OF
Lorsqu’on reprend une picce, dix ans, vingt ans aprés la premiére, et qu'elle rend encore un son jeune, clair, vivant, n’est-ce point déja une indication favorable ? Deux ceuvres, et de deux écrivains appartenant chacun & une génération différente, viennent d’affronter cette épreuve, victorieusement. Je veux parler du Retour de Jérusalem, de M. Maurice Donnay, et du Maitre de son cour, de M. Paul Raynal. Vous vous souvenez du tumulte que souleva jadis le Retour de Jérusalem, eréé en 4903 au Gymnase, par Mme Simone (alors Simone Le Bargy), par MM. Dumény et Calmette. La comédie de Maurice Donnay opposait les Juifs aux Ariens, et pour démontrer qu’en amour, tout au moins, les deux races demeuraient irréconciliables, qwun chrétien « moyen », esclave de certains préjugés, de certaines traditions, ne pouvait trouver le bonheur auprés d’une israélite, quelque vivante, intelligente, amoureuse qu’elle fit.
Done, cette histoire d’amour (d’un amour malheureux), agrémentée d’une ironique étude de milieux, suscita d’innombrables discussions, voire de multiples querelles, car l’on était au lendemain dune « affaire » sonsationnelle. Les spectateurs s’invectiverent, se battirent presque dans la salle, le soir de la générale, et les soirs suivants, cependant que l’auteur excipait de sa bonne foi, de son impartialité volontaire.
A vrai dire, elle s’affirme, surtout, pendant les
deux premiers actes. Ici l’on sent l’effort constant de M. Donnay pour équilibrer les plateaux de la balance; et, si Vhéroine, cette ardente et. séduisante Judith Fushiani, laisse fuser certains défauts inhérents 4 son éducation, & son milieu, a sa race, elle n’en posstde pas moins de rares, de précieuses qualités. De méme Michel Aubier (le chrétien) se révéle 4 nous comme un étre sensible, délicat, mais faible, un peu irrésolu, et qui oscille trés humainement entre sa passion naissante et ses devoirs, affection qui le lie encore & sa compagne, a ses enfants, 4 son entourage. Méme, cet entourage, Pécrivain ne le flatte point. Bien qu’il ne méconnaisse nullement les vertus de la « vieille famille frangaise » qu’il nous présente, il n’en dissimule point les travers, les menus ridicules, voire les tares. Je songe a l’oncle Aubier, le type de la « vieille baderne », et & la petite sceur de Michel, -aimable gourgandine mondaine, dont le cynisme conscient et organisé, si j’ose dire, s’étale avec une - ingénuité assez eflrayante. Tout compte fait, Judith semble valoir davantage, au premier abord, que la famille de son ami, que cet ami lui-méme, et, slorsqu’a la fin du deuxieme acte le juif Lazare Hendelshon vient rendre visite 4 sa belle coreligionnaire, ils échangent des propos d’une émouvante gravité, et que Michel a peut-étre le tort d’interrompre et de juger sans une assez compréhensive indulgence. Mais, dés le début du troisiéme acte, le ton change brusquement, et peut-étre un peu brutalement. Cette fois, l’auteur nous montre Judith en liberté, dans son intérieur méme (sa
“ny
liaison avec Michel dure depuis dix-huit ou vingt mois) et entourée d’une bien étrange et grimacgante cohorte d’invités. I] faut le constater, ces invités, tous des Juifs, se conduisent de fagon plutdt déconcertante. Ils semblent prendre a tache de froisser, de heurter sans cesse, & tout propos, le maitre de Ja maison (non seulement lui, mais le godt, la bienséance) ; ils crient, piaillent, vociférent, imposent bruyamment leurs idées, leurs convictions, leurs théories touchant l’art; la patrie, les lettres, la religion; agissent en un mot, comme « en pays conquis », et l'un de leurs plus juvéniles, de leurs plus arrogants porte-parole, Vovenberg, se laisse aller & prononcer des paroles si grossiéres, si bles-
santes, que Michel se voit contraint de le chasser
honteusement. Alors, c’est entre ledit Michel et Judith (demeurés seuls, aprés le départ de leurs hétes) une scéne farouche, haletante, tragique presque, et au cours de laquelle ils se jetteront au visage tous leurs haineux griefs.
Elle est, reconnaissons-le, cette scene, dun jail-
lissement, d’une montée, d’un mouvement drama-
tique erasintibles: et cdriduite de main de maitre. Jadis elle cléturait le second acte, et, sur les conseils de quelques amis (parmi lesquels ‘se trouvait, je crois, Jules Lemaitre), M. Mau ice Donnay avait
coupé la scéne finale entre Judith et Lazare, ce
dernier surgissant fort opportunément pour relever sa belle amie, toute secouée de sanglots, la réconforter, lui faire toucher du doigt les causes profondes de sa souffrance. « Ah! disait-il, ou & peu pres, pourquoi avez-vous trahi votre cause, votre
Teen ae LE MOUVEMENT DRAMATIQUE race, et vous étes-vous réfugiée chez des étrangers 2»
A la reprise, cette scéne a été jouée intégralement, et elle méritait de l’étre, puisque, grace a elle, Péquilibre se rétablit un peu, alors que, pendant presque tout le troisiéme acte, la balance oscillait étrangement d’un seul cété, sans que l’on fit peut-étre assez contrepoids |...
Car — et notre distingué confrére Pierre Brisson Pobserva, l'un des premiers, avec une trés judicieuse malice — comment admettre qu’une femme fine, cultivée, intelligente (l’on nous dépeint bien ainsi Judith) impose a son ami un semblable entourage ? Comment se plait-elle, elle-méme, parmi de
tels compagnons? Et comment, sila Juive, la prosélyte, ferme obstinément les yeux sur leurs défauts, peut-étre excessifs, l’amoureuse qu’elle fut, qu’elle est encore, ne souffre-t-elle pas de la géne, des tortures visibles de Michel « en exil » dans son propre foyer ?
Du point de vue psychologique, cela ne s’explique guére, sinon par une sorte d’entrainement
(oh! involontaire sans doute !) de Vécrivain, se
dégageant peu a peu de son impartialité, perdant le sentiment dela mesure, et faisant, comme malgré lui, de l’antisémitisme. Et n’en fait-il pas encore un peu (cette fois je me place au point de vue dramatique), lorsque sur la scéne, « sur le ring », il oppose
a Michel, personnage principai, et au demeurant
fort sympathique, Vovenberg, un simple comparse,
- qui, du début a la fin de l’acte, semble jouer a se
rendre odieux ? Vraiment la lutte est inégale, et le
; fl Pig
chrétien ’emporte trop aisément, un peu arbitrairement, sur l’indésirable petit Juif!
Par bonheur, je le répéte, Lazare Hendelsohn survient tout a la fin, et fort & propos, pour rallier quelques suffrages en faveur de sa race. Mais il survient bien tard, et, puisqu’il y avait, au cours de Vacte, une grande scéne « entre hommes », c’est avec cet homme-la, ce Lazare, que Michel ett dt se mesurer pour égaliser les chances.
Mais que mes lecteurs se rassurent, je n’entends pas pousser plus avant mon argumentation. Et peu importe, au surplus, que le Retour de Jérusalem cesse, 4 certains moments, d’étre une pitce strictement impartiale, puisqu’elle demeure toujours une piéce intéressante, vivante et d’une magistrale exécution, la piéce d’un maitre écrivain en pleine possession de son art et de son métier.
Chose étrange, et tout a honneur de l’ouvrage, ce n’est plus A cause de la question (la question juive) posée, de la thése plaidée qu’il intéresse aujourd’hui et passionne le public, car, depuis la ‘guerre, elle a, cette question, regu sa solution la plus noble, et de facon A réconcilier définitivement les deux partis adverses. Non! Si le Retour de Jérusalem triomphe a nouveau, c’est parce que la piéce aun ton, un accent, que l’on n’entend plus souvent au théatre, parce que, soigneusement, délicatement, spirituellement écrite, harmonieusement nuancée, construite avec soin, avec intelligence, avec une souple et sfire maitrise, elle anime des personnages vivants, humains, et qui ne se déshu- -manisent point, méme lorsqu’ils s’avisent de plaider
r ran’.
¥ ff ( *
leur cause, de théoriser. Et c’est en eux-mémes, en leurs coeurs, qu ils puisent leurs arguments, passant “insensiblement, et sans presque s’en apercevoir, des sentiments particuliers (jalousie, désir, rancune amoureuse) aux idées générales, De ceci, le public lour sait un gré infini, et voila pourquoi il lui importe médiocrement que les Juifs l’emportent sur les chrétiens (ou le contraire). Il voit, il écoute, il plaint surtout deux amants unis par le cceur, par la chair, et qui peu a peu se torturent, se déchirent Yun l'autre, et puis se séparent parce qu’ils ont découvert au plus secret d’eux-mémes, des dissonances, des dissemblances morales profondes.
Et cela, c’est une histoire éternelle, que tous les hommes, toutes les femmes vivent plus ou moins |...
Le theme, jadis « actuel », si l’on peut dire, et brilant de l’ceuvre, s’atténue, s’estompe en quelque sorte, se mue en un théme humainement général. Ainsi s’explique et s’amplifie le succés de cette reprise, succes di a des qualités plus durables et plus profondes peut-étre que celles que l’on recon- - Daissait jusqu’a ce jour au Retour de Jérusalem.
Ne / /
La glorieuse reprise du Maitre de son ceur, de M. Paul Raynal, 4 l’Odéon, nous apparait, elle aussi, trés significative. Lor que l’@uvre affronta «les feux de la rampe », en 1920, l’auteur n’avait guére plus de trente ans, et il débutait au théatre.
Début éclatant s’il en fut! La presse tout entiére le salua, mais sans discerner clairement le rang, la place éminente auxquels M. Raynal pouvait, devait prétendre, parmi les écrivains de sa génération. Trois ou quatre années plus tard, et lorsque le jeune auteur fit représenter, 4 la Comédie-Francaise, le Tombeau sous |’ Arc de Triomphe, la méme presse se signala par une incompréhension, une hostilité, un mépris & proprement parler stupéfiants !... On ne put lire, je crois bien, que trois articles favorables a la piéce.
Je m’honore d’avoir été le signataire de Pun des trois. Aujourd’hui, l’on joue le Tombeau dans tous les pays du monde, et les détracteurs de cette tragédie (la plus belle, la plus synthétique, la plus douloureusement et Aprement vengeresse de celles que la guerre inspira) commencent a faire amende honorable. Mieux vaut tard que jamais,
Mais revenons au Maitre de son ceur. Depuis la premiere représentation, l’ouvrage reparut sur
V’affiche de l’Odéon, mais a d’assez longs intervalles
et avec des recettes moyennes. Le succés d’estime se dessinait, se fortifiait méme, et néanmoins le public payant ne manifestait pas un bien vif empressement. Or il accourt aujourd’hui, ce public, de plus en plus nombreux. Lorsqu’on joue la picce, e’est devant des salles combles. De toute évidence, l’ceuvre fait sa tronée, s’impose, acquiert une patine classique. On l’écoute pieusement, presque religieusement, et plus d’un s’étonne — qu'elle ne figure point au répertoire de la Comédie-Francaise. Mais je sais, de source certaine,
qu’elle y figurera bientét, lorsque quinze années se seront écoulées depuis sa création, Nul n’ignore, en effet, qu’un ministre exigea, par décret, cette période d’attente, au demeurant assez utile et peut-étre nécessaire pour bien juger la valeur, les qualités durables d’une piéce, avant de lui donner ses grandes entrées dans la maison de Moliére’.
La comédie de M. Paul Raynal y sera tout a fait a sa place. Vous connaissez, je pense, le théme si large, si simple du Maitre de son ceur : la lutte, le combat entre l’amitié et l'amour. Trois personnages : Henri Guise, Simon de Peyran, deux amis; une femme : Aline, duchesse de Reige. Simon, le plus jeune des deux hommes, s’éprend follement de cette derniére, mais il lui confie, non sans imprudence, qu’il a foi en la force, en la grandeur du sentiment qui le lie 4 son compagnon et dont l’autre se montre trés digne. Alors la belle duchesse froissée, secrotement blessée, et peut-Ctre tentée déja, s’efforce de séduire Henri. I] résiste. En faut-il davantage pour qu’elle s’éprenne sérieusement ? Elle souffre, se soumet néanmoins et, pour plaire a son « vainqueur », promet de se donner au jeune amant si sincére. Malheureusement, au dénouement, elle se trahit (& cause d’un mot imprudent
murmuré par Henri), pleure, proclame sa passion
pour ce dernier. Si bien que le pauvre petit Simon, atrocement désabusé (et a tort), doutant et de Yamour et de l’amitié, se tue. Tandis que l’ainé, le