‹ Le mouvement idéaliste en peinture (volume 2)Chapitre 13 sur 19 · CHARLES GUILLOUX · texte numérisé non relu

CHARLES GUILLOUX

M. Guillaumin a exposé maintes fois à côté des maîtres de rimpressionnisme. Cependant par certains côtés il s'en sépare. •

Chez l'artiste, ce qui frappe de prime abord, c'est la succession de plans nettement établis par dés tons francs, sans grand souci des teintes intermédiaires. Il respecte les lois de la perspective, le modelé, mais néanmoins l'accord de larges taches formant effet par soi seul domine dans sa préoccupation. En outre, ses rouges, ses bleus, ses verts sont d'une crudité presque .brutale; cependant, l'ensemble, si véhément qu'il soit, n'est pas inharmonique.

Il en résulte une œuvre intéressante mais où la volonté, le procédé si l'on veut, prend un peu le dessus. La sensation intime des pays et des sites disparaît sous le faire accentué de l'artiste. Arsène Alexandre a dit de lui (i) : « M. Guillaumin s'éprit des beaux nuages changeants, des

(i) Exposition de tableaux et pastels d* Armand Guillauminy préface par Arsène Alexandre. Janvier-Février 1894. Galeries Durand-Ruel.

harmonies éclatantes et profondes du ciel et de Teau, du va-et-vient des opiniâtres industries », et plus loin «... peintre précis et catégorique qui dit ce qu'il veut dire, et qui rend ce qui Ta frappé dans la nature : de grands ensembles nets et colorés »

M. Maufra s'est plu souvent aux aspects de falaises combinées avec la mer. Par ce choix de sujet, mais en cela seulement, il rappelle Claude Monet. Tandis que le grand artiste, en une puissante évocation, fait vivre et resplendir l'eau, la terre et l'atmosphère, — M. Maufra s'est plutôt attaché à délimiter par la juxtaposition de teintes quasi-plates, conservant néanmoins du modelé, les silhouettes caractéristiques des paysages. Il y a une sorte de compromis entre l'observation directe de la nature objective et la vision purement ornementale et synthétique. Les œuvres de l'artiste offrent l'intérêt de recherches tendant à combiner deux points de départ différents...

Chez M. Guilloux, le parti pris décoratif est plus accentué. Il fut donné de contempler aux Indépendants en 1892 une série d'œuvres significatives à ce point de vue : V Allie d'eau, Calme rose, etc. Dans ces paysages demeuraient seulement les configurations presque réduites à un schéma géométrique du sol, de l'eau, des arbres, des nuées. L'ensemble des teintes formait une harmonie donnant l'exquis du rêve. Cependant qu'au fond subsistait une sensation de réel, d'où se dégageait une émotion ou calme ou tourmentée qui saisissait et pénétrait.

Peut-être y a-t-il là, pour une personnalité d'artiste, une façon nouvelle et particulière d'envisager la nature et d'en concevoir la représentation, tout en lui conservant son impression directe (i).

(i) Exposition Charles Guilloux, Le Barc de Boutteville, 47, rue Le Pelletier. Du 19 mars au 20 avril 1896. — L'artiste a présenté^u public Tensemble de ses œuvres. Les dernières, une série de Bretagne surtout, apparaissent comme le développement logique en même temps que le perfectionnement de ses premières tentatives.

Dans une préface très complète, M. Thiébault-Sisson a analysé parfaitement le talent de M. Guilloux en ses phases successives et ses divers procédés.

SYNTHETISTES

Le groupe synthétiste (i) appelle tout particulièrement l'attention. En les artistes qui le composent se formule le plus visiblement l'ensemble des tendances idéalistes.

Nous étudierons successivement : MM. Sérusier, Vuillard, Bonnard, Roussel, Ranson ctVallotton.

(i) Ce groupe, réuni aux mystiques, porta également les noms de; Néo-Traditionnisies (Notes d'an, définition du Néo-Tradiiionnisme, par Pierre Louis. Art et Critique, 2' année, n" 65 et 66) — et de Déformateurs (Théorie des déformateurs, par Alphonse Germain. Numéro exceptionnel de la Plume consacré aux Peintres Novateurs, 3. .nné=, n. S,).

PAUL SERUSIER

M. Sérusier offre dans ses œuvres — comme dans sa personnalité — l'entière pondération d'où naît l'équilibre. Après avoir reçu l'enseignement classique à l'Académie Julian, il rencontra, en Bretagne, Gauguin. Intéressé d'abord, puis convaincu par les théories de ce dernier, il se lança dans les mêmes essais où depuis il a progressé pour son propre compte. Esprit lucide et logicien, il est allé vite aux conséquences ultimes, en abordant une peinture franchement décorative d'une entière synthèse de lignes et de couleurs.

Voici, selon M. Sérusier, la genèse de l'œuvre d'art. Elle paraît typique au point de vue Idéiste. >

Le spectacle direct de la nature, suscitant les sensations — la mémoire, qui les rappelle — l'imagination, qui les crée par combinaisons, — nous mettent dans un état (Tâme involontaire. Puis Vidée se forme dans l'esprit, supérieure aux limbes génératrices par sa logique et son harmonie, elle apparaît à l'artiste. Il s'efforce de Y exprimer dans son intégrale intensité, résultat qu'il obtiendra d'autant mieux

que, négligeant les détails, il ne retiendra que les seules ca^ ractéristiques. Alors l'artiste place ainsi le spectateur dans Vitat d'âme où lui-même s* est trouvé — ce qui est le but de l'Art...

M. Sérusier, par ses souvenirs" d'enfance, ses sensations vives, ses premières impressions d'art, s'est trouvé attaché à la Bretagne. En outre son esprit sérieux et réfléchi devait se complaire dans ce pays où demeure encore un âpre parfum des temps évanouis. La légende, partout ailleurs momifiée, dans les vestiges de la vieille Armorique vit, se meut, circule. Et voici que l'art de rigoureuse synthèse de M. Sérusier s'est approprié très naturellement à une race qui plus que toute autre semble le réclamer, tant les gestes y sont significatifs, les attitudes expressives des âmes silencieuses. Les choses et les êtres d'autour de nous rendus caractéristiquemeni, parfois nous choquent, nous myopes contemporains habitués à n'en saisir, à cause du trop près sans recul, que les futiles détails. Mais les peuples frustes, les époques lointaines, se présentant i nous dépouillés de l'accessoire, se prêtent mieux à une large vue d'ensemble. La corrélation tout intime qui existe entre M. Sérusier et les sites d'élection où il vit une bonne part de l'année, ont fait vibrer son émotivité. Aussi les aspects que saisit son œil, qu'organise son talent toujours très harmonique, sontils empreints de leur poésie vraie.

M. Sérusier, dans la série de ses dernières toiles, présente une personnalité dégagée. Sa véritable voie s'est ouverte

par remploi des tons purs, leur arrangement et celui des lignes en vue d'un effet d'ensemble. On peut dire qu'il est entré en possession définitivement d'une peinture franche, de valeur expressive — qui nous promet des œuvres d'un sentiment haut et d'une belle allure décorative.

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