‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 20 sur 76 · A rebours · texte numérisé non relu

A rebours

grandement. Durlal, au début, « flotte comme une épave entre la Luxure et l'Église ». Puis, écœuré de ses lurpitudes, il s'avise de faire une retraite dans un couvent de trappistes. Son séjour de deux semaines à Notre-Dame de l'Atre remplit toute la seconde moitié du roman, où se trouvent de fort belles pages. Il y a dans En roule beaucoup de longueurs, un pédantesque étalage d'érudition. La dernière partie elle-même abonde en hors-d'œuvre didactiques ; mais plusieurs scènes y portent la marque d'une émotion sincère et profonde, celles en particulier qui se rapportent à la crise d'âme, et tout notamment la scène de la confession. Osons même dire qu'elles dénotent chez M. Huysmans un sentiment d'horreur pour le péché, un dégoût de soi-même, beaucoup plus chrétiens sans doute que la religiosité littéraire des « néo-catholiques ». Cependant, si Durtal se « vomit » après chaque débauche, il retourne aussitôt à son vomissement. Quelque poignante que puisse être par endroits la peinture de ses angoisses, nous ne voyons pas une différence bien sensible entre le Durtal du début et celui de la fin. En route se termine sur ce mot, par lequel il aurait aussi bien pu commencer : « Ahl se dit Durtal, je suis à jamais fichu! » A jamais « fichu », j'en ai peur. Le mysticisme tout sensuel qui l'a captivé, ne fait aussi qu'exaspérer ses nerfs. Et qui nous dira si, rentré dans Paris après une longue abstinence, son premier soin ne sera pas de les calmer par une « noce à fond »? La « noce » faite, il en sera quitte pour retourner au confessionnal. On connaît d'ailleurs une secte de mystiques, — les molinosistes, je crois,

— si pleins de mépris pour le corps qu'ils lui laissent prendre ses plaisirs où il les trouve sans se mettre en peine de le contrarier. Et cet excellent abbé Gévresin, le directeur de Durtal, semble bien incliner à leur sentiment. « L'essentiel, dit-il, est de n'aimer que corporellement la femme. » Cela donnerait encore au néophyte d'En route assez de latitude pour ses déduits. M. Huysmans a publié, depuis, la Cathédrale^ qui n'est guère qu'une suite de dissertations ou d'élévations sur la symbolique chrétienne et l'architecture du moyen âge. En route reste sa meilleure œuvre. L'homme s'y trouve tout entier, avec son mélange de sensualité et de mysticisme; l'écrivain aussi, avec les qualités comme avec les défauts de son style, un style copieux, plantureux, haut en couleur et d'un relief puissant, mais grossier, bouffi, lourd, et dont la rhétorique brutale ne connaît ni mesure ni tact.

M. Edouard Rod a répudié celles de ses œuvres qu'il fit au début sous l'influence du naturalisme '. La première en date qu'il avoue est la Course à la mort. Dans la Course à la morty dans le Sens de la vie, dans les Trois cœurs, son intuitivisme, comme il l'appelle, réagissant avec excès contre la méthode et l'esprit de l'école naturaliste, bannit les faits précis, les détails caractéristiques, sous prétexte que, nécessairement accidentels et transitoires, ils ôtent à la vérité toute signification générale. Ces trois livres,

Page 1