, le «pirandellisme » fut A ordre du jour (ou du soir), on ne s’entretint que de ces comédies si passionnantes, $i ingénieuses, et dont on ne pouvait du premier coup mesurer l’originalité, la profondeur, l’importance idéologique !
Ce fut, dans le domaine de I’art dramatique, un peu le pendant, la réplique de la découverte de Proust dans le roman d’introspection. Mais Proust garde encore ses admirateurs, ses thuriféraires, ses adorateurs (ils me semblent cependant plus clairsemés, moins tumultueusement véhéments), tandis que, du jour au lendemain, Pirandello se trouva « déboulonné », désaffecté, laché de facon un peu brutale, et méme raillé, combattu, nié sans merci. En téte de ces railleurs, de ces négateurs, se place aujourd’hui Fernand Vandérem, qui, vous nel’ignorez pas, asséna sur la téte de l’infortuné dramaturge italien des articles d’une verve corrosive féroce (véritable danse du scalp) et ou l’art pirandellien était ramené 4 des exercices primaires faits pour en imposer seulement aux naifs, aux crédules, aux « gogos »! Bien entendu, M. Benjamin Crémieux, traducteur, thuriféraire attitré de Vécrivain péninsulaire, prit la défense de son glorieux poulain, répliqua 4 M. Fernand Vandérem, et cela nous valut une petite joute littéraire, courtoise en apparence, et aux passes et reprises savoureuses. A la vérité, chacun des deux jouteurs pouvait fournir
Pas ake FAP Ut eget . Be ts FERC AY SUE ae tia og dhe Rete 4?
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE. 279 des arguments valables, et: aucun d’eux n’avait, il ie me semble, tout A fait tort, nitoutafait raison. Si M. Crémieux exagéra, « alla fort », comme l’on dit, — dans le sens de l’enthousiasme dithyrambique, notre cher et pénétrant Fernand Vandérem se montra peut-étre un peu injuste en déniant 4 Pirandello toute originalité créatrice et novatrice, eninsistant uniquement sur le « primarisme » de ses plus célébres comédies. Je crois que, touchant celles-ci, une sorte de classement, de triage s’impose. I] y a, dans le théatre de Pirandello, du médiocre et de !’excellent. Si des piéces comme Sia Personnages en quéte d auteur, comme Chacun sa vérité, comme Henri IV, ne sont guére, en effet, que des exercices eérébraux un peu puérils, assez vite lassants, et dont les prolongements idéologiques accusent, en dépit des apparences, ‘quelque vanité, quelque superficialité, quelque « primarisme » (pour employer un terme cher & Vandérem), d’autres piéces, en revanche (Vétir ceux qui sont nus, Tout pour le mieux, Comme ci, comme ¢a, etc.) mettent en scene des personnages d’un intense relief, contiennent ~ des situations fortes, hardies, originales; et lorsque Vintellectualisme de l’auteur prend ses racines dans — Vhumanité, lorsque ses héros ne se contentent plus d’aider A la démonstration de problémes, d’équations parfois bien spécieusement, bien vainement compliqués, mais vivent d’une vie propre, libre, aérée, si j’ose dire, et d’une poignante complexité, ~ nous devons nous incliner et reconnaitre en Pirandello un esprit infiniment curieux, hardi, pénétrant et lucide, un psychologue, un analyste merveilleus
sement doué, et un constructeur dramatique d’une étonnante souplesse. Vous pourrez vous en convaincre en parcourant le troisiéme volume de son théatre (Tout pour le mieux, Comme ci, comme ¢a) et surtout en relisant Vétir ceuz qui sont nus, & mon avis le chef-d’ceuvre du dramaturge italien. Jamais peut-étre depuis Gidipe-Roi, on ne pratiqua avec plus de puissance, d’adresse, de maitrise, l'art des . déductions, des « déboitements » dramatiques, de la « remontée » aux sources, aux origines, aux causes mystérieuses d’un événement éclatant soudain, formant le « départ » d’une action. Et, ici, le génie, le métier, l’intelligence s’allient victorieusement. En faveur d’une ceuvre comme Vétir ceux qui sont nus (elle donne raison 4 M. Benjamin Crémieux), nous pouvons pardonner a Pirandello d’autres ceuvres plus naivement, laborieusement, prétentieusement « intellectualistes » et qui, celles-la, justifieraient, en partie, avouons-le, les critiques du clairvoyant et impitoyable Fernand Vandérem.
Une autre publication qui ne peut manquer de susciter un vif mouvement de curiosité et de provoquer elle aussi des opinions contradictoires, c’est le théatre de Charles Dickens. Saviez-vous que Villustre romancier anglais ett sacrifié 4 Vart dramatique et fait représenter de nombreuses piéces ? Je les ignorais parfaitement, pour ma part, je vous l’avoue, et les ignorerais encore si M. Jean
Se
Auzanet (lui-méme poéte, lettré fort apprécié) ne s'était attaché a nous les faire connaitre. Il publie en effet, aujourd’hui (Editions Trémois) l’ceuvre dramatique de Dickens, et le premier volume contient deux comédies : l’Etrange Gentleman, fantaisie burlesque en cing tableaux, et le Mémortal de M. Rossignol. Une trés intelligente préface nous apprend que l’Eirange Gentleman fut offert le 29 septembre 1836 au public de Saint-Jame’s Theatre, dirigé alors par un certain Braham. Ce dernier renonea d’ailleurs assez vite & ses fonctions directoriales (elles ne l’avaient point enrichi) pour monter sur les planches. On trouve l’ébauche de cette fantaisie burlesque dans une nouvelle intitulée The Great Wigleburg Duel, et, & en croire M. Auzanet, elle ne manque pas de saveur. La piéce, en revanche, me parait en manquer singuliérement. L’auteur nous y conte les avatars d’un voyageur (tout ensemble couard et cupide) et employant mille ruses A seule fin de dépister un rival altéré de sang. En fin de compte, le voyageur épouse une vieille fille en quéte d’un mari; et il ya aussi deux couples @amoureux & la recherche du bonheur, quwils trouvent nécessairement. L’action se déroule dans une petite auberge du nord de l’Angleterre, sur la route de Gretna Green (localité propice aux mariages rapides, accomplis avec le minimum de formalités, et refuge de tous les amoureux soucieux d’échanger leur anneau). Elle est, cette action, sommaire, naivement embrouillée, et ici et 1a d’une bonne grosse gaité sans prétentions. On dirait parfois dun vaudeville de Labiche, mais plus gauche, d’une
seve moins abondante, moins généreuse, et le héros, les personnages secondaires sont typés a l’aide de traits bien gros et bien superficiels.
Quant au Mémorial de M. Rossignol, qui obtint, parait-il, un succés considérable, et o& Dickens lui- méme interprétait le réle de Gabblewig (person-
nage 4 transformations), il porte le nom d’un second collaborateur, Mark Lemon. Certes, l’ouvrage vaut par un tour, un accent assez cocassement humoristiques, et par deux ou trois fantoches, allégrement silhouettés, mais, ici encore, lV’intrigue est * dune simplicité, d’une candeur désarmantes, bien qu’elle s’efforce de reproduire les thémes classiques chers 4 Moliére, 4 Beaumarchais (les ruses d’une jeune fille, de serviteurs zélés, de cocasses intermédiaires, soucieux d’empécher le mariage de leur maitresse avec un vieillard). Tout cela ne nous donne point de Dickens écrivain dramatique une: bien flatteuse opinion, et l’on ne reconnait guére les dons prestigieux d’observateur, d’animateur, de sensible analyste du romancier.
Sans doute convient-il d’attendre la publication des prochains volumes pour porter un jugement définitif (et plus circonstancié), mais il nous apparait déja que, s’esseyant au théatre, Dickens, géné, gauche, mal a l’aise, perd/ beaucoup de ses qualités naturelles. Et n’a-t-il pas cela de commun avec notre Balzac, romancier génial, lui aussi, que tout semblait destiner A devenir un des maitres de la scéne francaise et dont les productions dramatiques (aPexception de l’Ecole des Ménages) nous décoi- vent tellement !.,. Cela vient, je pense, de ce qué le
thédtre obéit 4 des régles, des lois différentes de celles du roman, que ce qui vous sert ici vous dessert la. Ouvrons un livre de Balzac. Ce sont d’abord des pages et des pages de préparations, d’explications préliminaires. L’écrivain remonte aux sources, expose minutieusement les antécédents de ses personnages, recherche leur famille, décrit leur pays d’origine, leur intérieur, analyse leurs tics physiques et moraux, leurs manies, leurs tares. Puis, il conduit, suit ses héros ici et 14, chez eux, au dehors, les isole ou les met en contact avec d’autres. Et dans le premier cas, ils s’avouent, et dans le second, ge révelent. Des observations faites sur eux (ou a leur propos), des répliques jetées, telle ou telle anecdote imaginée par l’auteur dirigent sur eux des traits successifs de lumiére. Le livre fermé, nous les connaissons intimement, profondément, ces héros. Chez Balzac, on peut dire que « l’exposition » ne perd jamais ses droits. Méme lorsqu’un person-
nage «agit », le romancier est 14, prét & le compléter,
& le commenter. Parfois, ces commentaires (si lucides, si passionnants) emplissent les deux tiers d’un volume, comme dans la Vieille Fille, par exemple,
ou le Cousin Pons, et souvent pour aboutir & une situation résolue en cing, six répliques. Ainsi, nul
ordre, nulle progression apparents, mais la vie, la. vie notée, traduite, vécue au fur et 4 mesure avec.
une puissante gaucherie, une rude maladresse, mais prodigieusement révélatrices !
Or, le théatre exige d’autres qualités, et, a la seéne, on ne sent plus Balzac libre, maitre de lui, mais guindé, angoissé, comme malhenreux, Son
dialogue si admirable (dans le livre) palit, s’affadit, ou bien piaffe, cavalcade au hasard. Les personnages manquent de clarté, de vigueur, de relief. Les épisodes sont malhabilement choisis et présentés de facon arbitraire. Ecoutez Mercadet, vous serez de mon avis. Et encore Mercadet trouva-t-il en d’Ennery un « tripatouilleur » au courant de toutes les ressources, les malices du métier !
De telles constatations s’appliqueraient. également 4 Dickens auteur dramatique. La vie légére, finement sarcastique ou délicatement attendrie qui circule dans ses innombrables et délicieux romans, elle semble s’arréter au seuil de ses"piéces de théatre, céder le pas 4 une phraséologie, 4 un dialogue laborieux, appuyés, s’appliquant vainement & la gaité, 4 la vivacité, 4 la fantaisie; et les personnages de l’Etrange Gentleman ou du Mémorial de M. Rossignol nous font regretter, je vous prie de le croire, tant d’autres personnages livresques si curieusement typés, animés, si souples, si cocassement ondoyants, et auxquels ils ne ressemblent que comme de vulgaires ébauches, des caricatures grossies, amplifiées et figées. Que doit-on en conclure ? Eh bien, que certains Aristarques ont raison peutétre lorsqu’ils opposent l’art du romancier A l’art de l’auteur dramatique, les déclarent souvent inconciliables, alors méme que, comme chez Balzac, chez un Dickens (prestigieux dialogueurs, animateurs, créateurs de types vivants), ils sembleraient devoir se concilier si aisément. Mais non! Si Balzac réussit au thédtre, notez-le, ce ne fut jamais par ses propres moyens, mais grace aux pieuses et in-
bod :
génieuses adaptations d’un homme de métier, M. Emile Fabre.
De méme que Dickens dut 4 M. Max Maurey la réussite éclatante de David Copperfield, représente plus de cent fois de suite au Theatre national de )Odéon.
Je ne saurais mieux clore cette revue de quelques ouvrages se rattachant a la littérature dramatique étrangére qu’en vous signalant un volume de M. Nicolas Evreinoff : le Thédtre dans la vie’. Nous devons, vous ne l’ignorez pas, a M. Evreinoff, une piéce baroque et charmante, la Comédie du bonheur (adaptée par M. Noziére et représentée avec succes a |’ «Atelier » de Charles Dullin) et nous savons qu’il est un des producteurs les plus originaux, les plus abondants, les plus variés de la jeune Russie. Ses débuts datent pourtant d’avant la guerre, et aprés avoir fondé diverses entreprises théatrales, servi généreusement les classiques francais, allemands, anglais, il écrivit nombre de piéces (les Rois mages, la Mort joyeuse, le Fondement du bonheur, etc.), presque toutes d’une rare qualité d’invention, et de tendances nettement antiréalistes. Pour Evreinoff, la fantaisie, le réve, une certaine déformation nécessaire de la vie — ce qu'il nomme la «théatralité» — doivent régner en sou-