Dans le Chevrier
de loin, à travers les souvenirs de sa jeunesse; et cela sans doute en altère plus ou moins la réalité. C'est ensuite que, naturellement sensible, il ne se croit pas tenu d'affecter l'indifférence. Parfois, il déclare en son propre nom ce qu'il pense de ses héros; il nous dira, par exemple, que Pancol le fait « frémir d'horreur ». Ces interventions personnelles sont du reste assez rares; mais nous sentons partout sa sympathie ou son antipathie. Il ne juge point qu'un romancier doive rester férocement impassible. Et la candeur de Fabre peut bien, çà et 15, se marquer par quelque gaucherie dont nous sourions; elle contribue le plus souvent à l'impression de la vérité.
Outre le peintre, admirable soit pour la précision significative de ses paysages, soit pour la vie si naturelle et en même temps si caractéristique de ses figures, il y a encore chez lui un poète. Nous trouvons le poète uni au peintre dans les tableaux que Fabre nous rend des Cévennes natales. Ce n'est pas là seulement une représentation fidèle et pittoresque. Les paysages de Fabre ont une âme, parce que Tûme de Fabre leur communique sa gravité pieuse, sa tendresse, sa ferveur, u La nature, dit-il, s'empare de moi dès que je me trouve avec elle. » 11 exprime avec une émotion pénétrante la beauté des choses, tantôt leur charme délicat, tantôt leur magnificence ou leur sauvage grandeur. Ses paysages ont parfois une grAce d'églogue, et parfois on y sent passer comme un souffle d'épopée.
A la poésie de la nature, joignons celle de l'amour Dans presque tous ses romans champêtres, Fabre
s'en inspire. Les romanciers de Fécole naturaliste peignent chez leurs campagnards un amour qui, s'il peut être ardent et fougueux, si même sa violence peut devenir criminelle, se réduit pourtant à rinstinct bestial. Ferdinand Fabre, lui, peint chez les siens Tamour frais et pur d'âmes simples, ou bien Famour profond, tenace, mortel, que la solitude et l'absence de diversion rendent maître de tout l'esprit, de tout le cœur. Et je ne sais rien de plus aimable qu'une idylle comme Xavière\ mais, sans prêter à des personnages rustiques aucun trait qui ne soit en rapport avec leur état, le Chevrier nous montre ce que la passion a de plus intense et de plus fort.
La renommée de Ferdinand Fabre n'égala pas son mérite. On peut l'expliquer par sa vie modeste, silencieuse, isolée, par son peu de goût pour l'intrigue ou même pour la publicité bruyante. On peut l'expliquer encore par le caractère spécial et local de ses sujets. Cependant, s'il se cantonna dans un coin des Cévennes et représenta presque toujours des ecclésiastiques et des campagnards, ses livres renferment plus de véritable humanité que ceux de tels romanciers mondains qui raffinent à plaisir sur des cas ambigus de psychologie. Et, d'autre part, ses milieux et ses personnages sont assez divers pour qu'il puisse nous montrer toutes les qualités d'un talent qui unit la tendresse et la force, la naïveté et la profondeur, le sens du réel et la poésie.
Quel sort auront nos romans? On doit s'attendre à beaucoup de mécomptes. Mais, parmi les livres de Ferdinand Fabre, plusieurs sans doute no périront
pas. C'est, sans préjudice de quelques autres, Mon onde Célestin^ où il trace un si exquis portrait du bon vieux curé de campagne; Lucifer, œuvre robuste et concise, dans laquelle il représente avec un puissant relief le type du prêtre orgueilleux; le Chevrier, qui vaut les plus beaux romans rustiques de George Sand, qui n'en a pas Tabondance et la riche suavité, mais dont la saveur est plus forte. Nul doute que le temps ne rende justice à Ferdinand Fabre, ne lui assigne son véritable rang parmi nos romanciers contemporains. Or, si quelques-uns lui sont supérieurs comme artistes, aucun, dans la dernière partie du siècle, ne Ta surpassé pour Toriginalité, pour la vigueur, et surtout pour le naturel.
Guy de Maupassant et Ferdinand Fabre, qui sont naturalistes d'instinct, n'appartiennent pas à l'école naturaliste. Il faut distinguer du naturalisme d'école celui qui, sans parti pris et sans système, se met en face des choses pour les rendre sincèrement. Et le naturalisme que nul système, nul parti pris ne restreignent ou ne faussent, reste sans doute à l'abri d'une réaction; mais l'autre espèce de naturalisme, naturalisme .sectaire, qui n'était lui-même qu'une réaction systématique, et qui, sous prétexte de faire vrai, commença par mutiler la nature et la vie, par en retrancher tout élément de beauté, de vertu, de grandeur, devait nécessairement périr par sa propre victoire, car sa victoire même manifestait avec éclat ce
qu'il avait d'exclusif et de factice. Le temps vint, il y a une quinzaine d'années, où les nouvelles générations lui étaient hostiles, où presque tous nos jeunes écrivains cherchaient ailleurs leur voie. Le naturalisme, comme on aimait à dire, fit banqueroute. Son théoricien attitré et son représentant le plus illustre tournait lui-même vers cet idéalisme symbolique qu'attestent déjà les derniers volumes des Rougon- Macquart. « Il n'est pas douteux, écrit M. Zola en 1888, qu'avec une nouvelle philosophie n'éclose une nouvelle littérature, et que le naturalisme ne prenne rang parmi les vieilles lunes *. » Et, trois ou quatre ans plus tard : « L'avenir appartiendra à celui ou à ceux qui auront saisi l'âme de la société moderne, qui, se dégageant des théories trop rigoureuses, consentiront à une acceptation plus attendrie de la vie... Je crois à une peinture de la vérité plus large, plus complexe, à une ouverture plus grande sur l'humanité... D'ailleurs, si j'ai le temps, je le ferai, moi, ce qu'ils (les jeunes) veulent ^. »
Sur la scène, le naturalisme avait trouvé devant lui des conventions et des préjugés très difficiles à vaincre. Aussi bataillait-il encore pour y appliquer sa formule; et l'évolution dramatique se poursuivait toujours dans le même sens ^ Mais partout ailleurs les nouveaux venus marquaient leur antagonisme. Ils avaient du reste avec eux la critique, représentée par M. Ferdinand Brunetièrc,par M. Jules Lemaître,
{. Figaro, 22 mars 1888.