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Le Termite, p

avec une patience obstinée, on consigne, on enre gistre servilement les moindres détails. On se croit très fort quand on a dressé d'exacts procès-verbaux, comme si, pour la science elle-même, les faits avaient quelque valeur en dehors de Tidée qui s'y rattache ou des preuves qu'ils fournissent, mais surtout comme si l'objet de l'art était une constatation mécanique de la réalité.

Le naturalisme devait étudier et reproduire l'homme tout entier, âme et corps. Se moquant, non sans raison, de ce que M. Zola nomme le pantin métaphysique, il avait reproché aux romanciers dits idéalistes de ne voir dans l'être humain qu'un organisme purement spirituel. Et certes notre activité morale s'explique par les influences de la chair et du sang; on ne donne pas une véritable image de l'homme, si l'on sépare chez lui les phénomènes mentaux de leurs conditions physiologiques, si, le réduisant au fonctionnement du cerveau, l'on en fait je ne sais quelle entité abstraite. Mais le naturalisme ne vit dans l'être humain qu'une créature passive, incapable de réagir contre l'hérédité, souverainement dominée par les humeurs et les nerfs. Il ne montra que des « tempéraments ». Ce n'était pas nous donner une image plus vraie. Gomme les idéalistes, il supprima une moitié de l'homme. Seulement, la moitié qu'il se réserva ne fournissait aucune matière à l'analyse morale; sa physiologie exclusive supprimait la psychologie.

Le naturalisme devait étudier et reproduire l'existence tout entière. Il s'était justement élevé contre

les idéalistes, qui ne peignaient que ce qu'elle a de noble ou d'élégant. Lui-même, au lieu de nous en retracer le tableau complet, il n'en peignit que les misères, les bassesses et les turpitudes, représenta ce qu'avait proscrit l'école précédente et proscrivit ce qu'elle avait représenté. Du reste, son matérialisme brutal devait forcément le conduire au pessimisme. Il fut le montreur de la bête humaine. Sans parler même de ceux qui ne se réclamaient de lui que pour spéculer impunément sur le scandale ou pour allécher certain public par de cyniques peintures, il prit plaisir à ravaler l'homme et la vie en étalant leurs pires laideurs. Le jour vint où son nom fut synonyme de crudité dégoûtante, où l'on dit : « Tel livre, tel épisode, est naturaliste », pour dire que ce livre, que cet épisode était obscène.

La réaction qui ne pouvait manquer de se produire fut favorisée par des influences étrangères, surtout par celle du roman anglais, du roman russe et du drame Scandinave. Les George Eliot, les Tolstoï et les Dostoïewski, les Ibsen et les Biôrnson, firent connaître un tout autre genre de naturalisme. Et la question n'est pas pour le moment de savoir si, comme certains le prétendent, nous avions eu jadis avec George Sand, par exemple, avec le Victor Hugo des Misérables, et même avec Alexandre Dumas, quelque chose d'analogue au naturalisme septentrional. Ce qu'on ne saurait contester, c'est que ces influences

haièrenl, il y a une quinzaine d'années, la chute de l'école naturaliste.

Les points communs ne manquent pas entre notre naturalisme et celui des écrivains septentrionaux. Dans l'un comme dans l'autre, l'observation directe prédomine; et, de là, maintes ressemblances qu'il ne faudrait pas méconnaître. Mais ce sont les différences que nous devons signaler. Le naturalisme français n'a pas la même sincérité, la même candeur; nous y sentons trop souvent le système, l'artifice, la rhétorique. Et surtout il est animé d'un esprit bien différent. Nos naturalistes observent la nature et l'existence humaines sans aucune sympathie, et leur observation dénote plutôt je ne sais quoi d'ironique ou de méprisant; en outre, ils subordonnent, ils asservissent l'âme au corps. Ne disons point que leurs œuvres se désintéressent de toute moralité, car nous trouvons chez beaucoup d'entre eux, chez M. Zola notamment, une sérieuse préoccupation de moralité sociale. Mais il manque à notre naturalisme le souci et même le sens de la « vie intérieure ». Or, ce sens de la vie intérieure, entretenu chez les naturahstes du Nord par une religion plus active, plus personnelle, et qui pénètre plus avant dans la conscience, fait justement leur originalité caractéristique.

Les œuvres du naturalisme septentrional se répandirent en France alors que notre naturalisme commençait à s'épuiser. George Eliot était depuis longtemps connue; c'est elle pourtant que certains critiques, Edmond Scherer par exemple et M. Brunetière, opposaient encore à l'école de M. Zola. Les

romanciers russes, introduits chez nous beaucoup plus tard, voilà une quinzaine d'années', eurent tout de suite un succès extraordinaire. Peu après vint le tour d'Ibsen et de Biôrnson. Et sans doute George Eliot, Tolstoï, Biôrnson et Ibsen ont chacun leur génie propre. On pourrait, si c'était ici le lieu, marquer en quoi ils diffèrent l'un de l'autre. Mais leur action sur notre littérature s'exerça dans le môme sens, plus captivante avec George Eliot et Tolstoï, plus rude avec les deux Scandinaves. Nous sentîmes la sécheresse et l'inhumanité de notre naturalisme en le comparant à un naturalisme qui n'avait rien d'exclusif ni de sectaire, qui, représentant le bien sans idéalisation fade, représentait le mal sans morosité chagrine, qui ne croyait pas que la première condition de l'art fût le réprimer en soi toute sympathie, qui, enfin et surtout, s'intéressait à l'âme de rhomme. à sa personnalité morale.

La chute du naturalisme se lie d'ailleurs avec ce qu'on a appelé la banqueroute de la science. Il ne fut en effet que l'introduction de l'esprit scientifique dans les oeuvres de la littérature. Si la littérature classique procède du rationalisme, et si la littérature romantique s'inspire de cet idéalisme sentimental qui exalta toute la génération contemporaine, de même la littérature naturaliste correspond à un âge de science, qui

1. Les Grands Maîtres de la littérature russe au XIX* siècle, par E.Dupuy, 1885; le Ruman russe, par E,-M. de Vogué, 1886.

a pour instruments l'observation directe et l'analyse exacte des faits*. Écartant les hypothèses gratuites d'agents occultes, de forces abstraites, d'entités autonomes, la science ne voit dans la nature que des phénomènes de mouvement, et, dans l'homme, que des phénomènes de conscience, soumis les uns comme les autres au déterminisme universel. Elle rejette toute métaphysique; elle s'occupe uniquement des choses qui se cony'.atent ou qui se démontrent, les seules sur lesquelles ses procédés peuvent avoir prise. Celte discipline rigoureuse, le naturalisme prétendit la lui emprunter. Il voulut appliquer à l'art la méthode de l'histoire naturelle. Si bien que le livre où nous trouvons l'exposition la plus précise et la plus complète de ses théories a pour auteur un physiologiste, Claude Bernard, et, pour titre. Introduction à Vélude de la médecine expérimentale. C'est là, nous l'avons dit, que M. Emile Zola trouva sa préface de Cromwell.

Le romantisme avait méprisé les faits : ils se vengèrent avec le naturalisme. Mais, ne tenant compte que des réalités positives, le naturalisme lui-même préparait une revanche plus ou moins prochaine aux aspirations et aux instincts que les réalités positives ne peuvent satisfaire. Il y eut, voilà quinze ou vingt ans, un réveil de l'esprit idéaliste. Cet esprit, on peut en saisir l'influence dans tous les domaines de l'activité mentale. Dans les arts aussi bien que

l. Cf., dans le Mouvement littéraire au XIX' siècle, le chapilrt intitulé : l'Évolution réaliste.

dans les lettres : nous eûmes alors, pour la musique, ce qui s'appela le vvagnérisme; et, pour la peinture, le triomphe de Puvis de Chavannes fut d'autant plus significatif que ses tableaux, quelques années auparavant, provoquaient le rire. En politique même, la recrudescence du socialisme, si elle doit s'expliquer chez beaucoup par le désir, très légitime au reste, du bien-être matériel, n'en dénote pas moins chez la plupart une ardente foi dans la justice. Le positivisme scientifique avait voulu supprimer la « philosophie ». Mais, par delà ce que peut saisir la science, il y a des problèmes dont nous ne saurions nous désintéresser. Ces problèmes, la science s'était-elle chargée de les résoudre? On lui en voulut tout au moins de ne pas répondre aux espérances qu'elle avait suscitées. On éprouva un invincible besoin d'anticiper, par l'imagination et par le cœur, sur les résultats trop lointains de sa patiente enquête. On l'accusa d'avoir fait faillite.

Et la faillite de la science fut aussi la faillite du naturalisme. On accusa le naturalisme d'avoir systématiquement proscrit tout ce qui fait la grandeur et la beauté de l'âme humaine, noble inquiétude de l'au-delà, élans vers l'infini, sentiment du divin. Même au point de vue proprement littéraire, on lui reprocha de s'être consumé dans des statistiques aussi oiseuses qu'ingrates.

Le naturalisme fît-il réellement faillite? S'il ne laissait rien de durable, encore aurait-il bien mérité de la littérature en la ramenant à l'observation, à l'élude sincère de la réalité. Mais, pour ne parler

ici que du roman, nous lui devons Flaubert, les Concourt, Daudet, M. Emile Zola, Guy de Maupassant, Ferdinand Fabre; et peut-être aucune autre époque de notre histoire littéraire ne fournirait, dans un seul genre, plus de noms justement illustres. Ses adversaires le réduisent à une étroite formule que 'ui-même n'appliqua jamais. Jugeons-le selon ses œuvres. Notre naturalisme n'est pas après tout si indigne de soutenir la comparaison avec le naturalisme anglais ou le naturalisme russe. Supérieur par l'art de la composition et du style, la sympathie humaine el le souci de la vie morale ne lui manquent pas autant que certains se sont plu à le dire. Il est tombé sans doute, comme tombèrent avant lui le classicisme et le romantisme; mais sa chute n'a rien d'une banqueroute.

Encore ne tomba-t-il pas tout entier. Ce qui en périt, c'est seulement ce qu'il avait de scolastique. Mais à la chute de l'école survit ce que le naturalisme avait en soi d'intègre et de sain, ce qui assura jadis sa victoire contre un art conventionnel et factice. Ni la science ni le naturalisme ne pouvaient faire faillite. La prétendue faillite de la science est tout au plus celle d'un sec positivisme qui avait méconnu les intimes besoins de l'âme, s'élevant par-dessus les réalités sensibles pour saisir l'idéal; et la prétendue faiUite du naturalisme est celle d'une formule étroite qui réduisait l'art à la transcription des faits matériels. Ne parlons point de faillite. Là science continue de remplir sa tâche propre : elle ne prétend plus trouver d'un coup le mot de l'énigme

universelle, elle ne veut pas davantage se substituer à la métaphysique ou à la religion ; mais, sans désespérer que r « Inconnaissable » lui livre un jour ses secrets, elle conquiert pas à pas la vérité sur l'Inconnu. Et le naturalisme, d'autre part, s'est élargi, « humanisé », dégagé du parti pris qui en avait fait une école. Il conserve toujours la même méthode, qui est l'observation de la nature ; seulement, il applique son observation à la nature entière, aux choses de l'âme comme à celles du corps, au bien comme au mal, au beau comme au laid, — désormais affranchi de ce matérialisme et de ce pessimisme systématiques qui lui avaient caché une moitié de la vie, une moitié de Ihomme.

La réaction antinaturaliste se marqua d'abord par une renaissance du roman psychologique. Disons tout de suite que les psychologues, dont M. Paul Bourget fut le maître, empruntèrent la méthode du naturahsme, et voulurent, eux aussi, faire œuvre de science. Le « psychologisme » n'est vraiment qu'un naturalisme de la vie mentale. Gomme M. Emile Zola, M. Paul Bourget reconnaît pour maître Taine, et la philosophie de M. Paul Bourget, comme celle de M. Emile Zola, suppose un déterminisme absolu. Si l'auteur de Crime d'amour put être accessible d'assez bonne heure à certaines émotions mystiques, on se l'expliquera par la forme de sa sensibilité. Mais sa

philosophie elle-raôme n'a vraiment, au début, rien que de positif*. L'école dont M, Bourget est considéré comme le chef prend parti contre le naturalisme sur un seul point. Tandis que les naturalistes réduisent la psychologie à la physiologie, c'est l'âme seule qui l'intéresse. Notant avec une exactitude scientifique « les petits faits de conscience dont l'ensemble se manifeste au dehors sous l'aspect de passions complètes, de volontés déterminées, d'actions définies », montrant, par une étude patiente, « l'obscur travail des plus minuscules ressorts intimes », M. Bourget prétend analyser les phénomènes moraux en euxmêmes, isolés autant que possible de leurs conditions matérielles.

Cela suffit, d'ailleurs, pour qu'il y ait des différences capitales entre le roman psychologique et le roman naturaliste.

Au lieu de prendre ses personnages dans la bourgeoisie moyenne ou dans le peuple, ainsi que faisaient la plupart des naturalistes, M. Paul Bourget ne peint guère que le « monde ». On l'a taxé de snobisme. Sa complaisance à décrire les colifichets, les bibelots et les fanfreluches, peut nous paraître assez puérile. Il y eut chez l'auteur de Mensonges, surtout dans les premiers temps, quelque chose de ce qu'éprouve son jeune héros, le poète René Vincy, quand, après le . succès du Sigisbée, des comtesses et des marquises lui ouvrent leurs salons '. A vrai dire, M. Bourget n'a ni

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