‹ Le mouvement idéaliste en peinture (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · GUSTAVE MOREAU · texte numérisé non relu

GUSTAVE MOREAU

Voici qu'un homme, un artiste a trouvé son époque laide, ses contemporains désespérément vulgaires. De parti pris, comme en une cellule d'art, il s'est confiné dans son œuvre tout d'archaïsme et d'exotique. Cette fois, ce n'est plus la réalité, même purifiée et surélevée, Gustave Moreau en a fait abstraction quasi-totale. La nature ne lui a prêté que l'éclat de ses coquillages et de ses plantes, de ses oiseaux, de ses minéraux — alliages de tons purs ou de nuances merveilleusement dégradées où le peintre excelle... Cellule, avons-nous dit, mais cellule mosaïquée du sol au plafond, bizarrement et magnifiquement décorée. L'artiste s'y renferme hermétiquement, pour évoquer," comme en un songe de hatschich, les antiquités lointaines mêlées à d'orientales visions. Le hiératisme des poses se détache sur la coloration compliquée des fonds. Une rutilance de tons se joue dans ces subtiles compositions, dont la trituration incompréhensible ajoute un mystère de plus, tout technique, à l'étrangeté des sujets.

Ce monde particulier où se complaît Gustave Moreau, J.-K. Huysmans le décrit ainsi (i) :

« ... Un autodafé de ciels immenses en îgnitîon; des globes écrasés de soleils saignants, des hémorragies d'astres coulant en des cataractes de pourpre sur des touffes culbutées de nues.

Sur ces fonds d'un fracas terrible, de silencieuses femmes passaient, nues ou accoutrées d'étoffes serties de cabochons comme de vieilles reliures d'évangéliaires, des femmes aux cheveux de soie floche, aux yeux d'un bleu pâle, fixes et durs, aux chairs de la blancheur glacée des laites ; des Salomés tenant, immobiles, dans une coupe, la tête du Précurseur qui rayonnait, macérée dans le phosphore, sous des quinconces aux feuilles tondues, d'un vert presque noir; des déesses chevauchant des hippogriffes et rayant du lapis de leurs ailes Tagonie des nuées, des idoles féminines, tiarées, debout sur des trônes aux marches submergées par d'extraordinaires fleurs, ou assises, en des. poses rigides, sur des éléphants, aux fronts mantelés de verts, aux poitrails chappés d'orfroi, couturés ainsi que de sonnailles de cavalerie, de longues perles, des éléphants qui piétinaient leur pesante image, que réfléchissait une nappe d'eau éclaboussée par les colonnes de leurs jambes cerclées de bagues ! »

Est-il rêvable de s'évader plus triomphalement de notre ambiance mesquine, triste et grise ! Le réalisme préco-

(i) Certains, par J.-K. Huysmans. Tresse et Stock.

nise l'exact rendu des formes familières qui journellement nous entourent. Ici, l'artiste, ainsi qu'en un défi de réaction, s'en écarte systématiquement, comme s'il ne voulait/ ou ne pouvait y voir matière suffisamment afiînée pour son œuvre. Puis dans ces incursions aux domaines d'art écoulé des races lointaines ou disparues, n'y a-t-il pas effort à souder un anneau à je ne sais quelle chaîne mystérieuse traversant les siècles ? C'est, parmi les contingences passagères dont l'illusion s'efïace, le retour à l'éternel immuable que successivement formulent les mythes et personnifient les figures légendaires.

Cette préoccupation qui apparaît chez Moreau - — d,'une tradition d'Art, a hanté le cerveau de plusieurs dans ^a pléiade nouvelle de peintres.

Page 1