Sur M. Â. France critique, cf. chap. iv
fort bonne grâce. Ses « fables », quand elles lui appartiennent, sont bizarres, voire saugrenues; surtout dans ses premiers livres, Jocaste et les Désirs de Jean Servien, mais encore dans la Rôtisserie de la reine Pédauque, que gâterait une pénible complication des plus étranges aventures, si le moraliste y était moins délicieux. En général, il les emprunte; quelquefois, il se passe de tout sujet, comme dans son Histoire contemporaine, où c'est la seule chose qui fasse défaut. L'art de composer lui manque aussi. Non point certes le sens de l'harmonie, de la proportion, de l'unité ; seulement, il n'a pas assez le soiici de se resserrer dans son cadre, le courage de s'interdire une foule de horsd œuvre ou d'épisodes par lesquels le poète, l'artiste et le savant même, car il est tout cela, viennent divertir le romancier. Nous le retrouvons toujours dans ses livres sous tel ou tel nom : M. Sylvestre Bonnard, l'abbé Jérôme ou M. Bergeret diffèrent sans doute l'un de l'autre; si pourtant ils ont bien entre eux quelque ressemblance, c'est parce qu'ils lui ressemblent tous les trois. Dans le Lys rouge, l'auteur ne se fait pas faute de parler par la bouche de ses personnages. On reconnaît son tour d'esprit et de diction non seulement chez Paul Vence, qui est du moins un homme de lettres, très ingénieux et très délicat, mais aussi chez le sculpteur Dechartre, qui, pour un sculpteur si bien râblé, dit vraiment de trop jolies choses. Enfin, il lui manque la connaissance précise et directe de la vie réelle. Très curieux sans doute, M. Anatole F'rance a une curiosité désintéressée, détachée, indolente. « Je ne fus jamais, con-
fessc-t-il, un véritable observateur; car il faut à l'observation un système qui la dirige, et je n'ai pas de système. » Un point de vue, faute d'un système, pourrait bien suffire. Mais il regarde le spectacle du monde sans propos et sans suite, peu désireux de relier entre elles les images qui passent devant son œil en les rapportant à tel ou tel objet. Et puis, il n'a vécu longtemps que parmi les livres, et « ceux qui lisent beaucoup vivent dans un rêve ». Même quand il quitte sa bibliothèque, les hommes et les choses lui apparaissent comme transposés, pour ainsi dire, à travers les livres qu'il lut. De là ces tableaux, admirables certes, mais qui ne donnent pas la sensation immédiate du réel, qui ont quelque chose d'artificieux et de concerté; et de là aussi ces personnages qui manquent de vie extérieure, qui n'agissent guère, que leurs paroles seules nous font connaître.
Si M. Anatole France ne se classait pas entre les romanciers, peut-être faudrait-il en faire un humoriste. Mais le nom d'humoriste s'applique souvent à des écrivains dont la fantaisie, légère et brillante, n'a rien que de superficiel. Son « humour », à lui, est celui d'un philosophe. Nonchalant spectateur des « simulacres », je ne sais aucun écrivain de notre temps qui, sur le fond même de la nature et de l'homme, ait jeté un regard plus pénétrant.
C'est en pratiquant au long des quais les vieux livres, que, bien jeune encore, il conçut le « sentiment de l'écoulement des choses et du néant de tout ». Nous ne pouvons saisir quoi que ce soit de réel et de solide, voilà l'essence de sa philosophie. Ces
livres, dont le temps use et gâte les pages, entretinrent plus tard et confirmèrent, par leur contenu même, lorsqu'il en découvrit les erreurs et les contradictions, le sentiment que leur figure extérieure lui avait tout d'abord inspiré. On retrouve jusqu'en ses plus gracieux contes son nihilisme transcendant, qu'y laisse apparaître çà et là quelque brève échappée, et dont un seul mot, involontaire et fuyant, révèle parfois la profondeur. Il n'y a autour de nous et en nous que des apparences : ne pas les prendre pour des réalités, tel est le premier mot de la sagesse et tel en est aussi le dernier mot. Notre métaphysique? Roman d'idéologues ou fantasmagorie de poètes. Pour constituer le système du monde, un métaphysicien n'a vraiment à sa disposition que les cris, plus ou moins perfectionnés, des chiens et des singes, que les onomatopées qui criaient la faim, la peur et l'amour dans les fOrêts primitives. — Notre éthique? Mais il nous est impossible de distinguer le bien du mal. Chaque peuple et chaque époque ont leur notion propre du vice et de la vertu. Nulle autre morale que la coutume. Le sage la suit par déférence aux préjugés communs; il préfère d'ailleurs les vieux préjugés aux nouveaux, car l'âge, en les usant, en les polissant, les a rendus presque inoITensifs. — Notre science? Mais que savons-nous? Que pouvons-nous savoir? L'observation du savant s'arrête aux phénomènes, et la véritable nature des choses lui échappe. Il nous dit quelquefois comment les phénomènes se produisent ; il serait bien empêché de nous dire jamais pourquoi. « Les pyramides de Memphis
semblent, au lever de l'aurore, des cônes de lumière rose. Elles apparaissent, au coucher du soleil, sur le ciel embrasé, comme de noirs triangles. Qui pénétrera leur intime substance? » Tous les moyens dont la science dispose ne nous font connaître que des vérités superficielles, des vérités subjectives, c'està-dire des illusions. Nous avons beau appliquer notre œil à un microscope : ce que nous voyons est toujours le mirage de notre « moi » .
La profondeur d'un tel scepticisme exclut tout pessimisme. M. Anatole France est persuadé non seulement que nous ne pouvons rien savoir, mais que la science n'a même pas d' « objet ». Et, dès lors, pourquoi se mettre en peine? Pourquoi heurter sa pensée à des problèmes qu'il nous est impossible de résoudre, surtout quand ces problèmes insolubles sont des problèmes imaginaires? M. France ne gémit point comme un Pascal. C'est plutôt avec Montaigne qu'il offre quelque ressemblance; il est un Montaigne qui a traversé le xviii^ siècle, qui, dans le nôtre, a connu Renan; et ce Montaigne tout moderne, les nouvelles inventions de la métaphysique et les travaux merveilleux de la science ne firent qu'aiguiser encore son pyrrhonisme.
M. France a trois personnages de prédilection, ■Sylvestre Bonnard, l'abbé Coignard et Bergeret. Tous les trois expriment, quelle que soit leur diversité d'humeur, la même philosophie. Cette philosophie devient rarement agressive. Elle est non moins accommodante que désabusée. Elle se résume tout entière dans la pitié et dans l'ironie. Dans l'ironie, parce
que M. France a l'esprit sceptique; dans la pitié, parce qu'il a le cœur tendre.
Aussi bien M. Anatole France est avant tout un artiste. Et, philosophe, il ne voit dans l'univers que de vaines apparences, mais, artiste, il trouve ces apparences charmantes. On ne peut jouir d'une vérité qu'on sait purement relative. Même illusoire, la beauté n'en reste pas moins aimable. Et comment y aurait-il duperie à l'aimer, si nous n'aimons en elle qu'une image?
Par son adoration du beau, M. France est tout païen. Il ne retint jamais du christianisme qu'une sorte de piété sentimentale, hommage du poète à ce que la légende chrétienne a de doux et de naïf. Enfant, les récits de Tite-Live évoquaient dans son imagination de grandioses tableaux. Puis, la Grèce l'enchante. A la force et à la vertu romaines, il préfère la Bnesse et la vénusté helléniques. Entre les pages des livres scolaires lui apparaissent de célestes visions, Andromaque souriant à travers ses larmes, Thétis se levant comme une nuée blanche audessus de la mer. Sa première œuvre, recueil de vers tout à fait grec d'inspiration et de facture, s'ouvre par un hymne à la lumière qu'on pourrait croire traduit d'un chœur antique.
Pendant de longues années, M. France sembla ne s'intéresser guère à son siècle. Il tirait des vieux bouquins ses sujets et ses personnages, convaincu que, pour faire de beaux contes, on doit sortir de la réalité présente. Dans le Lys l'ouge, dans les trois volumes dont M. Bergeret est le héros, il a peint,
depuis, la vie et les hommes de notre temps. Mais, là même, son art ne ressemble en rien à celui des naturalistes. Leur esthétique lui répugna toujours. Ce que les naturalistes recherchent, ce n'est point le beau, c'est le vrai, et, pour M. Anatole France, il n'y a de vrai que le beau. Aussi ne s'asservit-il pas comme eux à l'objet. Il représente souvent des choses laides, voire communes : ces choses, réfléchies par son âme, en laissent paraître, si fidèlement qu'elles soient peintes, la grâce et l'harmonie.
Le style de M. Anatole France est une merveille de délicatesse, d'élégance, de flexibilité sinueuse. Savant jusque dans son abandon, il ne trahit jamais le labeur et la peine. C'est le style d'un honnête homme, qui ne fait pas d'écrire un métier. Et c'est encore celui d'un artiste extrêmement subtil, car M. France n'ignore pas combien ses négligences mêmes ont de charme. Non la perfection austère et stricte à laquelle se contraignent les « professionnels » supérieurs, mais quelque chose d'aisé, de nonchalant, une aménité fluide, suave, captieuse, en intime accord avec l'ondoiement et le chatoiement de son dilettantisme.
Tout, chez M. France, se subordonne à l'art, et sa philosophie est sans doute un amusement de virtuose; affranchi des « systèmes » et ne considérant que comme autant d'illusions les vérités contradictoires où aboutit la logique, il va Hbrement de l'une à l'autre et choisit en chacune ce qu'elle a de plus aimable, ce qui doit, non pas fixer la raison, mais récréer l'humeur et mettre en branle la fantaisie. Nous sommes tentés de chercher querelle à ce d/Ii-
cieux sceptique. Mais nous lui pardonnons son ironie en. faveur de sa pitié, même si dans sa pitié il entre quelque dédain. Et son ironie, qui peut nous guérir de l'orgueil, du fanatisme et du pédantisme, ne s'attaque le plus souvent qu'aux formules ambitieuses et vaines d'une oppressive dogmatique. Ne méconnaissons pas du reste ce qu'elle recouvre parfois de ferveur ou même de candeur. Comme si, dans les deux premiers volumes de V Histoire contemporaine^ M. Bergeret n'avait pas nié que la vérité et la justice fussent hors de notre prise, on le vit, dans le troisième, protester éloquemment au nom de la justice et de la vérité trahies. Se mettait-il en contradiction avec soimême? Pas le moins du monde. Le scepticisme de M. Anatole France ne se joue qu'autour de la métaphysique. Et déjà ce dilettante, quand un de nos plus considérables dogmatistes asservissait la philosophie aux nécessités prétendues de la discipline sociale, avait soutenu contre lui les droits de la science et de la conscience '.
M. Joris-Karl Huysmans commença par décrire ce que la vie a de plus ignominieux, la nature de plus
i. Cf., au tome Ilde/o Vie littéraire, l'article intitulé la Morale et la Science. — Dans le quatrième volume de l'Histoire contemporaine, qui paraissait tout récemment, M. Bergeret devient une sorte d'apôtre, un prophète de la Cité future. Et peut-être a-t-il ainsi perdu quelque chose de sa grâce subtile. Mais en revanche sa foi dans le progrès humain lui inspire souvent une éloquence grave et généreuse qui vaut bien son ingénieuse sophistique de jadis.
abject *. Mais cette abjection et cette ignominie lui soulevaient le cœur. A son naturalisme se mêlait dès le début un pessimisme tout subjectif, celui d'un gastralgique. « J'appelle naturaliste (ou classique) le sain, disait Goethe, et romantique le malade. » M. Huysmans, qui souffrait de l'estomac, ne pouvait être un naturaliste. Dégoûté de l'existence, il s'évertua bientôt à la contrecarrer. De là le roman baroque et maniaque qui a pour héros Des Esseintes ', type d'un décadentisme morbide. Quand Des Esseintes, sur le conseil du médecin, rompt avec ses dépravalions forcenées, le voici qui devient une sorte de mystique. Avant de se donner à Dieu, il se donne au diable; et nous avons alors Là-bas, où, sous le nom de Durtal, il célèbre les rites de la messe noire. Là-bas renferme un cours complet de « diabolisme » ancien et moderne. Sauf les affreuses amours du héros avec une goule, et, dans la légende de Gilles de Rais — un Durtal et un Des Esseintes du XV* siècle — , quelques scènes vraiment fortes, ce n'est guère qu'une série de conférences interminables sur les pratiques de l'occultisme. Après Là-bas, En route, où Durtal se convertit. Le diabolisme n'a été pour lui qu'une transition. « Il n'est pas plus impossible, dit-il, que le Christ se substitue à la pâle d'un pain qu'une larve furète et bavarde dans un pied de table »; et si ce raisonnement suffit pour le convaincre, c'est sans doute que la gastralgie y aide