‹ Le mouvement idéaliste en peinture (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · PAUL GAUGUIN · texte numérisé non relu

PAUL GAUGUIN

Gauguin dans sa vie comme dans son oeuvre apparaît d'une personnalité caractéristique.

Son origine et sa première existence sont empreintes d'exotisme. Né d'une mère Péruvienne, à seize ans Gauguin est matelot, et parcourt les tropiques. Il en rapporte, comme le fit Baudelaire, une impression profonde et inoubliable. Revenu à Paris il fait partie du monde de la Bourse. Cependant il s'occupe d'art, fréquente le groupe impressionniste. Définitivement il quitte les affaires pour la peinture, va à la Martinique, en rapporte des œuvres — repart pour la Bretagne, y fait des essais dans la voie de la simplification où il s'engage de plus en plus.

A cette époque (189 1) Mirbeau, en tête d'un catalogue de vente des tableaux de l'artiste, disait :

« Il y a dans cet œuvre un mélange inquiétant et savoureux de splendeur barbare, de liturgie catholique, de rêverie hindoue, d'imagerie gothique, de symbolisme obscur et subtil ; il y a des réalités âpres et des vols éperdus de poésie par où Gauguin crée un art absolument personnel et tout nouveau »

Survient l'odyssée de Tahiti. D'où nouvelle série d'œuvres, cette fois définitivennent de conception idéiste et d'exécution synthétique. Sur Tartiste, son inspiration et son procédé, Charles Morice portait cette appréciation (i) :

« Qia'est-ce qui subsiste du lieu vu, respiré, écouté, sauf seulement Tatmosphère.

Rien de plus en effet, mais c'est assez pour suffisamment préciser la songerie poétique et picturale... Aux paysages qu'il traverse, il ne demande qu'un prétexte, une allusion d'épisode au perpétuel drame de sa méditation : or celle-ci est d'essence universelle... »

En effet, Martinique, Bretagne ou Tahiti, rien de purement sensationnel particulier à chacun de ces trois pays n'apparaît dans l'œuvre de Gauguin. Mais ce qu'on y retrouve partout et qui en fait le fond, c'est un effort très volontaire, puisant son inspiration dans une primitivité et un exotisme de caractère dur, parfois même cruel, que lui valent sans doute son origine et ses premières émotions conscientes. Joignez-y un art très civilisé, de raffinement subtil, presque précieux. Et de l'alliance de ces deux termes contraires naît cette « saveur » d'étrangeté particulière à Gauguin.

Elle se retrouve, plus accentuée encore peut-être, dans ses bois sculptés et sa céramique. Ces poteries barbares, frustes et compliquées, bénéficiant du sujet choisi, de la

(i) Exposition d*œuvres récentes de Paul Gauguin, préface par Charles Morice. Novembre 1893. Galeries Durand-Ruel.

forme bizarre et des nuances variées qui s'y approprient, forment un ensemble où s'ajoute quelquefois, par surcroît, le mystère inattendu que donnent les hasards du coup de feu. .

Il nous resterait un point discuté à élucider. Quelle a été au juste l'action exercée par Gauguin sur le mouvement actuel ?

Elle nous semble de deux ordres différents. Le premier a été tout d'ascendant personnel. Cette physionomie aventureuse, ce caractère décidé, une quasi-célébrité, formaient un prestige qui ne pouvait manquer d'en imposer à une génération dont les représentants, pour la plupart, étaient beaucoup moins âgés et moins connus que Gauguin. Certains même l'ont approché, qui ont gardé un temps la njarque d'empreinte de son fort voisinage, et ont eu quelque peine à s'en dégager pour recouvrer leur personnalité intacte.

Enfin Gauguin a été le protagoniste du mouvement. Sa situation déjà en vedette rendit publique ses étapes d'art, depuis les premiers essais réalistes (Expositions Impressionnistes de 1881 et 1882), en passant par les tâtonnements de la Bretagne, pour aboutir à la série franchement significative de Tahiti. Cependant pareille transformation s'accomplissait concurremment chez les jeunes dans le silence des âmes et des ateliers (on en retrouve les preuves en interrogeant leur sincérité et en examinant depuis le début ia filière de leurs oeuvres). En somme,

Gauguin subissait les mêmes influences qu'eux. Mais artiste plus conscient déjà, il les démêla plus rapidement et les formula plus nettement, cela avec un retentissement extérieur. Ainsi il porta le pavillon aux yeux du public et reçut les premiers coups de la bataille.

. Si donc Gauguin n'a pas été, comme d'aucuns semblent le croire, le créateur de toutes pièces du mouvement, du moins il en a personnifié manifestement la genèse, en même temps qu'il était une sorte d'initiateur. Ce rôle est déjà de suffisante importance et mérite sérieuse considération (i).

(i) Constatons cependant que ces derniers temps l'influence de Tartiste s'est fait ressentir moindrement. Si jadis le Mouvement Idéaliste parut un moment s'enclore dans les théories de ce qu'on appela l'Ecole de Pont-A^en, il s'est libéré depuis et a considérable-* ment élargi ses visées.

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