‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 15 sur 76 · Sur M. Estaunié, cf. p · texte numérisé non relu

Sur M. Estaunié, cf. p

longtemps battu en brèche, le naturalisme ne se soutenait guère que par le puissant génie de M. Zola — lui-même, nous l'avons vu, de moins en moins conséquent avec sa propre esthétique — , lorsque, voilà dix ans, certain journaliste fît une enquête sur l'évolution littéraire, en posant aux écrivains de tout genre deux ou trois questions dont la plus précise concernait « l'état présent de l'école naturaliste* ».

« Le naturalisme est-il malade? » demande M. Huret à M. Anatole France. « Il me paraît de toute évidence, répond l'auteur de Thaïs, qu'il est mort. » « Le naturalisme est-il fini? » demande M. Huret à M. Jules Lemaître. Et M. Jules Lemaître répond : « Bien sûr! » M. Rod écrit que « la littérature naturaliste a passé son heure, ne s'accorde plus aux besoins actuels »; M. Barrés, que « ce qu'on appelle le naturalisme est une formule d'art aujourd'hui bien morte ». A vrai dire, M. Barrés, M. Rod, M. Lemaître, M. France peuvent, en pareille matière, nous paraître suspects. Mais, parmi tous ceux que consulte l'enquêteur, un seul, M. Paul Alexis, ne veut pas convenir que le naturalisme penche au moins sur son déclin. Les naturalistes eux-mêmes le considèrent comme épuisé. Edmond de Concourt avoue que, s'il n'est pas tout à fait mort, « il est en train de mourir ». M. Emile Zola, le chef de l'école, reconnaît avoir « abusé du fait positif», constate la réaction universelle, et prétend au surplus en prendre la tête pour qu'elle ne se fourvoie pas dans un mysticisme puéril *.

i. Enquête sur l'Évolution littéraire, par Jules Huret, 1891. 2. Cf. Ibid.f p. 169 et suiv., et, ici même, p. 26.

Celte réaction était inévitable. Dès qu'une école a triomphé, on peut prévoirie triomphe, plus ou moins prochain, de l'école directement contraire. A Marot succède Ronsard, à Ronsard succède Malherbe. Dans la première moitié du xvii* siècle, la littérature est idéaliste; elle est réaliste dans la seconde. Après le classicisme, voici le romantisme. Après le romantisme, qui se caractérise par la prédominance de la sensibilité, par le règne du Moi dans tous les genres, voici le naturalisme, qui a pour trait essentiel la soumission à l'objet. Une école est toujours systématique; elle se constitue en limitant le domaine de l'art, en négligeant une part de la vérité, de la nature humaine. Or, quand elle a achevé son œuvre, c'est la part ainsi négligée qu'une nouvelle école, opposant formule à formule, doit nécessairement mettre en évidence. Et, de la sorte, toute l'histoire de la littérature consiste en une série de mouvements contradictoires. Que ces mouvements soient, en notre siècle, de peu de durée, on se l'explique sans peine. Nous avons, nous, modernes, un tempérament moins pondéré, moins rassis, et, peut-être, une activité d'esprit plus vive et plus prompte. Aussi poussons-nous tout de suite à bout chacune des formules dans lesquelles nos écoles successives résument leur esthétique. Depuis le moment où le romantisme devint une école jusqu'à sa chute, il n'y a guère que trente années; et le romantisme tomba pour s'être épuisé par son exaltation, dévoré par ses ardeurs. Vint alors ce qui fut d'abord le réalisme, puis le naturalisme. On pourrait sans doute opposer entre eux le naturalisme

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et le réalisme, car la réacliou naturaliste se fît à la fois contre les romantiques et contre ceux qui, dans certains genres du moins, surtout au théâtre, étaient considérés comme les maîtres de l'art réaliste. Mais, si même nous ne les comptons l'un et l'autre que pour une seule école, cette école a duré à peine autant que le romantisme. Et ce qui en causa la chute, c'est justement l'étroitesse de ses formules scolastiques.

Le naturalisme, dont le nom n'a rien par soi de restrictif et semble laisser toute latitude à l'expression des tempéraments les plus divers, se fixa bientôt dans une raide et sèche discipline. Sous prétexte que les romanciers devaient faire œuvre de science, il leur imposa telle méthode, telles règles, et même telle matière. Il devint systématique et oppressif.

Sa conception du roman explique d'abord ce que les romans naturalistes ont souvent d'insignifiant et de puéril. Si le roman est surtout une œuvre documentaire, il vaudra d'autant plus qu'il aura emmagasiné, si je puis dire, plus de documents. Nos romanciers naturahstes, semblables au Noël Servaise mis en scène par M. Rosny, font je ne sais quel travail de termite. « En Servaise, perpétuelle, obsessionnelle, grandit l'idée de la note, la vie prise telle quelle, la vérité de la vision, de l'ouïe et de l'événement respecté en idole, le tourment de se supprimer la réflexion et la transformation » *,etc. Il s'agit de faire concurrence, non pas à « l'état civil » comme Balzac, mais aux manuels de l'Encyclopédie Roret. On décrit

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