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C’est chose faite aujourd’hui

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grand frére penché sur le corps palpitant, proteste : «Je ne t’ai pas trahi. »

Pendant les deux premiers actes admirables d’un bout A l’autre, l’on assiste comme aux phases d’un duel sentimental entre un homme et une femme, combattant tout d’abord avec des armes « mouchetées » et fleuries, et puis a Pépée nue.

Tout le second acte (il se compose d’une scéne unique) est dune virtuosité analytique, d’une ampleur, d’une acuité auxquelles on doit rendre hommage. Il tient le spectateur haletant. Et nous voyons, dressés l’un contre Vautre, Péternel masculin et Péternel féminin, chacun défendant implacablement sa cause et comme ses privileges, l’honneur méme de son sexe.

Peut-étre pourrait-on formuler certaines réserves touchant le dernier acte, dont le dénouement tragique semble un peu voulu, un peu « amené » pour les besoins de la cause, et ot auteur se laisse aller & quelque verbosité. Mais le Maitre de son cceur n’en demeure pas moins une des couvres les plus riches en substance, les plus caractéristiques, les plus harmonieuses de ces dix derniéres années. Elle a de quoi braver les atteintes du temps!

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Parlons & présent, si vous le voulez bien, d'une pidce nouvelle, et dont la Comédie-Frangaise nous a offert la primeur, Moloch, de M. de Boussac de Saint-Mare.

Vous ne pouvez ignorer que c’est la ce que l’on

nomme, entre cour et jardin, un « succés énorme ». Dés la premiére, la foule assaillait le bureau de location, et chaque soir lon joue a « bureaux fermés ». I] y avait longtemps que, rue de Richelieu, on ne s’était trouvé a pareille féte; mais, comme il fallait s’y attendre, elle n’a pas été du gout de tout le monde. Nombre d’auteurs de la ‘maison font grise mine a ce Moloch, dévorateur de tant d’autres pieces (du répertoire ou en instance de représentation). De plus, si la presse du lendemain s’est répandue en éloges flatteurs, les feuil- -letons’ hebdomadaires, les revues, ont montré quelque sévérité, et l’on commence, ici et la, a discuter: ouvrage, A lui découvrir maintes faiblesses, maints défauts. Un des reproches qu’on lui adresse le plus volontiers, c’est de dresser au premier plan un personnage particulier, et qui « date », le personnage d’un artiste, d'un grand musicien, courbant chacun sous sa loi, et créant invinciblement autour de lui des malheurs, des désastres dont s’alimentera son génie.

Le héros de la piéce (les trois premiers actes se jouent il y a quarante ans) se nomme David Chollet. Compositeur illustre mais vieillissant il vient d’atteindre au sommet de la gloire. On le décore, on célebre partout son talent; mais David se soucie peu de ces vains hochets. Ce qu’il souhaite, c’est aimer, vivre, se sentir vivre par l’amour.

Tl ne saurait créer qu’a ce prix. Tout cela, il nous Vexpose devant un de ses amis (un peintre rustique), et aussi devant sa femme, épouse farouchement soucieuse de la renommée de son mari,

- énergique « administratrice » du ménage, et qui

lutte, sans cesse, pour que le dangereux grand homme ne se laisse pas aller 4 déchoi . Elle a fort a faire. David s’est épris, en effet, d’une petite éléve de son cours de musique, la gentille Denise, © et la jeune personne, devenue sa maitresse, va le

rendre pére. Alors l’artiste, fou de joie, ivre d’ory ? ?

gueil, se sent régénéré, prét a créer encore de nouveaux chefs-d’ceuvre et, bien entendu, a sacrifier tout autour de lui, 4 s’organiser une existence nouvelle (si belle, si exaltante), en marge de l’autre. Il oblige done Denise 4 rompre un mariage projeté (elle devait épouser un des éléves du maitre, ’hum- ble et fervent Pathillon), et obtient méme de Mme David Chollet qu’elle préside 4 la destinée future du petit héritier si attendu; bien mieux, qu’elle organise le bonheur de son terrible grand homme avec une autre.

Mais Denise met au monde un enfant mort, et meurt elle-méme, en léguant 4 David une sonate gauchement ébauchée, car l’ambition de devenir une créatrice possédait l’infortunée, et bien davan- | tage que l’amour.

Or, le soir ot le maitre apprend la fin misérable de son amie, il doit aller & l’Elysée pour diriger une de ses cantates, et la cantate n’est pas « au point ». Vous devinez que cette préoccupation artistique prendra le pas sur toutes les autres! En dépit de~ son chagrin (si fugitif!), de ses remords passagers, David ne songe qu’a parachever son ceuvre. Et il y parvient, avec l’aide du dévoué Pathillon, chagriné, révolté un peu, devant le formidable égoisme

du patron. Aprés quoi David se rend & l’Elysée, escorté de sa femme, « quien a vu et supporté bien d’autres ».

Le dernier acte se joue quinze ans plus tard. Le musicien, resté veuf, un peu désaflecté (la «nouvelle école » blague sa musique), parvenu au seuil de la mort, goite encore une joie, un orgueil suprémes. On exécute un « morceau » de lui, et ce morceau surprend, déconcerte les auditeurs par sa verdeur, sa jeunesse! Aussi l’attribue-t-on a la petite éléve disparue. Mais Chollet, encouragé par Pathillon, se justifie devant ses détracteurs, leur démontre que son exaltation, son renouveau créateurs, il les doit non pas 4 la musique écrite par la morte, mais au souvenir attendri qu’il garde d’elle. Et puis il reste la, perdu dans ses réves, bercé par de lointains accords.

Je ne vous ai conté, ici, que l’essentiel, et j’ai du passer sous silence une tres émouvante scéne au dernier acte, entre David et son vieux compagnon, le peintre, dont l’égoisme créateur causa jadis la mort d’un petit-fils adoré. Un si succinct résumé ne donne qu’une bien imparfaite connaissance de Vouvrage. I] vaut par le tracé large et incisif des personnages, par la justesse du ton, la force dramatique des principales scénes. Elles aident chacune a léclosion, a l’épanouissement de lidée directrice (’égoisme dévorateur des artistes). Mais Vauteur ne méconnait point leur noblesse, leur grandeur comme désespérée, puisque eux aussi sont, en quelque sorte, des victimes et se sacrifient a leur art.

Je ne congois pas trés bien les objections, les critiques suscitées par cet ouvrage, et singuliérement par le personnage principal. Certains parmi nos confréres lui ont cependant reproché d’étre exceptionnel, anormal, et ils nous ont fourni a ce propos des exemples d’artistes, de créateurs qui eux ne songeaient qu’a répandre autour d’eux la joie, le bonheur, Vallégresse. Assurément l’on en compte quelques-uns de cette espéce, mais on en compte d’autres aussi, et fort nombreux, qui ressemblent comme des fréres au Moloch de M. Boussac de Saint-Mare, et se soucient avant tout de leur enrichissement, de leur épanouissement intellectuel ou artistique, fit-ce aux dépens d’autrui. Je sais bien encore que, de nos jours, les transes, les angoisses des artistes ont perdu beaucoup de leur attrait littéraire, de leur importance sociale et humaine, et, sans doute, leurs prédécesseurs abusaient-ils de la complaisance de leurs auditeurs (et ~ de leurs lecteurs), lorsqu’ils ne nous faisaient grace daucun détail touchant leurs efforts tendus vers la « beauté pure », leurs découragements et leurs exaltations successives. A notre époque, les créateurs montrent plus de discrétion orgueilleuse (parce qu’ils sentent peut-étre que leurs tourments © n’intéressent personne, que l’on a d’autres soucis matériels). Mais ces soucis-la les hantent eux aussi, hélas! et les empéchent méme bien souvent de poursuivre leur ceuvre.

Quoi qu'il en soit, je crois fermement que la plupart d’entre eux se reconnaitraient dans le principal personnage de la piéce de M. Boussac de

Saint-Mare, et que celle-ci a une force, une ampleur, une éloquence généralisatrices que lon ne saurait nier. L’auteur a pris soin, au surplus, de faire vivre son héros aux environs de l’année 1890, et ainsi il répond, par avance, a certaines critiques, qui cessent, dés lors, d’étre fondées.

“Quant au reproche qu’on lui adressa d’avoir écrit une piéce « selon l’ancienne formule », il prendrait plutot A mes yeux’la valeur d’un éloge, car une piéce « selon l’ancienne formule », c’est, nous le constations déja A propos du Retour de Jérusalem, une piéce solidement construite, harmonieusement équilibrée et ou les caractéres s’éploient avec une stireté magistrale. I] faut croire que le public appré-

—cie encore de telles qualités, puisqu’il féte Moloch

et s’intéresse & une action (a la fois intérieure et extérieure) conduite sans hésitation ni défaillance. Je vous signalais plus haut la vitalité, la puissance des caractéres. J’insiste tout particuliérement sur celui de ’épouse de Moloch, Mme David Chollet.

Voila une belle, une pathétique, une originale

figure, et d’un merveilleux relief. Mme Chollet

’ mériterait de prendre rang dans la galerie des

Femmes d artistes cheres 4 Alphonse Daudet. Et le maitre eit aimé, je gage, cette rude gardienne de foyer, aux allures, aux vertus un peu prosaiques, sans doute, mais qui n’en est pas moins une servante au grand cceur », et sinon l’inspiratrice, du moins la conservatrice passionnée d’une ceuvre, ou mieux d’une Ame, vouée sans elle aux pires déchéances, et,peut-étre l’anéantissement total.

LE MOUVEMENT DRAMATIQUE . 29 pa Sy Se Maar STL UP Sy Se ea Dea ke ea a Meta MS A

J’enregistre avec un vif plaisir la réussite de ces trois ouvrages (deux ouvrages anciens, un ouvrage nouveau), différents, certes, de ton, mais qui ont ceci de commun qu’ils se rattachent tous trois a la belle, 4 la vivante, 4 la grande comédie de mceurs et de caractéres, et se différencient par conséquent | de certaines productions un peu baroques, amorphes et inconsistantes, de la nouvelle école dramatique. Le début de la saison ne lui fut pas, il faut bien le dire, trés favorable, a cette nouvelle école. Et deux de ses représentants accrédités, MM. Jacques Natanson et Pierre Brasseur, nous ont offert des piéces assez décevantes. Le premier, dans Je t’atlendais, s’est efforcé de nous conter une histoire d’amour, et le plus sincérement du monde, © de se dépouiller de son amertume, de son ironie coutumiéres, de communiquer enfin A ses deux petits héros, Jean et Colette, sa flamme, sa foi nouvelles. Jean et Colette, jusqu’a ce jour, mécon- — naissaient en effet la passion, ne cultivaient que le béguin sensuel. Mais tout va changer pour eux, et ils tenteront une grave épreuve, c’est-a-dire qu’ils vivront vingt-quatre heures, téte a-téte, a Orléans, De cette expérience provinciale dépendra leur bonheur ou leur malheur futur. Seulement mille et. mille incidents surgissent. Un ami raseur et béta, Gaston, que Jean eut le tort d’emmener, trouble la féte galante par ses entrées inopportunes, ses indiscrétions, ses ahurissements. I] énerve, il exas- —

30 LE MOUVEMENT DRAMATIQUE Haye aNd he eae Wie a elo UA eg

pere Colette, La petite femme est méme sur le point de retourner a Paris. Par bonheur, son amant l’apaise, la reconquiert amoureusement, Tout peut se réparer encore.

Mais voici que surgit un détective déguisé en maitre d’hétel et payé par une Mme Jadin, l’amie de Jean (car Jean avait une amie mirissante, tout comme Colette possédait un ami miurissant, M. Pramelin). Qu’arrive-t-il ensuite ? Eh bien! on démasque le Sherlock Holmes «a la manque », on Vachéte, il fera un faux rapport. Rassurés, nos deux amoureux se glissent alors au lit. La nuit s’écoule. Et, au réveil, ils comprennent que, décidément, ils sont faits l'un pour l’autre, jurent de ne plus se séparer.

Dernier acte : Mme’ Jadin et M. Pramelin (les vieux) découvrent leur commune infortune, grace 4 Gaston, l’ami gaffeur. Ils souffrent, tentent de se consoler l’un V’autre, un peu longuement, puis se résignent. Les petits fugitifs trouveront leurs ainés préts A une indulgence douloureuse et peut-étre égoiste.

Assez joliment amorcée, cette historiette verse, dés le second acte, dans le pire arbitraire. Tout y devient inconsistant, hasardeux, artificiel, et les sentiments des personnages, et les événements, et les péripéties provoqués par des fantoches vaudevillesques. Mieux vaut ne pas insister sur le dernier tableau, le plus facheux des trois, et ou les amants miurissants échangent des propos philosophiques, des aphorismes non dépourvus de prétention littéraire.

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