Cf. les Essais de psychologie conlemporame
2. Le chapitre»! de Mewsong'e* s'intitule : Un amoureux et un snob.
les qualités ni les défauts d'un romancier mondain. Malgré certaines affectations de dandysme, il est foncièrement grave, méditatif, porté aux plus hautes spéculations de philosophie et de morale. Et, d'autre part, la grâce lui manque, et l'aisance, et la souplesse, et je ne sais quoi d'agréablement superficiel, par où plaisent les peintres de la vie élégante. Il ne sait pas se jouer , il prend tout au sérieux, il insiste avec pédantisme. Les titres mêmes de ses romans, Y Irréparable^ Cruelle énigme^ Mensonges^ dénotent une naïveté et une exaltation dont nous ne pouvons parfois nous empêcher de sourire, quand elles se traduisent en doléances éplorées ou en tragiques apostrophes. La qualification de romancier mondain ne convient aucunement ni à sa ferveur d'âme, ni à son esprit vigoureux et lourd. S'il prend ses personnages dans le monde, c'est que les gens du monde, par leur éducation, par leur indépendance, par leur loisir même, peuvent lui fournir de plus délicates analyses. Tous les romanciers psychologiques en ont fait autant depuis Mme de La Fayette, voire depuis Honoré d'Urfé. Au lieu de peindre, comme les naturalistes, des personnages «ordinaires », M.Bourgeten peint qui font plus ou moins exception. Ce qui est exceptionnel n'intéressait pas le naturalisme. Il représentait sans doute des individus et non pas des types, mais des individus ne se distinguant point de ceux que nous pouvons rencontrer chaque jour, car sa conception de l'art s'accordait avec sa philosophie pour lui assigner comme objet la vérité moyenne. Au contraire, un psychologue tel que M. Bourgetne devait s'intéresser
qu'à des personnages intéressants par eux-mêmes» par leur individualité propre, non par leur signification sociale. En cela diffèrent le roman de mœurs, auquel s'étaient appliqués les naturalistes, et le roman d'analyse, auquel s'appliquent les psychologues. Psychologue, M. Bourget recherche les particularités les plus ténues, il poursuit, comme lui-même le déclare, « un détail inatteignable par le roman de mœurs ». Son objet consiste en ce qui est purement individuel, en des nuances de sensibilité qui caractérisent tel personnage à l'exclusion de tout autre.
Le roman d'analyse n'était point nouveau chez nous. Dans chaque époque de notre littérature, ce genre, conforme au génie national, produisit des chefs-d'œuvre; et, quand M. Paul Bourget le reprend, vingt années à peine se sont écoulées depuis qu'a paru Dominique, où Eugène Fromentin montre une rare délicatesse d'observation. Toutefois, si la physiologie brutale du naturalisme supprima pendant quelque temps toute psychologie, sachons gré à M. Bourget d'avoir été le promoteur d'une réaction nécessaire. Et reconnaissons d'autre part qu'il renouvela le genre en mettant à profit avec beaucoup de sagacité les procédés et les documents que lui fournissait la science moderne de l'esprit. M. Paul Bourget est le premier de nos romanciers qui fasse des romans « psychologiques ». On peut entendre par là ce que son application a de laborieux ou même de pesant, mais on doit entendre aussi ce que l'étude morale a chez lui de plus exact, de plus sévère, de plus scientifique en un mot que chez ses devanciers. Il excelle à
démêler les mobiles secrets, à expliquer les états d'âme, à suivre le développement des passions. Voilà son véritable domaine. D'autres nous donnent un tableau dramatique et pittoresque de la vie sociale : M. Bourget, uniquement attentif au travail de la pensée et de la conscience, porte dans l'anatomie mentale une perspicacité, une délicatesse, une profondeur vraiment incomparables. N'importe lequel de ses romans, jusqu'à cette Duchesse bleue * si conventionnelle et « poncive », renferme certaines parties qui le tirent de pair. Mais il est l'auteur de trois ou quatre œuvres qu'aucune autre ne surpasse dani notre littérature contemporaine pour la puissance d'analyse, et lui seul pouvait faire un roman tel que le Disciple. Il a tout autant de pénétration que l'auteur de Rouge et Noir \ il a, de plus que Stendhal, la franchise, la rectitude, une continuité méthodique et solide.
De si rares mérites ne doivent pas nous fermer les yeux sur maints défauts qui les gâtent. M. Bourget introduit dans le roman psychologique des complications fortuites, des aventures, des coups de théâtre peu compatibles avec un genre qui, comme la tragédie de Racine, comme la comédie de Marivaux, doit écarter tout incident d'ordre matériel. Beau-
l.Le dernier grand roman dcM. Bourget. — Il y a deux ou trois mois a paru le Fantôme. On pouvait craindre, depuis quelque temps déjà, que l'auteur de la Duchesse bleue ne se répétât indéfiniment et ne s'affaiblît toujours davantage. Le Fantôme vient à point nous rassurer. Sans doute M. Bourget n'y a pas renouvelé sa manière. Mais ce livre égale, pour la partie essentielle, ce qu'il écrivit jamais de plus fort.
coup de ses livres recourent à ces moyens grossiers; quelques-uns ne sont guère que des mélodrames, longuement commentés par un psychologue de première force. On regrette, d'autre part, qu'il s'en soit tenu à la peinture de la vie mondaine. Car, même si la psychologie des gens du monde offre de plus délicates nuances, c'est une psychologie souvent factice, qui ne saurait avoir rien de largement, de profondément humain. M. Bourget applique en bien des cas sa finesse d'analyse à des passions aussi superficielles que subtiles. Le « monde » lui a caché l'humanité.
En s'opposant au naturalisme, le « psychologisme » devait immanquablement tomber dans l'excès contraire. Tandis que les naturalistes simplifiaient par trop l'homme, le représentaient comme une sorte de brute livrée tout entière à ses instincts et à ses appétits, M. Bourget complique ses personnages pour le plaisir, leur prête des singularités tout artificielles et gratuites, semble se faire un jeu de raffiner sur les sentiments les plus élémentaires. La multiplicité du Moi notamment, cette prétendue trouvaille de la science contemporaine, l'a souvent embrouillé dans une casuistique aussi arbitraire qu'épineuse. Il s'ingénie et s'évertue à nous expliquer ce qui est de soi très clair, et ce qui l'est beaucoup moins après ses explications. Si nous ne connaissions pas sa sincérité, ou même la candeur de sa bonne foi, nous serions tentés de suspecter en lui quelque charlatanisme. Il étale une phraséologie abstraite ; il ratiocine sur les caprices amoureux de ses petites femmes en termes de laboratoire ou de clinique.
Le psychologue chez lui ne fait pas corps avec le romancier. Sa psychologie est une sorte de commentaire qui se juxtapose au roman. D'une part le récit, les faits, les personnages agissant et parlant, d'autre part la glose. 11 arrive sans doute que cette psychologie s'anime, que la sensibilité de M. Bourget la marque d'un accent pathétique. Mais, là encore, c'est l'auteur qui paraît. Quelques éloges que mérite son talent d'analyste, pouvons-nous accepter comme un roman ce qui est, à vrai dire, une étude technique? Le sujet ne lui sert souvent que de prétexte à dissertations. Et rien de mieux sans doute dans un livre tel que son Disciple, où le cas même et la thèse exigent ce déploiement de psychologie. Mais les autres sont presque toujours des romans de passion. Or, s'il raisonne sur la passion avec beaucoup de sagacité, s'il en explique à merveille les diverses phases, ce n'est pas là proprement l'office du romancier. L'office du romancier consiste à créer des personnages qui vivent, et non à dresser des « planches d'anatomie ». Or, les personnages de M. Bourget ne sont pas vivants. 11 démonte avec une admirable dextérité la machine humaine, mais ne nous la fait voir qu'en pièces.
M. Bourget a distingué, dans une page bien connue ', Je psychologue du moraliste. Et lui-même se donnait alors comme n'étudiantles états d'âme que par curiosité pure, sans aucun souci de les juger. Aussi bien cette indifférence morale était en accord
1. Nouveaux essais de psychologie conlemporaine, article sur Alexandre Dumas.
avec son déterminisme. Pourtant on devinait chez lui, dès le début, certaines préoccupations ou môme certaines angoisses qui, dans le psychologue, trahissaient le moraliste. Quand elles prirent forme, ce fui d'abord « la religion de la souffrance humaine ». Ce fut ensuite je ne sais quel christianisme sentimental. Voire, on parla bientôt d'une véritable conversion. Depuis dix ans qu'on en parle, la conversion de M. Bourget ne se manifeste que par des velléités inquiètes. Lorsque, dans tel de ses livres, il eut mis un dilettante qui, sur la fin, devenait croyant, on supposa que lui-même allait s'amender : dans le livre suivant, ce dilettante, reparu sous un autre nom, n'avait gardé nul souvenir de sa résipiscence; il fallait, au dénouement, le reconvertir. M. Bourget voudrait croire. Mais croire, pour lui, c'est un abandon complet de la raison. Or, son intelligence résiste à ses aspirations mystiques. Et puis, son mysticisme se mêle, comme il arrive, de sensualité. Tout cela fait quelque chose de très complexe, de tant soit peu équivoque. Le moraliste prêche la foi, et le romancier, par ses analyses, semble prendre à tâche de dissoudre les énergies dont elle procède. Le moraliste gémit sur les maladies de l'âme contemporaine, et le romancier en répand autour de soi la contagion. Le moraliste voudrait montrer les misères, les dépravalions, les ignominies de l'amour coupable, et le romancier, se laissant séduire aux attraits de ses belles pécheresses, raconte leurs adultères avec une manifeste sympathie.
Cette complaisance de M. Bourget pour les pein-
lures voluptueuses diminue beaucoup l'autorité de ses prédications. Il n'est jamais grossier et cynique, comme l'étaient souvent les naturalistes. Mais en est-il plus moral? Des romans tels que Crime d'amour ou Cosmopolis ne rachètent point leur élégante immoralité par ce que les dernières pages en peuvent avoir de vaguement mystique ou de fadement dévotieux.
Le « psychologisme » eut en M. Bourget son unique représentant. Et, de toutes les écoles romanesques qui se sont succédé au cours de notre siècle, c'est la dernière. L'évolution littéraire aboutit, là comme ailleurs, au triomphe de l'individualisme, et les romanciers dont nous allons maintenant parler ne s'enferment dans aucun genre exclusif et défini. Chacun exprime en toute indépendance sa personnalité, sa vision propre des choses, sans nul souci de discipline commune.
A quelle école rattacher un impressionniste comme M. Pierre Loti, un dilettante comme M. Anatole France? L'impressionnisme et le dilettantisme répudient par eux-mêmes toute idée d'une école. Devrons-nous classer M. Huysmans parmi les naturalistes? Sans avoir cessé de l'être, il a depuis longtemps tourné à l'occultisme, au diabolisme, au mysticisme. M. Edouard Rod, M. Paul Margueritte, M. J.-H. Rosny, M. Paul Hervieu, se rangent ordinairement dans je ne sais quel groupe des « néo-naturalistes ». Que veut dire au juste ce vocable barbare? Pourquoi l'inventer, si, avec cer-
s 4 LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
tains caractères du naturalisme, il en implique d'autres auxquels l'école naturaliste répugne? Aussi bien, nous ne trouvons entre ces écrivains aucune affinité qui justifie leur rapprochement. Distinguerons-nous les romanciers contemporains d'après la matière de leurs œuvres? Mais un même sujet peut être traité de dilîérentes façons. Et puis, presque tous ont traité les sujets les plus divers. M. Rosny a fait des romans de mœurs modernes et des romans préhistoriques, des romans socialistes et des romans intimes; M. Anatole France est tantôt le peintre de Thaïs, tantôt celui de Jérôme Goignard ou de M. Bergeret. La meilleure classification serait sans doute celle des tempéraments. Deux catégories principales : ici, les intellectuels, là,, les sensitifs. Mais nous ne saurions le plus souvent, même en nous tenant à celle division toute générale, procéder avec quelque sûreté, car il y a en chaque homme du sensitif et de rintellectuel, et l'on ne classerait un écrivain dans la première de ces deux catégories qu'au risque de méconnaître chez lui ce qui tient de la seconde.
Dispensons-nous donc de n'importe quel groupement plus ou moins arbitraire; étudions, chacun à part, les romanciers des derniers vingt ans pour marquer avec autant de précision que possible la forme particulière de leur talent et de leur esprit. Une classification quelconque ne saurait s'accorder avec cet individualisme qui fait tout justement le caractère essentiel de notre littérature présente.
Si cependant on devait ranger tels écrivains dans l'une des deux classes que nous indiquions plus haut, M. Pierre Loti serait certes parmi ceux-là. Purement sensilif, il n'a rien en soi d'un intellectuel.
Dirai-je que M. Loti pense fort peu? En tout cas, la pensée dérive immédiatement, chez lui, de la sensation. Sa morale — mais peut-on user de ce nom? — se résume en un sensualisme banal et superficiel. « Vivons, dit-il, insouciants du lendemain... Jouissons au passage des choses qui ne trompent pas, des belles créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins, des parfums des fleurs. » Aucune préoccupation philosophique. Non qu'il ne soit inquiet; seulement, ses inquiétudes n'ont pas leur source dans le cerveau, mais dans le cœur. On veut en faire un psychologue. Nulle appellation ne lui conviendrait moins. Il a quelquefois peint d'autres personnages que soi; quand ce ne sont pas des sauvages de l'Afrique ou des Iles, ce sont des êtres presque aussi simples, comme le matelot Yves et le spahi Jean Peyral. Ses héroïnes, les Rarahu, les Pasquala, les Fatou-Gaye, Aziyadé elle-même, n'ont d'autre individualité que celle de petites bêtes amoureuses. La plupart du temps, il exprime son « moi ». Et ce « moi », d'ailleurs, on ne peut dire qu'il l'analyse ; il ne fait qu'en traduire les impressions et les rêveries.
Au point de vue proprement littéraire, M. Loti n'est, dans un certain sens, rien moins qu'un artiste. Le mot d'art suppose, en vertu même de son étymologie, quelque chose de combiné et de concerté. Or, chez M. Loti, la composition et le style excluent toute idée
d'arrangement. Ses livres les mieux faits, Pêcheur d'Islande, Mon frère Yves, Jiamuntcho, ont encore peu de suite et de cohésion; mais la plupart des autres consistent en une série de scènes ou de tableaux juxtaposés, sans autre rapport entre eux que leur commun rapport avec le principal personnage. Quant au style, là encore se marque l'impressionnisme de l'auteur, par je ne sais quoi d'irrégulier et de discontinu. M. Loti ne compose pas plus ses phrases que ses livres. On l'a comparé parfois à Chateaubriand ou à Flaubert. Or, Chateaubriand et Flaubert sont justement des stylistes, qui balancent leurs périodes avec une régularité parfaite, qui aiment avant tout les belles lignes, les harmonieux contours, qui ne laissent jamais l'expression de leur « moi » prévaloir sur les règles de la syntaxe et de la rhétorique. Et M. Loti, au contraire, ne se préoccupe aucunement d'ordre, d'équilibre, de symétrie. Son style, si aigu, si pénétrant, reproduit, sans égard pour la rhétorique, et, souvent, pour la syntaxe, les trépidations d'une nervosité toujours en émoi. Il est morcelé, décousu. Il est instable, cahotant, lancinant. Il ne ressemble en rien au style d'un « professionnel ». Quand cet écrivain fort peu académique fut élu académicien, luimême, dans son discours de réception, se reconnut ignorant du métier. L'auteur de Pécheur d'Islande n'a jamais appris à écrire. Et c'est pour cela sans doute que ses moindres bouts de phrase vibrent et frémissent.
Si M. Loti a la curiosité, la mobilité, la spontanéité d'un enfant ou d'un « primitif », il a aussi de subtiles
délicatesses, des langueurs presque morbides, et son malaise d'âme le fait ressembler à un « décadent ».
Ces plaisirs dont il dit que la véritable sagesse les cueille au passage sans souci du lendemain, lui-même n'en jouit pas d'un cœur tranquille. Il se les gâte par le sentiment de leur éphémère durée. Tout lui rappelle la mort; ou plutôt tout lui rappelle les mille morts qui se succèdent, qui font la trame de noire existence. Nous mourons chaque jour; nous ne vivons que dans une partie imperceptible du temps, et le moment qui s'écoule est un moment qui périt. Ce thème a fourni aux philosophes et aux prédicateurs les plus beaux lieux communs. Mais il ne s'agit pas pour M. Loti de considérations abstraites, de développements oratoires et généraux. C'est chez lui une appréhension personnelle, intime, qui l'obsède sans cesse, qui corrompt toutes ses joies; si amère et si douloureuse, qu'il fut plus d'une fois tenté de chercher dans la mort finale un re**uge contre les morts partielles dont se compose la vie. Il ne se fît écrivain que pour fixer quelque chose de soi, en laissant aux âges futurs une image qui leur fût présente, et surtout en ressuscitant le passé, en y revivant lui-même. Et s'il est un de nos plus grands poètes il l'est par son effroi du néant, par son anxieux désii d'y échapper.
Admirable peintre, mais plus poète encore que peintre, il ne ressemble en rien aux écrivains qui se détachent d'eux-mêmes afin d'observer la nature et d'en rendre les aspects extérieurs. Trop exclusivement sensitif pour être capable d'aucune objectivité, il n'exprime point les choses telles que nous les
manifestent leurs linéaments et leurs couleurs, il traduit plutôt ce qu'elles ont de latent, de mystérieux, leur âme même, c'est-à-dire l'émotion qu'en reçoit son ûme. Non que les paysages de M. Loti ne soient fidèles : de tous les lieux par lesquels il promenait son inquiétude, ce pèlerin mélancolique a rendu de merveilleux tableaux. Mais, quelque contrée dont il nous retrace la figure, nous la voyons à travers son « moi ». D'autres ne nous laissèrent jamais connaître d'eux que leur faculté plastique. Ceux-ci, la ferme justesse du trait et l'exactitude pittoresque en font d'excellents « descripteurs ». Tels, par exemple, Théophile Gautier et les Parnassiens. Quant à lui, il ne décrit point. Ses paysages sont, à vrai dire, des « états d'âme ». Ils réfléchissent ce que la sensibilité recèle d'infiniment profond, jusqu'à des impressions presque hallucinatoires, qui n'ont trouvé qu'en lai un assez subtil interprète.
Nous l'entendons regretter souvent de ne pas connaître une langue plus vague en même temps et plus suggestive, de n'avoir à sa disposition que des mots trop précis, des phrases trop catégoriques et trop strictes pour exprimer le songe, le mystère, et, comme il dit, tout le tréfond de l'être. Par le moyen de ces mots et de ces phrases, sans recourir comme tant d'autres, à de bizarres néologismes, il sait rendre ce qui est indicible, nous donner la sensation des choses qui ne peuvent se définir; il reflète, avec je ne sais quelle transparence fuyante, les dessous et les lointains de l'âme, tout un monde d'images indécises et dissociées comme nous en voyons dans les rêves.
Là est son originalité la plus caractéristique ; et c'est par là qu'il se dislingue des purs « artistes ». M. Loti évoque plutôt qu'il ne décrit. Lui-même nous raconte que, la première fois où il vit la mer, il la reconnut : il s'arrêta devant elle, frissonnant de peur, mais il n'eut pas « une minute d'étonnement qu'elle fût ainsi* ». Cette mer, ce quelque chose de sombre et de bruissant qui lui apparaît soudain, qui surgit de tous les côtés en même temps et semble ne pas finir, il en avait déjà, dans son cerveau d'enfant, comme une vague divination. L'univers visible ne fit jamais qu'éveiller en lui « des ressouvenirs de préexistences personnelles », que mettre en branle sa sensibilité nostalgique.
Nous ne trouvons chez M. Loti ni pensée, ni analyse, ni même art. Qu'est-ce qui fait donc que ses livres exercent sur nous un tel attrait? Peut-être le doivent-ils aux prestiges de l'exotisme? On s'en blase si vite! Et d'ailleurs ni Mon frère Yves, ni le Roman d'un enfant, ni liamuntcho n'ont rien d'exotique. Ce qui fait que ses livres nous captivent, nous pénètrent, émeuvent les plus secrètes fibres de notre cœur, c'est qu'il ajoute à la réalité son âme de poète, son âme visionnaire, qui la prolonge ou la recule indéfiniment dans le temps et dans l'espace ; c'est qu'il ne nous en donne pas, comme ferait un artiste, la reproduction pittoresque, le tableau exact, net, achevé, mais une sorte de mirage imprécis et tremblant, où les choses passent mêlées de ses songes, de