L’HOMME DE JOIE
DE|MM. Pau Gérapy et Rosert SPITZER, au Thédtre de la Madeleine.
Entre deux comédies sobres, aigués, subtilement nuancées, et se rattachant a la pure psychologie (telles que les Noces d’Argent, Aimer, Robert et Marianne, etc.), M. Géraldy fait volontiers « un petit tour de boulevard ».. J’entends qu'il nous offre, & occasion, une piécette « bien parisienne », Nous edimes ainsi Son Mari a la Michodiére, Si Je voulais au Gymnase, et nous avons, aujourd hui, Homme de joie au Théatre de la
bi, a y
Madeleine. Ce dernier ouvrage, écrit en collaboration avec M. Robert Spitzer, vient de remporter un vil succes, et des plus légitimes. On y retrouve, en effet, non seulement une stire, une souple habilete dramatique, mais de pénctrantes qualités d’analyse. Si les deux premiers actes cétoient la fantaisie légére, ironique, un brin arbitraire (ici les personnages sont a peine esquisses, et obéissent au caprice des auteurs), le troisiéme acte et surtout le dernier contiennent des scénes d’un ton bien plus aigu, plus « poussé », se teintent d’une juste et délicate mélancolie. On y reconnait la patte, la grifle de M. Géraldy, son souci de saisir, de dégager les moindres nuances psychologiques, et les héros de l’aventure, jusque 1a légérement « fantochards », montrent qu’ils ont une 4me (une petite Ame, mais une 4me) et peuvent vivre, aimer, souffrir, pour tout de bon |...
La piéce débute comme une aimable comédie bourgeoise. Dans le menage des Jolivet, le trouble, Pangoisse régnent, car Fernand Jolivet, le mari, trompe sa femme Madeleine avec une actrice des Variétés, Gaby Vérane. Alors Madeleine s’énerve, se dépite; mais, soucieuse de reconquérir Vinfidéle, elle imagine un vrai « moyen de comédie ». Voici.. Madeleine convoque chez elle un gentil gargon leger, futile, infiniment séduisant au reste, Henri, lequel lui fit, jadis, une cour pressante (il la fait a toutes les femmes et n’en rencontre guére de cruelles); lui demande un service d’amitié. Qu’Henri noue connaissance avec Gaby, la séduise, devienne son amant, prenne la place du mari
infidéle! Un peu surpris et ahuri, Henri consent a
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 37 a eee eS. SC Ee eT ae
tenter l’aventure, en escomptant, qui sait ? une douce récompense. Ht le voici, au second acte, sur « le champ des opérations », dans la loge de Gaby. Or il reconnatt en elle une ancienne conquéte jadis obscure, aujourd’hui célébre (elle a changé de nom) et qu’il abandonna non sans brutalité. Excellente occasion pour la comédienne de se venger! Elle simule done l’attendrissement, le désir, aguiche le revenant, tombe dans ses
‘bras, et, lorsqu’elle le sent « 4 point », le repousse, en
jurant de ne plus lui appartenir jamais.. Mais Henri tient sa revanche. Puisqu’on le bafoue ainsi, il se rabattra sur une autre proie, une humble petite cabotine, Jeannine, camarade de loge de Gaby, et qui — n’offre guére de résistance.
Au troisiéme acte, ’homme de joie a passé la nuit avec Jeannine, et déja elle s’avoue fort éprise de lui, mais il s’en débarrasse doucement, car d’autres « clientes » plus flatteuses le sollicitent. Et voici Gaby, repentante, jalouse, préte a solliciter son pardon. Soit! on le lui accordera, mais 4 la condition qu’elle donne congé, par lettre, A Jolivet, le mari de Madeleine. Et, — lorsqu’un peu plus tard Henri exhibera cette lettre devant la petite épouse, accourue aux nouvelles, elle s’inclinera, émerveillée, éblouie, aux trois quarts conquise, & son tour. Pour la conquérir tout a fait, le séducteur n’aura qu’a feindre la lassitude, l’indifférence, le respect désintéressé.
Hélas ! Madeleine s’est prise 4 son propre piége. Elle aime son irrésistible vainqueur, et comme celui-ci se dérobe (Gaby l’a repris et le garde), Mme Fernand Jolivet souffre cruellement. Pour comble, Fernand éprouve le besoin de se confesser 4 sa compagne,
' d’avouer sa faute (vous devinez de quelle oreille dis-
traite on Pécoute |). La pauvre Madeleine ne songe qu’a Yautre, le fugitif. Ah! si elle pouvait le revoir! Elle le
revoit, au reste, il fait une bréve apparition dans ce ménage bouleversé par sa faute, mais c’est pour supplier la petite épouse de se détacher de lui, de loublier, car il s’avoue incapable d’aimer avec fidélité, avec constance. « L’ Homme de joie » ne peut prodiguer que des joies fugitives et sans lendemain.
Le dernier acte, d’une si fine, tendre et pre mélan-
eolie, m’apparait d’une qualité, d’une classe bien supé-
ema)
rieures aux trois autres. Il donne a ]’ouvrage son sens véritable, sa portée, son prolongement humains. Mais toute cette jolie comédie étincelle de grace, d’esprit, de chatoyante fantaisie, et elle est d’une constante réussite dramatique. On ne saurait faire mieux dans le genre.
M. Jules Berry, dont les prodigieuses, souples et vivantes arlequinades (on le dirait échappé du théatre italien) portent victorieusement sur le public; Mme Huguette ex-Duflos : le tact, l’enjouement, la sensibilité, la féminité mémes; la pittoresque Mme Moreno, I’éclatante Mlle Givry, la candide Mlle Simone Duc et M. Marcel André, comédien d’une minutieuse sincérité, ne méritent que des éloges. Ils ont été les fidéles, les spirituels collaborateurs de MM. Géraldy et Spitzer.
SUZANNE, de M. Steve Passeur,
a la Comédie deg Champs-Elysées.
M. Steve Passeur, qui a beaucoup de talent, n’est pas tout a fait maitre de son talent. Sa production toujours intéressante, demeure, jusqu’a ce jour, fort inégale, et l’on peut dire qu’il ne nous a point donné encore une ceuvre totalement réussie. Le jeune érivain débuta, sous les auspices de Lugné-Poe (cet infa-
So Sa
tigable prospecteur dramatique), par une comédie d’une apre et sarcastique observation, mais d’un ton heurté, violent, « chaotique » : la Traversée de Paris 4 la nage. Elle contenait trois ou quatre scénes qui affirmérent
~ eependant la rare originalité et assurérent la réussite
de l’ouvrage.
M. Steve Passeur fut moins heureux avec la Jeune fille 4 la Popote, dont l’incertitude psychologique déconcerta les spectateurs. Mais, bientdét aprés, il prit, a P Atelier, une éclatante revanche, grace 4 Pas encore! étude trés poussée, un brin féroce, d’une personne miirissante et de mceurs galantes, laquelle menait le jeu, si j’ose dire, et dominait, régentait tous les autres personnages (un vieil ami, un jeune amant, une petite ~ niéce), jusqu’a Pheure de son abdication volontaire. Le premier acte de Pas encore! accusait une streté, une maitrise d’exécution surprenantes chez un si jeune écrivain.
Mieux vaut glisser sur une piéce tout ensemble baroque et inconsistante, A quoi penses-tu ? représentée a PAtelier (toujours) au début de la saison derniére, et en arriver 4 Suzanne, la derniére comédie de M. Steve: Passeur, et qui vient d’obtenir un succés de qualité, Certes, ce n’est pas la, encore, une ceuvre parfaite. Elle passe, comme en se jouant, de la stricte vérité 4 une ~ fantaisie un peu bien arbitraire, voire vaudevillesque; et si les personnages vivent souvent d’une vie naturelle, hardie, communicative, ils se trouvent précipités en de singuliéres, d’improbables aventures, et risqueraient — fort (n’étaient l’adresse, la dextérité de l’auteur) d’y perdre leur humanité plus apparente que réelle.
De plus, au troisiéme acte, quelques minutes 4 peine avant le baisser du rideau, ’héroine semble prendre a tache de se démentir brusquement elle-méme, de se révéler différente de ce qu’elle était jusque la, et ce
changement, déconcertant, est provoqué par une série d’épisodes d’une gaucherie laborieuse.
Malgré de tels défauts, de telles inégalités et de telles disparates, l’ceuvre a néanmoins conquis le public. Elle étincelle en effets d’une grace, d’une verve charmantes, s’impose, ici et 1a, par la vigueur, la netteté de l’exécution, et l’auteur connait l’art de rajeunir les plus - vieilles situations, les personnages les plus « éprouvés » en créant, autour d’eux, une atmosphére nouvelle et bien cocassement caractéristique de notre époque.
On nous présente ici un riche brasseur d’affaires, brutal, insolent, violent ({rére un peu du Samson de M. Bernstein, du Lechat d’Octave Mirbeau), M. Duvernon, lequel accueillant, en son chateau, quelques amis, quelques « clients », les traite comme des valets. Seulement Duvernon est passionnément épris d’une jeune femme de meceurs faciles, Suzanne, et parce qu’il la soupconne d’accorder ses faveurs a un certain Gerbeleau (homme de finance, lui aussi, et a la solde de Vautre), Duvernon se jure de « tomber », de ruiner son rival. Or, le pauvre Gerbeleau proteste de son innocence. Il a bien raison de protester. Suzanne a un amant, en effet, mais c’est l’aimable, le séduisant Crété, adolescent un peu veule, et secrétaire de Duvernon. Au second acte, on surprend le secrétaire dans le lit de Suzanne. Gerbeleau, qui tient a ne point mécontenter son patron, le grand brasseur d’affaires, a rentrer en grace auprés de lui, ameute les hétes du chateau, Duvernon en téte. Découvrant son infortune, ce dernier vexé, furieux, entreprend de chatier Crété, de reconquérir Suzanne, En vain! La petite personne crache
son mépris, son dégoft au visage du financier, se blottit entre les bras de son ami. Ils quitteront tous deux le chateau et Pindésirable propriétaire. Mais Duvernon s’effondre, s’*humilie, supplie la cruelle de lui accorder huit jours de répit. Et, ma foi, elle accepte, ear l’expérience la séduit, et peut-étre qu’elle se sent, déja, attirée par le fauve, qu’il ne lui déplait pas de jouer le réle d’une belle dompteuse.
Au troisiéme acte, le dressage de Duvernon s’achéve. L’homme de proie courbe l’échine (a peine s’il rugit, de temps 4 autre, montre les crocs), méme il tolére la présence de son jeune rival. Et puis, brusquement, surgit l’ex-femme du financier — car Duvernon était divorcé. Elle conte 4 Suzanne sa vie passée, tout ce qu’elle endura auprés d’un mari jaloux, brutal, féroce, un brin sadique. Aussitét, exaltée par de tels aveux, la belle dompteuse se soumet, va rejoindre Duvernon, lui accorde son coeur et sa main.
Vous voyez ce que cette brusque évolution de l’hé- a
roine (et que rien ne préparait, et que rien ne justifie) offre de déconcertant. A un tel tournant si brusque et si dangereux, la piéce risquait fort de dévier, de choir dans l’abime. Par bonheur, elle était trop allegrement, trop victorieusement partie pour cela; et les deux premiers actes, d’une grace, d’une souplesse, souvent d’une autorité merveilleuses, avaient assuré son succés. Elle bénéficiait, aussi, disons-le, d’une remarquable mise en scéne et d’une interprétation de tout premier~ ordre, avec MM. Pierre Renoir, Jouvet, Bouquet, . Michel-Simon, Mmes Valentine Teissier et Bogaért.
15 avril 1929.
AUTOUR DE DEUX OUVRAGES DRAMATIQUES : les Polichinelles, PIECE TIREE DU MANUSCRIT D’HEN- RY BECQUE, PAR M. H. DE NOUSSANNE3 Essai sur le thédtre d’ Henri Bataille, par M. J.-B. BE- SANCON, DOCTEUR DE LA FACULTE DES LETTRES D’AMSTERDAM. — WMélo, DE M. HENRY BERN- STEIN, AU GyMNASE. — Le Marchand de Paris, DE M. EDMOND FLEG, A LA COMEDIE-FRANGAISE.
— DEUX PIECES DE JEUNES: Marius, DE M. PA- GNOL, AU THEATRE DE PARIS; Débauche, DE M. JACQUES DEVAL, A LA COMEDIE-CAUMARTIN.
Avant de passer en revue les derniéres nouveautés dramatiques (et elles sont d’importance, puisque des auteurs comme MM. Henry Bernstein, Edmond Fleg, Pagnol, Jacques Deval ont affronté, successivement, les feux de la rampe), je voudrais étudier deux ouvrages ayant trait au théatre et qui, A mon sens, présentent un intérét particulier : les Polichinelles, tirés du manuscrit de Becque par M. H. de Noussanne et publiés en volume chez|’éditeur Albin Michel; une thése « sur le thédtre d’Henri Ba-
taille », soutenue devant la Faculté des lettres d’Amsterdam, et dont l’auteur est un de nos confréres hollandais, M. Besancon.
Chacun connait, je pense, l’histoire des Polichinelles; je ne fais done que la résumer succinctement, avant d’entrer dans le vif de mon sujet. Au lendemain de la Parisienne, Becque s’était attaqué 4 une grande comédie satirique sur le monde de la Finance. Il y travailla pendant de nombreuses années, et jusqu’Aa sa mort, mais sans parvenir a -LPachever. Le manuscrit recueilli par les héritiers
du glorieux et malheureux dramaturge comprenait le premier acte (a partir de la troisiéme réplique de la scene I), les actes II et III, presque complets, les actes I1V et Val’état d’ébauches dialoguées. I] parait assez difficile, d’aprés ces extraits, de dégager une « vue d’ensemble » des Polichinelles, d’en saisir l’idée synthétique. Becque voulait, semblet-il, nous retracer, ici, les manceuvres d’un groupe de financiers véreux, leur existence fiévreuse, combative, dégradante « au jour le jour », et aussi la bréve et incertaine prospérité précédant l’écroulement d’une de leurs entreprises, « la Banque Napolitaine ». L’couvre, ou du moins ce que nous connaissons de l’ceuvre, vaut moins par le développement d’une intrigue un peu « flottante », un peu «floue », que par la peinture de caractéres, de types
gaisis sur le vif et d’une vérité incisive, hardie,
impitoyable. Il y a dans les Polichinelles cing ou six personnages : le financier marron Tavernier, le député Vachon, le banquier Cerfbier, le courtier Legras, l’administrateur Mont-les-Aigles, auxquels Becque communiqua un accent, un relief saisissants, tragiquement ironiques, et qu’il encadra de com- - pagnes (nouvelles courtisanes ou courtisanes « sur le retour ») typées, elles aussi, animées de facon inoubliable. Ces personnages-la se rejoignent, se heurtent, s’avouent, comme « au hasard de la vie », — en des scénes qui rendent le son de la vérité quotidienne et générale. La plupart d’entre elles éga-
lent celles des Corbeauz, et jamais peut-étre Vart si
sobre et si profond, le dédain de toute habileté, de tout effet thédtral, la mesure incisive, la maitrise spontanée, discréte et puissante de l’écrivain © néclatent davantage. Jamais il ne nous. donna mieux l’impression d’avoir travaillé « en pleine pate humaine », et d’étre dominé, possédé par ses héros, au point d’ignorer superbement tout ce qui
nétait pas leur vie, la Vie, tout ce qui aurait pu
les en détourner et l’en détourner lui-méme ! Seulement l’ceuvre demeura inachevée, je le répéte, et a l’état de magnifique, de truculente ébauche.
Or, en 1910, M. Henri de Noussanne, alors direc-
teur du Gil-Blas, demanda, obtint. des héritiers de— ;
Becque l’autorisation d’adapter, de compléter les Polichinelles, de les rendre jouables, et, son travail | achevé, il le publia dans l’Jllustration. Ce fut un | beau tapage ! Des amis, des admirateurs de l’auteur dramatique (et parmi eux Lucien Descaves, An-
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE foils:
toine, Mirbeau) s’élevérent contre ce qu’ils nommaient un sacrilege, une profanation. Une véritable polémique s’engagea, 4 la suite de quoi (et d’un accord intervenu entre les héritiers et « l’adaptateur ») celui-ci s’engageait 4 ne point laisser représenter l’ouvrage.
Mais voici qu’il parait en librairie, aprés vingt années écoulées, et précédé d’une préface de M. de Noussanne. Ce dernier se justifie des reproches par lui encourus, excipe de son droit strict; mais il ajoute : « J’avais utilisé les matériaux de Becque plus par curiosité d’un exercice imprévu que par
sympathie et admiration. Le réalisme et la rosserie
n’ont jamais été de mes préférences. On les a portés au pinacle sur des scénes qui promettaient de devenir ce qu’elles sont devenues : d’étranges usines ou, le plus souvent, les piéces ont des raisons que la raison ne connait pas. Admirable résultat du matérialisme exalté dans Becque et ses principaux éléves, et qui ouvrit la porte 4 ces bassesses, intrigues, corruptions, médiocrités, dont souffre aujourd’hui l’art dramatique francais, au point que, pris d’ensemble, il dresse ses tréteaux a peine plus haut que le trottoir. Indifférent a ces glorioles comme a ses disputes (?), je ne me serais pas décidé, aujourd’hui, 4 publier les Polichinelles dans la version gui peut les rendre lisibles, si, & Pédition dite compléte du thédtre de Becque, malchanceux
auteur et pauvre grand homme, ne manquait forcément l’ceuvre qui naquit de son informe brouillon, et du parti que j’en tirai jadis, diment autorisé.
« Cette omission m’a paru d’autant plus a réparer qwil y a rarement de quoi rire dans les productions du dramaturge des Corbeaux. Mon imprudent effort
‘tenta de préter & Vune d’elles quelque fantaisie et d’adoucir son inhumanité. A ce titre, les Polichinelles, tels qu’ils sont ici, méritent peut-étre la bienveillance des amis du théatre qui ne dédaigne pas de sourire et ne voit pas tout en noir par cet exces d’amertume que la grossiéreté d’une décadence (?) prend pour de la force, bien qu’il ne soit peut-étre qu’une impuissance du cceur et de l’esar »
Cette pecoudé partie de la ae ie M. ‘ie Noussanne prend, vous le voyez, le ton d’un petit manifeste, et j’avoue qu’il me géne, me déconcerte,
m’irrite un peu, aussi bien par son style parfois —
aventureux que par le fond méme.
I] ne me plait pas beaucoup qu’un « adaptateur » parle de celui qu’il adapte (surtout lorsqu’il s’agit de Becque) avec cette désinvolture condescendante, pour ne pas dire méprisante; qu’il s’avoue Vadversaire d’un genre de théatre, d’une formule dramatique, d’un art dont se réclame l’homme (le grand homme) ainsi incriminé sournoisement. Si, lorsque M. de Noussanne s’avisa d’adapter, de compléter les Polichinelles, il ne se livrait qu’ un « plaisir de dilettante », il eut bien tort de prendre une telle peine; et si, hostile au « réalisme », a la
rosserie (termes d’ailleurs plutét vagues et d’un sens assez équivoque), il ne gotite que le théatre noble, ot le théatre gai, celui « ou l’on ne voit pas tout en noir », mais ou l’on voit tout en rose, que ne puisa-t-il A d’autres sources et n’adapta-t-il d’autres ouvrages plus conformes 4 son esthétique personnelle ? I] n’aurait eu que l’embarras du choix. Je n’entends pas, au reste, poursuivre plus longtemps cette chicane (a propos d’une simple preface). Mais, avant d’examiner la nature et la valeur du travail accompli grace a M. de Noussanne, je voudrais élargir le débat, comme l’on dit, poser, résoudre, s'il se peut, le petit probléme du droit &
V’adaptation, 4 la mise au point, par un tiers, d’une dune ceuvre laissée inachevée.
Il est, en vérité, assez complexe et d’origine récente. Jadis, aux siécles passés (xvi°, xvir®, xvile siécles), on ne l’efit pas soulevé, et lon admettait parfaitement, en ces temps-la, que l’on put toucher a l’ceuvre d’un écrivain disparu, la perfectionner, la compléter, se l’assimiler méme, au besoin, pour en extraire une ceuvre plus ou moins personnelle. Ainsi firent nos grands classiques, et cela ne leur réussit pas trop mal. Inutile, je pense; de vous citer des exemples! Vous n’igno-
rez point le petit travail de transposition poétique accompli par Corneille sur le Cid, de Guilhem de Castro (vous en trouverez tous les détails, les
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 49 IR SSE AER D1 AS ele So le Ne NE
preuves a l’appui, dans un remarquable ouvrage de M. Henry Lyonnet, paru récemment, et intitulé le «Cid» de Corneille); sur Psyché, dont Moliére, — surmené, ne put livrer que le premier acte, des scénes éparses du second et du troisiéme.
Vous n’ignorez pas davantage tout ce que ce dernier emprunta aux comédies latines, au thédtre italien, etc. Et, & c6té de ces glorieux chefs de file, combien d’autres écrivains de moindre envergure, de moindre renommeée, en usérent de la sorte, sans encourir le blame de leurs contemporains. En revanche, nos contemporains & nous se montrent beaucoup plus chatouilleux str ce point et crient volontiers 4 la profanation, au sacrilége, lorsqu’ils apprennent que l’on s’avise de parfaire un ouvrage Jaissé en friche. C’est ce que mon vieil ami Alfred Mortier (je m’entretenais l’autre jour avec lui de
la question) nomme un « préjugé moderne ». Je le
juge, pour ma part, assez respectable, mais seulement a certaines conditions.
Nous admettons, bien entendu, que le mort’n’a point eu le temps ou la volonté d’afficher, avant de mourir, ses intentions. En ce cas, les héritiers ont, je crois, le devoir de tenir compte d’un double élément : la personnalité du candidat a l’adaptation et la personnalité de l’adapté.
Oh! je ne demande pas que le premier soit un homme de génie, ou méme un homme d’une qualité
acc el
intellectuelle égale A celle du disparu. Je souhaiterais seulement que l’on s’adressat, pour le continuer, 2 un homme I’ayant connu, admiré, aimé de prés (ami, disciple, peu importe!), possédant une connaissance minutieuse de son ceuvre, de sa tournure d’esprit, faisant coeur et intelligence avec lui. A ces différents points de vue, il ne me parait pas . que M. de Noussanne (d’ailleurs probe écrivain et d’un réel mérite) ait été particuliérement désigné pour parachever I’ceuvre de Becque. Car les lignes extraites de la préface des Polichinelles et citées plus haut témoignent non seulement que « Vadaptateur » ne connut pas beaucoup son illustre modéle, mais encore qu’il ne l’aimait guére, que son art lui était hostile pour ne pas dire étranger. Je songe a ce passage ou M. de Noussanne parle du réalisme de Becque, de sa rosserie, de son matérialisme. Or Becque péchait, au contraire, par ’excés d’un idéalisme comme désespéré, et quant 4 sa soi-disant rosserie, elle n’était que tristesse, tendresse, pitié dissimulées et sous-jacentes.
Mais examinons l’autre « face » de la question.
Je vous disais que l’on devait considérer aussi et surtout la personnalité de l’adapté, j’entends sa personnalité littéraire, artistique. Certains créateurs en possédent une si/évidente, si forte, si dominatrice, qu’elle éclate aux yeux des moins avertis. Ces créateurs-la, on peut les imiter, les parodier parfois, on ne peut les reproduire, se confondre avec eux, et tout ce qu’ils écrivent porte leur signature, leur marque, leur griffe souveraines.
S’il est un écrivain dont la personnalité eit da
décourager la bonne volonté des « adaptateurs », des continuateurs, c’est bien Henry Becque. J’en appelle & mon éminent confrére, Fernand Vandérem, qui tint ici méme, avec tant d’autorité, de compétence, la rubrique du théatre, et qui fut un des plus ardents défenseurs du maitre. Le dialogue de Becque a, en effet, un ton, un accent inimi- tables, et non seulement son dialogue, mais le tracé de ses personnages, le mouvement des scénes, etc. Voila pourquoi il mérite d’occuper, occupe une place a part et ne se rattache que de trés loin ou plutdt de trés haut, contrairement a ce qu’affirme M. de Noussanne, a l’école dite réaliste. Réaliste, Becque l’est, mais au méme titre qu’un Moliére, un Balzac, impérissables animateurs de personnages vivants, peintres de l’humanité la plus variée, la plus ondoyante, la plus générale, et dont le réalisme (puisque réalisme il y a) se hausse parfois et malgré lui jusqu’a une sorte delyrisme, de poésie, acquiert une force, une ampleur, une portée quasi symboliques et universelles, je le répéte. Des génies de cette essence, de cette espéce, comment les continuer ? Comment oser reprendre la plume qu’ils laissérent tomber de leur main défaillante ?
Bien des années aprés la mort de Balzac, le dramaturge Adolphe d’Ennery entreprit de transformer Mercadet, comédie gauche, maladroite, brutale, mais superbement esquissée, en une piece jouable (on la joue parfois au Frangais). Le résultat ne fut pas trés heureux! D’Ennery voulut faire théatre a tout prix (souvent pour pas cher) et s’épuisa vainement. Tant et si bien que le Mercadet original,
* pei
piéce manquée, mais belle ceuvre, devint une piéce & peu prés réussie, mais une couvre de médiocre qualité.
On pourrait, hélas! en dire autant des Polichi- -nelles extraits du manuscrit de Becque par M. de Noussanne. Je viens de relire attentivement, scrupuleusement la piéce (avec, sous les yeux, le texte original), et, tout en rendant hommage a l’ingéniosité, 4 la souplesse, 4 a conscience méme dont M. de Noussanne nous donne, ici et la, bien des preuves, il ne me semble pas que le résultat obtenu soit de nature 4 le récompenser de son effort. Tout d’abord, et pendant le premier acte, « ladapta-
-.teur » se contente de suivre assez exactement son
modéle; il respecte l’ordre des scénes, le tracé des principaux caractéres; mais il a le tort de « toucher » & certaines répliques, 4 certaines tirades, soit pour les raccourcir, soit pour les prolonger ou méme les en, oliver 4 sa fagon et sans grand ae Voulezvous un exemple ?
A la scéne IX, un personnage nommé Mont-les- Aigles, s ‘adresse a un autre personnage nommé Vachon . Comparons les deux textes :
Texte de Becque :
MONT-LES-AIGLES. — Eh bien, monsieur, vous étes satisfait. Voila notre gouvernement républicain qui s établit peu a peu...
LE MOUVEMENT DRAMATIOQUE 53
Texte arrangé par M. de Noussanne :
MONT-LES-AIGLES. — Eh bien, monsieur, vous étes satisfait, j’espére, plus rien ne résiste d la République. Plus nos meurs deviennent légéres, plus elle est légére a nos ceurs!
Et un peu plus loin :
Texte de Becque :
VACHON. — Vous devriez venir avec nous, marquis, et mettre tant de brillantes qualités 4 notre servi¢e.
MONT-LES-AIGLES, — On se moquerait de moi, mon cher, je suis trop vieux pour trahir!
VACHON. — Quelle blague que la politique! Trois ou quatre mots qui nous séparent.
MONT-LES-AIGLES. — Vous voyez pourtant qu’on se rencontre.
VACHON. — Et qu’on se serre la main, n’est-ce pas ?
Texte arrange par M. de Noussanne :
VACHON. — Vous devriez venir avec nous, marquis, vos /brillantes qualités trouveraient leur emp oi dans nos rangs. '
MONT-LES-AIGLES. — On se moquerait de moi; je suis trop ridé pour mettre du rouge (! !)
VACHON, — Quoi! Vous croyez encore aux couleurs en politique >? Persuadez-vous qu’a la Chambre, lorsque notre intérét est en jeu, nous savons tous nous entendre !
MONT-LES-AIGLES. — Toutes vos couleurs ne forment qwun are-en-ciel (1!)
VACHON, — C’est pour rassurer le pays et garder sa con fiance.
MONT-LES-AIGLES. — Et son argent! (Ils rient.) Je suis heureux de vous connaitre !
Wu Seer ey ee Se Cas et er | ens) e eo. . .
Vous voyez que, en dépit de ses allégations, M. de Noussanne prend quelques libertés avec le texte original, et, sans vouloir exagérer l’importance, la gravité de telles corrections, elles me paraissent néanmoins plutdt facheuses, car elles enlévent aux répliques becquiennes de leur netteté, de leur concision, de leur sobre et incisive justesse, les muent en répliques brillantes, claquantes, piaf- -fantes et visant a l’effet théatral. Ce que Becque redoutait et haissait tant!
Au surplus, dés le second acte, M. de Noussanne ne se contente plus de toucher au dialogue, il inter-
vertit Vordre des scénes écrites, ajoute des scenes, des personnages nouveaux, amorce une intrigue de son invention et qui se greffera sur ’intrigue ébauchée. Cette intrigue inédite, elle se développera ici et 1&4 un peu arbitrairement, pendant deux actes pour prendre, au dernier (il est tout entier de M. de Noussanne), son plein épanouissement.
On nous montre donc ici les phases d’un duel engagé entre deux financiers marrons, Tavernier et Cerfbier, le triomphe final du premier, contraignant
- Vautre a mettre les pouces. Et savez-vous pourquoi
Tavernier engage la lutte ? Parce que sa maitresse
Marie le trompa avec un triste sire nommé Victor
(il avait pris la place d’un inventeur dépouillé par
la bande des aigrefins, et dont on cambriola le laboratoire (!)), parce que Tavernier, découvrit la trahi-
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE a f5)
son,"et que’Cerfbier, son ex-associé et complice, la favorisa! Mais au dénouement, tout s’arrange. Tavernier, maitre chanteur, échappe aux enquétes judiciaires, s’enrichit des dépouilles de Cerfbier, de celles de sa maitresse, et les deux larrons, se serrant la main, poursuivent leurs louches entreprises.
Mon Dieu, cette histoire financiére et policiére en vaut bien d’autres, je le reconnais, mais elle ne brille ni par une ingéniosité, ni par une originalité excessives ! Elle nous apparait a la fois un peu sommaire et un peu compliquée, et je doute fort que Becque l’edt congue ainsi et l’efit méme approuvée. Je sais bien qu’il était malaisé, sur de simples notes laissées, de construire un scénario conforme 4 ses projets, A ses intentions secrétes, et, bien que M. Jean Robaglia, neveu et pieux héritier du dramaturge (il présida a la publication de ses ceuvres complétes) se soit efforcé de les dégager, elles demeurent assez incertaines. Cette incertitude n’a point arrété M. de Noussanne dans son entreprise. I] a imaginé de toutes piéces la petite histoire a laquelle je fais allusion, l’a greffée un peu arbitrairement sur la gauche et puissante ébauche abandonnée par Becque, et celle-ci, pour n’étre point — jouable, offrait néanmoins un suffisant intérét, portait, de la premiére a la derniére scéne, la griffe du
maitre. J’ose le dire, cette ébauche me satisfait
bien davantage que louvrage ainsi complété, mis au point par les soins de l’adaptateur, et qui demeure foroément une comédie hybride, avec des parties vigoureuses, truculentes, et d’autres parties agencées non sans fune laborieuse habileté, mais
re
ou l’on sent le travail, l’effort, la rouerie théatrale.
La conclusion ? Eh bien, voici, En toute sincérité, adaptation de M. de Noussanne m’apparait d’une évidente, d’une éclatante /nutili/é; et sans prétendre, comme quelques-uns, qu’elle soit une sorte de sacrilége, de profanation, elle n’ajou’e rien, il me semble, a la gloire, par bonheur immuable, du grand écrivain dramatique, al’attrait de la pidce laissée inachevée, La seconde version n’a que la valeur d’un exercice littéraire, mon Dieu! assez probe, assez honnéte, mais sans grande portée, inoffensif en quelque sorte, et que les amis, les admirateurs de Becque auront l’indulgente bonne grace de négliger ou mieux d’ignorer dans l’avenir,
* * OK
Les amis, les admirateurs d’un autre grand écrivain dramatique, disparu lui aussi, hélas! (je veux parler d’Henri Bataille) liront avec un vif intérét Vouvrage que M. Besancon vient de lui consacrer, Comme je vous le disais plus haut, cet ouvrage est une thése de doctorat soutenue par un Hollandais devant la Faculté de philosophie et des lettres d’Amsterdam. A ce titre,/il mériterait déja notre sympathique attention. I! est fort touchant de voir un étranger étudier ainsi, par le menu, |’ceuvre de Yun des nétres, s’efforcer d’en dégager le sens, la
. portée artistique et humaine, lui assigner son rang
dans Vhistoire du théadtre contemporain. Celui-ci bénéficie, au reste, chez presque tous les peuples,
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 57 pol TAS At aE Canes NP a
d’un rare prestige, et l’on ne saurait imaginer A quel point nos confréres étrangers sont, se tiennent au courant de l’art dramatique de France.
Je l’ai constaté & maintes reprises, par dela les frontiéres on sait 4 merveille (et parfois bien plus judicieusement que chez nous) reconnaitre les vrais talents, mépriser les autres, dresser une cote fidéle des valeurs. Je le constate une fois de plus, en prenant connaissance de |’étude si scrupuleuse de M. Besangon. Certes, je ne suis pas toujours de son avis, et je discuterais yolontiers certaines de ses allégations, certains de ses jugements, 4 mon sens, un peu aventureux. L’introduction, ot M. Besangon examine l’évolution de notre art dramatique depuis quarante ans, me parait sujette a caution, accuse quelque confusion (d’ailleurs fort excusable) Il me semble, notamment, que l’auteur restreint la portée humaine de l’ceuvre d’un Porto- Riche, lorsqu’il écrit (en le situant, au reste, parmi les grands précurseurs du théatre contemporain) | qu'il se livre uniquement a la dissection toute scientifique de l'amour moderne, et que, pour lui, en dehors de Vamour, les hommes ne peuvent trouver aucun intérét a la vie! Or, n’est-ce point pour s’étre affirmé las de l’amour et avoir cherché a s’en libérer, un instant, au profit de l’ambition, de la science, que l’Etienne Ferriaud d’ Amoureuse précipite son infortune et cause des désastres autour de lui ?.,.
De méme, je ne puis suivre et approuver M. Besancon lorsqu’il méconnait la hardiesse novatrice, ~ le libre génie naturel de Meilhac et Halévy, pré-
LEE yaEEEnISI IEEE?
curseurs eux aussi et charmants libérateurs du territoire dramatique, et les assimile aux « grands malicieux », aux hommes dits de métier, tels que Sardou et Augier.
Mais, pour en venir au fond méme de la thése : V’étude de la vie de l’ceuvre d’Henri Bataille, elle dénote, chez notre confrére hollandais, un sens critique des plus avisés et une connaissance aigué profonde de chaque ouvrage du dramaturge, commenté, analysé scrupuleusement.
J’approuve fort M. Besancon d’assigner a la Femme nue une place, un rang a part, de saluer en elle la comédie la plus significative, la plus géné-
ralement humaine de Bataille (plus enclin d’ordinaire A traiter des sujets d’exception), celle qui bravera le mieux les atteintes du temps.
Deux chapitres intitulés : Henri Bataille psychologue et moraliste et Henri Bataille dramaturge, méritent une attention particuliére.
Je préfére de beaucoup le second, ob l’on nous démontre bien finement comment, chez lauteur de la Vierge folle, le théoricien, acharné défenseur du dialogue concis, voire du silence évocateur et suggestif, est trop souvent démenti par le poéte abondant, touffu et un peu lyriquement désordonné! Mais M. Besancon a tort, je crois, lorsqu’il lui reproche de tout subordonner dans son ceuvre au « triomphe de l’instinct et le plus bestial », de faire fi de toute morale sociale, de mépriser la famille, la beauté du devoir, de l’amour maternel, * etc., de se montrer plus sensuel que sentimental. De telles allégations seraient aisées 4 réfuter a aide
de maints exemples extraits du théatre méme de Bataille, et je réfuterais encore volontiers (au chapitre précédent.: le psychologue et le moraliste) une assez étrange et spécieuse démonstration de l’in-
- fluence de M. Bergson (?) sur l’ceuvre du drama-
turge. Mais ceci nous entrainerait un peu loin. Je préfére vous renvoyer 4 l’étude de M. Besancon,
étude fort intéressante, j’y insiste, en dépit de mes
réserves, et qui, dans son ensemble, indique une souple intelligence, une émouvante conscience, © une ardente bonne foi. Elle vient bien a son heure, j’entends 4 Vheure ot. la renommée du grand artiste trop tot ravi a4 notre admiration nest point tout a fait «stabilisée» et oscille entre les opinions forcément incertaines, partiales, contradictoires de ceux qui lui survivent, et le jugement définitif, celui-la, dela postérité, sereine et souveraine justiciere.
* * OK
Quittant ces morts glorieux (et ceux qui para-
-chevérent ou commentérent leur ceuvre posthume),
occupons-nous a présent des vivants, et du plus vivant d’entre eux : M. Henry Bernstein. Vous savez quel rang éminent il occupe dans notre théatre (surtout depuis la disparition d’ Henri Bataille) et Vintense, l’universelle curiosité suscitée par chacune de ses « premiéres ». Elle est due non seulement a la qualité, 4 importance de la production du dramaturge, mais 4 l’attrait, a Voriginalité, a
la force qu’il dégage lui-méme, irrésistiblement. Je connais peu de physionomies aussi curieuses, aussi complexes, aussi séduisantes que celle d’Henry Bernstein. Elle s’est affirmée, imposée dés l’époque déja lointaine de ses débuts. En ce temps-la (4900), un jeune homme have, dégingandé, fébrile et dont le visage, secoué par une sorte de tic nerveux, frémissait d’intelligence, d’impatience, portait la marque d’ambitions, de passions multiples, revenait d’exil (il s’était exilé a Ja suite d’une frasque de jeunesse, depuis héroiquement rachetée), et débarquait a Paris, afin d’écouter sa premiere piece, le Marché. Antoine l’ayant montée en l’absence de l’auteur, comptait bien recevoir les marques de sa juvénile gratitude. Mais introduit, a la fin du spectacle, dans la loge du patron, interrogé par lui, le nouveau venu déclara qu’il trouyait Pouvrage « infectement » joué et présenté en dépit du bon sens! Antoine en demeura tout pantois, mais il congut sur-le-champ, pour un débutant si différent des autres, une vive estime et quelque
‘chose qui ressemblait bien a de l’admiration, Ce fut Vorigine d'une double amitié, fervente, durable.
Elle unit, souda a jamais deux hommes dignes de se comprendre et de s’apprécier.
Quelques mois plus tard, Henry Bernstein donnait, au Gymnase, le Détour (ou parut Mme Simone Le Bargy), et l’on salua a l’envi les qualités d’observation, l’adresse scénique, la pénétrante et souple intelligence analytique d’un auteur né pour le théatre et destiné a y régner. ly égna, pendant quinze ans, et bientot se succéderent, vous vous en
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE | 64 OR hth RET OED ek PLANE e ATR aN CON
Souvenez, avec éclat, tantét au Gymnase, tantét
a la Renaissance ou 4 la Comédie-Frangaise, la Rafale, le Voleur, Samson, la Griffe, ’ Assaut, A pres moti, etc.
Ces drames rapides, haletants, charpentés avec une maitrise souveraine, et ne permettant point | au spectateur de se ressaisir du début a la fin,
sacrifiaient un peul’étude des caractéres aux rebon-
dissements d’une action extérieure. I] semblait que Péerivain allidt Vingéniosité dramatique, « l’inventivité » d’un Sardou, a la franchise, 4 la rudesse
~@exécution, 4 la netteté d’observation (impi-
toyable mais assez sommaire) de l’école réaliste,
De telles ceuvres pivotaient d’ordinaire autour d’une question d’argent, et les personnages agissaient sous l’influence immédiate de leurs instincts déchainés. Pourtant ils s’ennoblissaient parfois d’aimer avec passion, avec sincérité (la Rafale, le Voleur, l’ Assaut), et non seulement de sacrifier les autres, mais de se sacrifier eux-mémes A cet amour. x
Au surplus, le talent d’Henry Bernstein évolua, se haussa a un plan trés supérieur, lorsqu’il écrivit le Secret (1913), son ceuvre la plus significative, oeuvre d’un artiste, d’un psychologue qui a surpris un troublant mystére de l’dme féminine et nous le dévoile avec une acuité, une cruauté apitoyées. Ici l’on se trouvait en présence d’une véritable comédie de caractére, et d’une originalité, dune force d’un attrait peu communs.
Depuis l’armistice, l’évolution d’Henry Berns-
tein s’accentua encore. Sans parler d’un ouvrage
de circonstance, comme l’Elévation, il sembla dédaigner, ou du moins mettre au second plan ses qualités de constructeur pour chercher d’autres « secrets », sonder minutieusement des ames, des consciences troubles, inquiétes, torturées, voire morbides, c’est-a-dire bien modernes (Judith, Félix, la Galerie des Glaces) ou, avec le Venin, se faire l’impitoyable analyste de certaines faiblesses, déchéances, tares physiologiques et sexuelles.
La piéce représentée au thédtre du Gymnase et intitulée Mélo se rattache & la seconde maniére de Vauteur. I] ne nous a point caché qu’en lécrivant il avait souhaité, encore une fois, faire ceuvre de novateur, c’est-a-dire « fondre » en un seul trois arts contradictoires en apparence, celui du roman- ‘cier, celui du cinéaste et celui de l’auteur dramatique. Curieuse entreprise et qui pouvait offrir quelques dangers. A la vérité, l’audace « novatrice » n’en apparait pas trés nettement, et le découpage de Mélo en«onze tableautins (accompagnés de musique), et dont un seul est muet, ne le trouvonsnous pas déja dans Germinie Lacerteux (souvenezvous de la scéne, muette elle aussi, au cimetiére, lorsque Mlle de Varandeuil cherche la tombe de Germinie), et dans les piéces de MM. Lenormand, Jean-Jacques Bernard, ete ?
Mais, l’originalité de M. Bernstein, c’est, en intitulant sa piéce Mélo (un peu, je pense, par ironique antiphrase), d’avoir, au cours de cette piéce, « cd-
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 63 eg etre ali ge WV eee eee
toyé » sans cesse le mélodrame, précisément, sans. jamais y verser, d’avoir évité toute redondance, toute outranee, toute facile et larmoyante éloquence inhérentes au genre. L’auteur nous émeut, au contraire, grace la justesse du ton, au tracé fin et précis des personnages, et autant par ce qu’il nous tait (et nous laisse deviner) que par ce qu’il nous découvre d’eux.
Je ne vous conterai point leur histoire par le menu (vous l’avez apprise déja), c’est celle d’une tentative criminelle perpétrée par une inquiétante, enigmatique et fort troublante petite épouse, Romaine Beleroix, sur la personne de son mari, Pierre, brave gargon naif, candide, et. violoniste de son état. Parce que Romaine est devenue la maitresse d’un autre homme (un musicien, lui aussi, mais glorieux, avantageux, aimé de toutes les femmes), Marcel Blanc, parce qu’elle ne peut plus s’en passer et craint de désespérer l’époux, en lui avouant la vérité, elle cherche a l’empoisonner lentement. Mais la maladroite entreprise échoue. Un médecin, amené la par une cousine de Pierre (fort éprise de son cousin), Christiane, découvre les traces du poison, va peut-étre dénoncer la coupable. Alors celle-ci s’inquiéte, s’apeure, s’affole, quitte le domicile conjugal, se réfugie chez son amant (ignorant du crime), erre 4 travers les rues, finit par se jeter a la Seine.
La mort de Romaine aura de pathétiques conséquences. Pierre, quoique marié quelques années plus tard & sa cousine, ne songe qu’a la morte, vit
€n son souyenir, si bien que la seconde épouse
souffre, est sur le point de trahir l’affreux secret (elle l’a surpris).
Mais un prétre lui enjoint de se taire, par charité chrétienne et aussi par prudence humaine. Au surplus, Pierre a le sentiment que Romaine l’a trompé, et avec Marcel. Il se rend done chez lui, un soir, se livre A une douloureuse enquéte basée sur d’obscures réminiscences, sur certains faits matériels, et Marcel ému, bouleversé, va se trahir, avouer sa faute passée. Puis il se ressaisit, et Pierre (il doit s’exiler, emmener au loin sa femme et son fils, car il est devenu pére), Pierre s’éloigne, a demi convaincu. La criminelle petite morte pourra dormir en paix.
Cette aventure si simple et si émouvante nous est contée, je le répéte, en onze tableautins d’une rare discrétion (deux ou trois ont paru méme un peu trop « discrets »), d’une délicate et ardente sensibilité « suggestionniste », et elle garde toujours le ton, l’accent de la vérité, la vérité qui se dégage du tragique quotidien. La premiére partie de louyrage a néanmoins surpris, voire inquiété le public, & cause de sa concision, ¢a et 14, comme économe, du mystére planant sur les personnages, exagérément soucieux de ne point s’exprimer, se révéler a fond. Nous assistons en effet ici au drame d’une vie, mieux de trois vies secrétes (celle de la coupable, celle de la cousine, celle de l’amant). Et seul le mari s’avoue, en toute naiveté pathétique. Mais les trois
Seca ae a del DP Pe ea derniers tableaux éclairent soudain ce qui précéde, donnent a l’ceuvfe son sens général, sa valeur idéologique, sa portée humaine, et c’est comme une seconde piéce qui commence (a mon sens la plus belle, la plus ample, la plus généreuse), se greffe sur
Pautre, et nous montre les répercussions, les pro- longements intellectuels, moraux, sensibles d’une mort misérable et honteuse, dans l’Ame de trois survivants réagissant chacun a safacon. Encet instant, M. Bernstein s’est trouvé (ou retrouvé), affirmé magistralement et en pleine possession de ses dons de grand dramaturge, sonore, éloquent, abondant,
pathétique. Je gage que le succés obtenu par les —
trois derniers tableaux Vincitera a faire halte désormais, j’entends a ne plus poursuivre ses curieuses, fiévreuses et passionnées recherches (avouons-le, elles risqueraient a la longue de de-
venir un peu vaines), ses randonnées de « prospec-
teur dramatique» a Vaffat du neuf, de Voriginal, du « moderne » a tout prix. Le terrain par lui défri- ché, et conquis, est assez riche, assez varié, assez
et se contente d’y régner en maitre |...
* * OK
La Comédie-Frangaise, accueillante non seulement aux ainés mais aux jeunes, et qui affiche 11 Sen
rare éclectisme, vient d’ouvrir ses pories & un éerivain dela génération « intermédiaire », un « plus de trente ans », M. Edmond Fleg.
“ set
vaste, pour quil ne s’en évade point désormais
66 LE MOUVEMENT DRAMATIQUE Wei Mai oO ee Ce dernier méritait un tel honneur, aussi bien par sa précédente production dfamatique (nous devons a M. Fleg de fines et pénétrantes comédies, le Démon, le Trouble-Féte, la Maison du bon Dieu, et un vigoureux drame historico-idéologique, le Juif du Pape) que par sa production littéraire. Elle comprend de nombreux ouvrages (romans, études, savants commentaires de textes) ayant trait au peuple, & ame juifs, et Pon peut affirmer que M. Fleg est un spécialiste en la partie. Cette race juive provoque, au surplus, depuis quelques années, comme un mouvement de curiosité chez maints écrivains. Ils y puisent d’innombrables sujets de romans (ai-je besoin de rappeler ceux des
‘{réres Tharaud, de M. Pierre Benoit, d’André Billy
et Tswersky, d’André Spire, etc.), et c’est a qui s’efforcera d’observer plus scrupuleusement, d’étudier plus A fond, de rébabiliter moralement, en quelque sorte, un peuple assez méconnu et décrié jusque la, surtout parmi les dramaturges. Depuis Shylock, en effet, le Juif a cessé d’étre, au théatre, un personnage sympathique; il accuse, sur sceéne, des défauts, des tares, des vices assez rebutants
(eruauté, avarice, rouerie commerciale), toujours
les mémes, et dont la reunion en faisceau compose une sorte de poncif dramatique. Pourtant, méme au théatre, une réaction parait se dessiner, parallele a celle quise dessina dans le roman, et les Juifs ont, si j’ose dire, une « meilleure presse », recoivent désormais des auteurs un plus favorable traitement.
Je me souviens, en écrivant ceci, d’une piece de M. René Wisner, An prochain, représentee a
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 67 TREES Tureen ne aaa
l’Odéon la saison derniére, et ow il rendait un juste hommage au courage, a la fidélité, A la noblesse sentimentale d’une famille israélite; et je me souviens, aussi, d’un admirable drame lyrique que M. Francois Porché m’a fait Phonneur de me lire récemment (la Race errante), et qui ne peut manquer d’affronter bientét les feux de la rampe. Avec la Race errante, encore, un poéte poursuit la réhabilitation du peuple exilé,
a trouvé en M. Edmond Fleg son dernier défenseur, et non le moins militant, et l’un des plus qualifiés pour le défendre, L’originalité, lattrait, la noblesse du Marchand de Paris (c est le titre de la piéce jouée a la Comédie-Frangaise), résident dans la peinture d’un grand négociant, un homme d’affaires israélite, qui, bien loin de s’avouer retors, féroce et malhonnéte, s’avoue au contraire bon,
| loyal, généreux, avide de donner, de répandre ses
biens. I] se nomme Samuel Brisach et, pendant
if y {
tout un acte (le premier), va, vient, s’agite dans son bureau, brasse de multiples affaires, court de téléphone en téléphone, afin de « passer des ordres »,
, et trouve le temps, néanmoins, de combler ses employés de cadeaux (il les fait tous habiller gratis !),
de discuter lucidement avec ses parents et asso-
) ciés, de gater, d’enrichir ga femme, son gendre, ses v] ? ? ?
| fils, sa fille, son petit-fils, un gamin de sept ans. A parler franc, Vexquis, le tendre, le quasi sublime brave homme nous parait exagérer un peu,
en l’oceurrence, forcer la note (la note de douceur,
de bonté, d’abnégation), passer légérement la
“mesure. Mais quoi! L’auteur m’objecterait sang
pi
ye
We se LE MOUVEMENT DRAMATIQUE
a Ne al
doute qu’il eut le modéle sous les yeux, tout pres de lui, et les amis, les familiers de M. Fleg n’hésitaient point a le désigner par son nom, ce modéle, pendant l’entr’acte, avec des mines attendries. Mais on edt pu leur répondre ce que le charmant Capus répondit narquoisement, un jour, & un autre Samuel, le directeur des Varietés, se justifiant — auprés de son auteur de confier un grand role a une médiocre petite comédienne, parce qu’elle charmait les loisirs du principal commanditaire du théAtre : « Sans doute, je comprends bien, cher ami, mais alors ce n’est pas suffisamment expliqué au premier acte!... »
Au surplus, méme si M. Fleg ninvoquait pas une excuse de ce genre, on pardonnerait volontiers & son personnage certains traits un peu excessils (dans le sens de la bonté, de l’abnégation) en faveur de tant d’autres traits délicieux, ceux-la, et vraiment humains. Je le répéte, cette « présentation » au premier acte de l’homme d’affaires qui est aussi un homme de foyer, un homme de bien, elle a dela couleur, de la vivacité, un accent fort touchant, et ici Pauteur prodigue le meilleur de lui-méme.
Seulement les événements vont se précipiter, eb la douce esquisse de caractére va se muer en un drame d’affaires a la fois confus et naif.
Voici: Samuel Brisach, parti en voyage avec une étrange personne, Maud Fabrice, jolie ferme mais bolcheviste militante et dont le rdéle nous apparait bien vague et bien arbitraire, revient parmi les siens, et leur soumet jun grand projet concu pendant son absence. Lindustriel a résolu de
LE MOUVEMENT DRAMATIOUE 69
rere nen:
donner ses usines (le plus clair de sa fortune) & deux | directeurs techniques, 4 condition qu’ils versent cinquante pour cent aux ouvriers. Lui se réservera une part infime des bénéfices. Emoi, indignation de la famille Brisach (typée de fagon un peu sommaire et un peu bruyante). Elle entoure l’ancétre, Pinvective, le menace, et seule la fille ainée, Fernande, se range gentiment aux cdtés de son papa. Kt puis la querelle s’envenime. On échange de part et d’autres des idées générales, quelques vérités premicéres, aussi. En fin de compte, Samuel le philanthrope s’affaisse, frappé au coour et a la téte, en murmurant : « Je donne! Je donne! »
Nous le retrouvons bientot, étendu, convalescent, menacé par une phlébite... et par une lourde échéance. Or, depuis que l’on connait les projets altruistes du négocciant, le erédit se dérobe. Ce n’est pas tout! Ses fréres, ses fils associés le trahissent, lui tirent dans le dos, vendent « & découvert » les titres delamaison. Résultat: une panique en Bourse, une faillite imminente, et les Brisach se ruinent eux-mémes. Mais le vieux les sauvera. Aussi dpre a reconquérir qwil fut « Apre A se dépouiller », il se redresse, malgré sa phlébite, se lave, agit, c’est- 4-dire contraint un financier américain a s’associer avec lui, 4 le renflouer, Et Samuel triomphe! IL pourra continuer a acheter, A vendre, & donner !.,.
Je ninsiste pas sur la faiblesse de cette intrigue,
qui a le tort de se développer avec insistance, avec
lenteur, et de n’aider que trop fugitivement a l’éclosion du principal personnage (le seul intéressant, vivant et original), Original, i] le demeure lorsqu’il |
~ on
a rE
reflate si tendremeni les qualités, les vertus, l’affectueuse et familiale « effusivité » de sa race. Mais aussitét qu’il s’occupe de ses entreprises commerciales (et surtout au dernier acte), il la perd, cette originalité, et devient un type bien conventionnel, celui de homme d’affaires, précisément. Ah!
Vhomme d’affaires et les affaires au théatre, on pourrait écrire des pages et des pages sur ce sujet |... Dés qu’un auteur dramatique veut situer, typer, un financier, un gros négociant, il nous le montre ahuri, trépidant, bousculé, sollicité de toutes parts, téléphonant n’importe quoi a perdre haleine, recevant des dépéches, et donnant l’impression, en un mot, non seulement d’un hurluberlu, mais d'un étre incapable de garder son sang-froid, une quelconque maitrise de lui-méme ou d’autrui. Il y a pourtant quelques exceptions, mais assez rares.
Quelquefois, par contraste, Vhomme d’affaires
affiche une étonnante supériorité, un calme souverain, une autorité telle qu’elle devient.tout aussi incroyable, tout aussi arbitraire que l’agitation du précédent !...
Quant aux scénes dites financiéres, je ne sais pourquoi, alors méme qu’elles s’appuient sur des faits, des actes peut-étre véridiques, elles nous paraissent toujours obscures, inutilement confuses ou puériles 4 l’excés. Et le public ne peut les suivre sans ennui. Que si vous interrogez sur ce cas assez étrange un des rois de la finance, voulez-vous parier qu’il vous répondra dédaigneusement ceci : « Les auteurs ne peuvent bien traiter une scene’ daffaires, parce quils ignorent les affaires, et
LE MOUVEMENT DRAMATIQUE Ppa
les concoivent selon une optique spéciale, l’optique dramatique ». En revanche, les dramaturges incriminés affirment volontiers qu’ils ont beau se documenter et «faire vrai», le spectateur ne leur en sait aucun gré, car le domaine et le monde des affaires demeurent étrangers 4 la majorité du public. Allez done, avec de tels arguments (envoyés de part et d’autre) résoudre la question! Elle est et restera longtemps pendante.
Bien entendu, on mettra en avant des piéces dites d’affaires, et qui, nonobstant, ont obtenu un vil succés (les Affaires sont les affaires,les Corbeauz, les Ventres dorés). Mais peut-étre l’ont-elles obtenu pour des raisons spéciales, en dépit du sujet traité, — grace a la force ironique, a4 l’ampleur humaine, a Vaccent dominateur du ou des principaux personnages (c’est, je crois, le cas pour les Affaires, de Mirbeau, les Corbeauz, les Polichinelles, de Becque), ou bien grace a l’intense, au constant mouvement dramatique extérieur (c’est le cas pour les Ventres dorés ).
Quoi qwil en soit, je m’en tiens a ce que je disais plus haut: au théatre, « ’homme d’affaires» (comme autrefois le Juif) s’affirme terriblement conventionnel, a donné naissance 4 un autre poncif dramatique, et, si M. Fleg a échappé au premier, il est demeuré esclave du second.
Mais sa comédie n’en contient pas moins d’estimables, de fines qualités de dialogue, d’observa-— tion, et M. de Féraudy, prestigieux animateur, lui communique un accent si humain, une allure si vivace et si endiablée qu’elle a fini par vaincre
va S
ye | LE MOUVEMENT DRAMATIQUE
toutes les résistances et qu’elle obtient chaque soir,
un succes en partie justifié.
I] me reste bien peu de place pour vous parler
comme il conviendrait de deux piéces de jeunes (les
jeunes ont « donné », eux aussi, durant ces deux
derniers mois) : Marius, de M. Pagnol, le triom-
phant auteur de Topaze; Débauche, de M. Jacques
Deval. On a justement assimilé Marius & Beulemans
(Marius, c’est un Beulemans marseillais), et la nouvelle piéce de M. Pagnol éclate d’une vie honnéte et truculente. Pendant trois actes, le jeune auteur campe avec un bonheur, une allégresse continus, maints bonshommes (et bonnes femmes),
tous de Marseille, tous jargonnant le marseillais;
leur communique une animation, un relief merveilleux.
On ne se lasse pas (voila le miracle !) de les voir, de les entendre se blaguer, s’invectiver, se provoquer l’un l’autre, pour s’embrasser ensuite, se conte: des galéjades, s’avouer en toute naiveté, en toute sincérité cocasse, « sortir » leur nature, leurs innocentes bravacheries,/ leurs couardises, leurs
‘paillardises non dénuées d’inconscience, faire, enfin Pp ’ >
la preuve de ce qu’ils sont, de ce qwils ne peuvent
pas ne pas étre: des gennsses du Midi, de la Cane-
biére! Et Vauteur, évitant, presque toujours, les tartarinades coutumiéres, a presque rénové le genre (le genre « histoires marseillaises ») victorieusement.
J’aime moins, je l’avoue, la petite intrigue sym-
LE MOUVEMENT DRAMATIOQUE 73
bolico-sentimentale venant se greffer, 4 la fin, sur Véclatante peinture du milieu et, dans ensemble Marius se rattache d’assez loin, ayouons-le, a l’art, a la littérature dramatiques, proprement dits. Ce nest que du théatre, mais c’est de l’excellent thédtre. Le public n’en demande pas plus. Peutétre eussions-nous souhaité, nous autres, davantage et mieux de l’auteur de Topaze et de Jazz.
Ce mieux, ce « davantage », nous les trouvons dans Débauche. M. Jacques Deval nous a offert 14 une bien jolie comédie, et qui va assez loin sans en avoir l’air! I] nous conte l’aventure d’un jeune | homme férocement « a la page », surgissant (escorté d’une petite femme, d’un ami, ses semblables, ses fréres, hélas!) dans l’existence d’une vierge provinciale 4 la veille de devenir une vieille fille et la bouleversant, cyniquement, cruellement. Aprés quoi il laisse la pauvre isolée & son réve si mal réalisé, retourne 4 ses plaisirs, 4 ses affaires, non sans avoir entrevyu le visage du véritable amour.
On assiste donc, ici, comme au choc, au heurt de
denx tres diamétralement opposés, réunis un jour par hasard (ah! les méfaits de Vauto) et dont chacun symbolise, synthétise un milieu, une caste, une morale, un esprit particuliers. Il y a, je vous jure, de quoi sourire, s’attendrir, réver et méme | penser avec fruit autour de cette aventure aux
multiples prolongements, et qui oscille savoureu- -sement entre le romanesque poétique et l’apre,la
farouche, l’impitoyable réalité.
UNE VIE SECRETE, de M. H.-R. LenornManD,
au Studio des Champs-Elysées.
Au théatre, les musiciens sont fort 4 la mode, cette saison! Il y a un musicien dans Moloch, un musicien dans Mélo, un musicien dans la Sonate a Kreutzer (ou Musique), un musicien encore dans Une vie secréte, le dernier ouvrage de M. H.-R. Lenormand. J’entends :
le dernier ouvrage représenté, car la Vie secréte date
de dix ou douze ans, et elle fait partie du Théatre complet de Vécrivain. On trouve ici quelques-unes de ses qualités essentielles. On sait que M. Lenormand excelle principalement a créer une atmosphere lourde d’angoisse, de pitié, a typer, 4 animer des personnages que le destin et leur nature oppriment, tourmentent et. qui cherchent anxieusement, dprement, désespérément en eux-mémes, les raisons de leur trouble, les causes mystérieuses de leurs vices, de leurs tares, de leur déséquilibre physique ou mental.
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Ainsi le principal personnage de Une vie secréte, le compositeur Michel Sarterre, se rend compte, affirme, dés le premier acte, que, pour créer, pour permettre a son génie d’éclore, il doit faire fi de toute loi morale, de
toute loi sociale, se vautrer au besoin dans les pires débauches, agir comme un grand fauve, laché dans la jungle humaine! Et cette conviction, il l’a acquise durant un voyage au Laos. Notre compositeur supporte, dés lors, assez mal la vie conjugale, et, chaque aprés-diner, il s’évade de son foyer, rejoint, dans un sordide hétel meublé, une jeune cantatrice russe, Vera (jadis recueillie par Mme Sarterre), et que celle-ci a. sauvée, guéerie, car Vera se livrait aux stupéfiants. Hélas, le mari va-la restituer 4 son vice favori et lui enseigner bien d’autres vices! Je glisse sur les « divertissements » variés auxquels le musicien contraint sa compagne de participer; si bien que Vera déchoit, se dégrade peu a peu, tout en s’efforcant de réagir. En revanche, Michel, lui, compose d’admirables pages musicales. Peu lui importe, dés lors, les indignations, les fureurs rancuniéres de sa victime; jusqu’au jour ou Mme Sarterre, surgissant dans Vhétel meublé, fait honte a l’artiste de sa conduite, lui préche véhémentement le retour au devoir, 4 la morale, ala vie normale, et, en fin de compte, le contraint de rentrer au logis. Mais, a partir de cet instant, Michel n’écrit plus une note de musique, se stérilise, et revenu, grace a sa femme, un homme soucieux de ses devoirs, un homme ayant acquis le gotit de la pitié, et perdu sa farouche, sa féroce « inconscience créatrice », il ne crée plus.
Et Vera ? Eh bien, enfermée pendant des mois dans un asile de fous, elle en sort imparfaitement guérie, vient supplier Michel de la tuer. Mais celui-ci refuse, torturé par ses scrupules inédits, et alors Vera se tire un coup de revolver et meurt. Par bonheur, une telle mort si tragique restituera le compositeur 4 lui-méme. Il se précipite 4 son piano, et déja « en communication avec lame de la suicidée », se met, tout de go, a composer une déchirante, une pathétique marche funébre.
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I fallut que M. H.-R. Lenormand dépensat un rare talent, une ardente force de persuasion, une éloquence (dramatique et. psychologique) singuliéres, pour nous - contraindred admettre, que dis-je, 4 plaindre parfois un tel personnage, pour nous imposer une théorie si délibérément et parfois si arbitrairement romantique ! -Présenté, animé, commenté par un autre, le héros de cette comédie nous révolterait, je gage, ou peut-étre nous donnerait 4 sourire; car il y a une facheuse et assez cocasse disproportion entre ses théories farouches, ses offusions grandiloquentes, ses divagations artisticosataniques, et la facon dont il les met « en action », Et ce « grand fauve » se contente, au second acte, d’assez pictres débauches ! S’assimiler aux bétes sauvages de we Gs jungle, ivres de liberté, de sang, de carnage, pour s’en venir échouer dans un sordide hétel garni, en com- pagnie de mélancoliques et dociles petites prostituées, est, ne trouvez-vous pas, déchoir quelque peu et se . ‘satisfaire & bon compte ?
my J’admets, néanmoins, que, pour créer, pour avoir du génie, il suffise 4 Michel de se distraire ainsi modeste- -. ment (ce Michel, vous le voyez, ne ressemble guére a Balzac, qui prétendait que chaque nuit d’amour lui coftitait un volume !), mais j’admets plus malaisément Vimpuissance ot sombre, par la suite, notre compositeur et surtout Vexplication que l’auteur nous en donne par sa bouche. Si je comprends bien M. Lenormand, Michel ne peut plus travailler parce que ses facultés eréatrices sont dépouillées de tout mystere, et parce que, - chez lui, ’inconscient ne joue plus. Mais, dés le premier acte, artiste semblait bien se connaitre 4 fond! I] nous exposait minutieusement les étranges particularités
de sa nature, nous décrivait le seul « climat » propice a son génie. I] lui suffirait, dés lors, de le recréer pour se remettre au travail, et le mal n’est point aussi irréparable qu’on veut bien nous le dire.
Il y a donc, dans tout ceci, un peu d’mcohérence, o d’illogisme et Je « théme idéologique » de Youvrage manque parfois de netteté, de cohésion. Tout de méme, ; il a, cet ouvrage, j’y insiste, un tel accent, une telle — éloquence apre et communicative, une telle puissance évocatrice et animatrice, gu’il nous intéresse, nous saisit, nous étreint du début a la fin, dompte nos résis-
tances, et, lorsque nous nous avisons de vouloir dis- © cuter, il est bien tard : auteur a déja gagné la partie, if la partie dangereuse. J’ajoute qu’une mise en scene, une interprétation de tout premier ordre (on doit — louer sans réserves MM. Francen, Corney, Mmes France Ellys et Corciade) n’aident pas peu a une réussite qui, me dit-on, se fortifie, s’amplifie, de jour en jour, depuis la premiere représentation.
JEAN DE LA LUNE, de M, Marcer Acnarp,
4 la Comédie des Champs-Hlysées.
Les comédies de Marcel Achard, qu’il s’agisse de = Voulez-vous jouer avec mod, de Malborough, de Jene vous aime pas, de la Vie est belle, etc., nous ravissent, — d’ordinaire, par le mélange dune libre et chatoyante | fantaisie mi-poétique, mi-sarcastique, voire un brin funambulesque, et d’une juste, fine, pénétrante observation réaliste. Souvent Valliage, le précipité, est dosé a merveille, tout a fait réussi; mais il est parfois moins heureux, reconnaissons-le, et il en résulte alors des — ouvrages inégaux, en dépit de leur séduction, de leur grace, du talent dépensé par le jeune écrivain.
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Dans Jean de la Lune, un premier acte éblouissant de liberté, de spirituel enjouement, et teinté, ga et la, dune pre vérité humaine, a été aux nues. Le second acte contient encore bien des traits plaisants, nombre de scénes alertement venues, mais il tourne court et s’achéve sur un épisode assez facheusement littéraire, apres lequel la comédie (jusque 1a nuancée avec tant de bonheur) verse dans l’arbitraire, tandis que les personnages (délicieux fantoches mi-irréels et mi-vivants) tentent en vain de s’affirmer, de s’humaniser logique- ‘ment, et perdent ainsi beaucoup de leur charme, de leur séduction ondoyante, de leur attrait particulier. Et tout de méme, on passe au Théatre des Champs- Elysées une soirée qui n’est pas, je vous prie de le croire, une « soirée perdue ».
Ecoutez l’histoire de Jean de la Lune. Le héros, un gentil garcon nail, candide, réveur avec obstination et, pour tout dire, un peu hurluberlu, nommé Jef, attend, au début, une jeune femme, Marceline, car Marceline luia promis de venir et, qui sait, de ’aimer, puisqu’elle n’aime plus son ami Richard (il est aussi celui de Jef). Voila done notre réveur au comble du bonheur. Mais on sonne, un inconnu se présente : Clotaire, le propre frére de Marceline, personnage bizarre, inquiétant, fort réjouissant, mais, semble-t-il, assez ignoble. Clotaire, en effet, vit 4 la solde de sa sceur, va chercher ses ~ lettres 4 la « poste restante », lui sert d’intermédiaire — auprés de ses nombreux amants. Justement l’un d’eux — surgit : c’est Richard, l’ami de Jef, et Richard, furieux dune récente trahison de sa maitresse, l’accable de reproches, d’injures, la traite « comme la derniére des derniéres », dévoile sa vie honteuse, celle de son « frére
Koide
4 tout faire », et cela devant le frére Iui-méme, devant le pauvre Jef ahuri, bouleversé, et qui tente de ramener l’amant irascible 4 de meilleurs sentiments. En vain! Richard part en claquant les portes, et alors le naif, le candide, l’amoureux Jef, « Jean de la Lune », ouvre les bras 4 Marceline, lui offre de l’épouser.
Nous les retrouvons un peu plus tard, mariés, menant une existence quasi familiale (avec Clotaire, bien entendu), et déja Marceline s’ennuie, trompe Jef, souffre pour un autre homme qui, las de sa liaison, va la quitter et partir pour le Brésil. Cela, cette folle de Marceline ne peut le supporter. Elle court a la poursuite du fugitif, revient, le traque 4 domicile par téléphone (avec la complicité de Clotaire, plus maussade - aujourd’hui, moins complaisant, car il s’est attaché a
son lunaire beau-frére), et celui-ci ne peut pas ne pas découvrir la vérité. Au surplus, sa femme, énervée, désespérée, la lui avoue en partie; mais alors il refuse. de Ventendre, de croire en l’infamie de sa compagne, et elle s’endort lasse, brisée, un peu méprisante, tandis que Jean de la Lune, tirant un carnet de sa poche, énumére, comme pour lui-méme, et devant la belle endormie, tant de tendres, de douloureux griefs notés au jour le jour.
C’est aprés cet épisode (d’un ton bien arbitrairement littéraire, j’y insiste) que la piéce dévie 4 mon sens, que les personnages « perdent pied », se dégagent de leur halo fantaisiste, poétique et réveur, pour entrer bruta- — lement dans une vie factice. On nous montre une Marceline devenue féroce, impitoyable (de traitresse et si séduisante qu’elle était), qui veut abandonner Jef, contraint Clotaire 4 désespérer son beau-frére en lui découvrant la cruelle vérité, et lon nous montre ce dernier s’obstinant en sa crédulité, se réfugiant en une foi quasi mystique. Ne tente-t-il point de démontrer
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a Marceline qu’elle se méconnait elle-méme, qu’elle est une compagne noble, fidéle, dévouce ? L’étrange, l’inexplicable, c’est que la petite femme abonde en ce sens, sur-le-champ. Quelques instants plus tard, tout rentre dans ordre. Jean de la Lune a gagné sa cause. Marceline demeurera auprés de lui.
Il faut bien l’avouer, ce dernier acte nous a décus; et il pouvait si bien ne pas nous décevoir, mais nous enchanter, au contraire, et donner a Pouvrage son véritable prolongement poétique et humain. Mais il ett fallu, pour cela, que M. Achard « amorgat » la situation du « trois » dés la fin du second acte (au lieu d’imaginer Pépisode du carnet lu a haute voix), la développat minutieusement ensuite et nous montrat les effets graduels de la crédulité obstinée, volontaire, tenace de Jef (poéte-amant résolu a faire naitre le bien a force de vouloir méconnatire le mal) dans Vame incertaine et
‘flottante de sa bien-aimée.
Oh! c’est, je m’en rends bien compte, une singuliére audace, de la part d’un critique, que de prétendre corriger un ouvrage, indiquer a un auteur le bon chemin. Jai pourtant la conviction que M. Achard, avec un peu plus de travail, de soin, et en ne se contentant pas de résoudre « en cing secs », par une pirouette, un probléme sentimental si joliment, si poétiquement posé, © pouvait nous donner une picce parfaite, et peut-étre une maniére de chef-d’ceuvre. Tout le premier acte, les deux tiers du second/nous le laissaient espérer, et
mieux pressentir...
Quant a Vinterprétation, elle ne laisse rien & désirer. Louons sans réserves MM. Jouvet, Michel-Simon (d’une cocasserie inénarrable), le sobre et pathétique Pierre Renoir, et Mme Valentine Teissier, la grace, la sédue-
‘tion, la féminité mémes.
1 juillet 1929.
LE BILAN DE L’ANNEE DRAMATIOUE. — Le Tombean sous PArc de Triomphe, pe m. PavL RAYNAL, A L’opEON; Antoinelte Sabrier, pe uw. ROMAIN COO- LUS, 4 LA COMEDIB-FRANCAISE. —LA QUESTION DU REPERTOIRE.—Le Souvenir de Robert de Flers, PAR FRANCIS DE CROISSET.
Nous arrivons a la période des vacances, et les auteurs, vaincus par la chaleur, semblent bien rehoncer 4 nous offrir des piéces dignes d’intérét. . - Cequelon nomme la «saison théAtrale » est done termine, et les critiques en profitent pour reliré . Jeurs feuilletons, et en extraire, comme chaque | année, des vues d’ensemble, dresser un petit bilan de année dramatique.
- Oh! leurs conclusions ne varient guére et pivo- tent, d’ordinaire, autour de deux thémes essentiels le progrés ou bien la décadence de l'art dramatiqué;
earactérisée par une aflligeante indigence de chefs- ; 6
J e S206 LE MOUVEMENT DRAMATIQUE
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d’ceuvre, celui-la découvrant un chef-d’ceuvre a chaque pas |...
A la vérité, la saison 1928-1929 nous apparait fort convenable. Et, si les « anciens» se sont montrés assez discrets, assez parcimonieux dans leur production, les jeunes (je désigne par Ia les écrivains de vingt-cing & quarante ans), grands favoris des directeurs d’avant-garde, et méme des autres, ont manifesté une louable et parfois trés heureuse activité créatrice.
Parmi les dramaturges éprouvés, auxquels je faisais allusion, il faut mettre en premiére ligne Henry Bernstein, dont l’inégal mais passionnant Mélo a triomphé plus de cent fois, au Gymmnase, et n’a pas encore dit son dernier mot. Mais j jal deja exprimé mon sentiment sur cet ouvrage et n’y reviendrai point. Je reviendrais volontiers sur la Leilah, de M. Noziére, représentée au Théatre Michel, et ou auteur a su faire jaillir, d’un sujet assez banal et méme quelque peu éventé, des scénes d’une grace, d’une souplesse, d’une virtuosité exquises. La piéce, aux développements aventureux et romanesques, tendait a s’écarter, parfois, de la vie, de la vérité, mais, sans cesse, un mot juste, une fine observation, un cri passionné nous ~ y ramenaient. Et ce fut 1a un de ces jolis tours de force et d’adresse dont l’écrivain se montre, au
'. reste, coutumier...
M. Romain Coolus, auteur d’ Antoinette Sabrier, que la Comédie-Frangaise vient d’inscrire 4 son répertoire (je vous en parlerai tout a Vheure), ne
nous a, cette saison, donné qu’une petite piece, la
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Guépe, ou Vhéroine, tout comme la Madame de Burne de Maupassant, ou comme la Madame Béliard de Charles Vildrac, souffre de son insensibilité physique, s’exaspére de sentir le désir des hommes gronder autour d’elle. Cette étude du coour et du corps féminins, aujourd’hui un des thémes choisis de préférence par les romanciers (je songe a la Belle de Jour de M. Kessel, & Amour, terre inconnue de M. Martin-Maurice), a inspiré 4 M. Romain Coolus quelques épisodes ‘d’une sincérité prenante,
et d’autres, qui ont le tort, 4 mon sens, d’étre un peu trop habilement balancés selon les régles,
d’accuser un « métier » par trop évident. Et puis dans la Guépe, les personnages ont une facheuse tendance a vouloir paraitre modernes, a tout prix, 4 faire comme la preuve, la démonstration morale, sociale, sentimentale de l’époque présente; mais Poeuvre n’en est pas moins fort intéressante, et
‘LE MOUVEMENT DRAMATIQUE oe Re
elle a obtenu au Théatre Femina, un succes de bon
aloi.
De M. Henri Duvernois, dont les menus chefs- d’ceuvre en un acte ne se comptent plus, nous
avons eu Eusébe, historiette tour a tour tendre et — sarcastique, découpée en petits tableaux (hom-
mage d’un ainé a une formule dramatique fort a la mode chez les jeunes). On nous y montrait un homme de lettres rude, sauvage, confiné, jusque la, dans la solitude et qui tombait aux griffes d’une
mondaine, d’une coquette acharnée a se jouer de
lui, tout en demeurant fidéle 4 un volage époux. Ceci ne fut, pour M. Duvernois, qu’un prétexte faire défiler devant nos yeux, maints personnages
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dune attrayante baroquerie, & dialoguer avec esprit, 4 philosopher.sans arrogance, mais non sans justesse, sur la société et les moeurs de ce temps.
*Notons encore V’heureuse reprise du Ménage de
hannetons, de M. Brieux, piece d’une amertume joviale, et assez différente des autres productions de l’académicien (en fin de saison, il nous a fait don, encore, de Puisgue je t’aime, un acte dans la
~maniére du Ménage de hannetons), et la reprise
gloricuse du Retour de Jérusalem, de M. Maurice Donnay. Enfin, tout récemment, M. Louis Artus, dont le Tristan et Iseut (d’apres M. Joseph Beédier) ne connut qu’une trop breve carriére, faisait représenter Ala Renaissance Un homme d’hier (suite de Ceur de moineau), ouvrage distingué, finement, subtilement nuancé, riche en multiples notations psychologiques, mais versant un peu trop dans la phraséologie littéraire, et ot: les personnages par-
. laient avec une abondance fleurie, ornée et, dirai-
je, « ouvragée ». Tel fut, pendant ces dix derniers mois, l’apport des maitres ou des producteurs patentés, catalogués, classés, des « plus de cinquante ans ». Convenons qwils n’abusérent pas, montrérent, comme je le disais, une discrétion presque excessive, et que l’on serait mal fondé & leur reprocher d’accaparer les théatres |...
Les jeunes, en reyanche, y ont régné avec uné
‘continuité persistante et, presque toujours, avec
bonheur. Non seulement la Comédie des Champs- Elysées, le Studio, l’Atelier, etc., ont, monté exclu-
sivement des ouvrages de nos poulains favoris,
mais les subventionnés, les théatres boulevardiers leur ont ouvert les portes, toutes grandes, Ce que je vous prédisais dans un précédent article se trouve donc réalisé, et les auteurs nouveaux se sont peu a peu imposés aux directeurs les plus méfiants, les plus hostiles, partant au gros public. Saluons l’entrée de M, Boussac de Saint-Mare a la Comédie-Frangaise (nous y entendrons prochai-
nement une piéce de M. Marcel Achard); de MM. .
Roger-Ferdinand et Paul Nivoix, a l’Odéon : le premier avec Chotard et Cie, le second avec Amours; de M. Sarment ala Michodiére, avec Sur mon beau navire; de M. André Lang 4 Femina, avec Fragile; de M. A.-P. Antoine au Thédtre Antoine, avec l’Ennemie; et la triomphante conquéte des Variétés (ces Variétés ot le bon J.-J. Weiss
déclarait qu’il ressentait, dés l’entrée, le « frisson
de Paris »), par M. Pagnol, auteur de Topaze,
M. Pagnol, auquel M. Volterra allait, peu aprés, — f
remettre, en s’inclinant, les clefs du Théatre de
Paris | Et concurremment 4 ces jeunes vainqueurs,
MM. Léopold Marchand (J'ai tué), Henri Jeanson ©
(Toi que j'ai tant aimée), Gantillon (Départs,
J.-V. Pellerin (Cris des ceurs), J. Natanson (Je :
Vattendais), P. Brasseur (Ceur a gauche), Steve Passeur (Suzanne), Edouard Schneider (I’Exaltation), Edmond Fleg (le Marchand de Paris), Jac-
ques Deval (Débauche), Duliani et Refroigney (la
Rolls-Royce), Marcel Achard (Jean de la Lune), H.-R. Lenormand (Une vie secréte), Mme Duterme (les Egarés), ont alimenté la plupart des scenes parisiennes. Tandis que — 6 paradoxal et ironique retour des choses! — un des maitres du théatre et dont les succés ne se comptent plus, notre Tristan Bernard, choississait le directeur de |’Giuvre © (celui-lA méme qui avait accueilli 4 ses débuts) - pour lui confier son dernier chef-d’ceuvre, un chefd’ceuvre frémissant d’une grace et d’une audace toutes juvéniles : Jules, Juliette, Julien, ou |’ Ecole du sentiment.
La conquéte du boulevard par les jeunes est donc chose accompl.e, aujourd hui, et un mouvement dramatique nouveau s’est créé, dont on peut, je crois, attendre beaucoup.
Présentement, deux grands courants semblent se dessiner, entre lesquels les auteurs du dernier bateau oscillent, tanguent en attendant de fixer leur choix. Les uns demeurent encore fidéles a ce théatre intellectuel, idéologique, schématique, ou les personnages s’essayent moins a vivre qu’a « faire la preuve » de ce qwils sont, de ce qu’ils pensent, a établir des sortes de synthéses sentimentales, sociales, morales , et dont Tétes de rechange, Cris des ceurs, de M. J.-V. Pellerin, Maya, Départs, de M. Gantillon, Tour a Terre, de M. Salacrou, ete., nous offrent des modéles plus ou moins réussis, et
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VEnnemie, de M. A.-P. Antoine, la réalisation la plus savoureuse peut-étre. Les autres reviennent & un art dramatique directement humain, vivant, et ou le réalisme tient la premiére place.
Je yous demande la permission d’insister sur l’Ennemie, car je ne vous en ai point parlé, lorsqu’elle affronta la rampe et elle vaut qu’on s’y arréte. Aprés un « départ » assez hésitant, elle s’est, peu a peu, affirmée, imposée, et demeurera non seulement « un des succés de la saison », mais une piece destinée 4 laisser une trace profonde, durable.
Oh! certes, l’Ennemie dégage bien des relents, des réminiscences littéraires. A l’écouter attentivement, on songe, on ne peut pas ne pas songer a
Becque, a Villiers de l’Isle-Adam, a Strindberg. —
Mais le jeune auteur affirme néanmoins, ici et 1a, une originalité incontestable, un tour de main qui lui appartient en propre. La piéce est, on peut le dire, signée, et d’un nom illustre déja.
En une série de tableaux, de fresques farouche-—
ment (mais humainement) guignolesques, M..A.-P.
Antoine synthétise ’emprise cruelle de la femme “
(celle que Laforgue appelle ironiquement « notre petite compagne ») sur les hommes, ses victimes nées. Et voici l’histoire, ou plutdt la démonstration animée. Dans un cimetiére (les cimetiéres « se
portent» beaucoup cette année!) un tombeau s’entr’ouvre, un mort parait, vétu d’un uniforme d’aspirant de marine, et le mort se met 4 converser avec un autre défunt, gros homme a la mine réjouie, lui ‘raconte sa vie, et comment il est venu 1a, 4 la suite d’un suicide. Cette vie, le marin va la vivre devant nous, dans le passé. Nous assistons 4 une scéne entre lui et sa fiancée (elle se joue en l’an de grace 1900 et nous éclaire sur l’Ame de la jeune personne), En quelques répliques, elle berne, dupe son galant, car il a le tort de ne point lui garantir la fortune, et, apres s’étre promise a lui, écrit, froidement, une lettre de rupture. Et puis nous voila, derechef, au cimetiére du début, L’aspirant achéve son récit, et son auditeur bénéyvole (l’autre « mort », le gros homme) raconte, 4 son tour, sa vie conjugale, car il épousa l’ex-fiancée de lofficier de marine. Or, elle lui en fit voir « de toutes les couleurs », je vous prie de le croire!.., Nouvelle projection dans le passé (le passé du mari), et l’on nous montre, cette fois, les ruses, les cruautés, les trahisons de la jeune fille devenue femme, et bientot résolue 4 vivre sa vie avee un amant, Le voici, au reste : beau, avantageux, bien musclé. Il enseigne au mari l’art et la maniére de dresser les femmes (et la sienne); mais comme notre triomphant éducateur craint les responsabilités, il obtient du Sganarelle une promesse d’indulgence, de pardon, et ce dernier se déclare prét a reprendre son épouse. Mais elle, émue, touchée, revient, se - blottit dans les bras de l’époux qui, terrifié, s’effondre alors, terrassé par une attaque d’apoplexie.
Notre « petite compagne » en est 4 son deuxiéme mort !... Rassurez-vous, il y en aura un troisiéme, Vamant. Seulement, l’amant, on le domine, on le tient, on lachéve, on le mene au tombeau par des tendresses, des caresses excessives, En vain tentet-il de se reprendre, de lutter, de fuir. « Notre petite compagne » s’affirme la plus forte :
Vousn’étes que de braves males, Je suis l’é6ternel féminin !
Dernier tableau, le cimetiére (encore, toujours). C’est 14 que V’héroine, vieillie, devenue mére, vient pieusement répandre des fleurs sur ses trois tombes. Kt, tandis qu’elle s’éloigne, sa fille ébauche un flirt avec un adolescent « a la page », se fiance presque, pour se ressaisir au dernier moment, Mieux vaut | garder sa liberté, gagner de l’argent, brasser de grosses affaires. L’amour, |’adorable et funeste — amour, ¢’était bon pour ceux de |’ « autre génération ». Aujourd’hui, les adolescents éventent les. pidges, s’écartent de la femme. Mais « ils y revien- — dront », murmure la mére confiante en Vavenir a cause du passé!