Au Théâtre-Antoine
tique. Les scènes, par exemple, où la fille et la mère se préparent à recevoir M. Masson, où Jeanne le flatte et le cajole, ne sont pas d'une raain assez légère; et, de même, celles où l'on nous montre les dégoûts de Jeanne mariée à un bonhomme goutteux, jaloux et encore galant. Signalons aussi quelques longueurs au début du troisième acte. Mais, après ces réserves, il ne reste plus qu'à louer. L'auteur marque de la manière la plus délicate el en même temps la plus caractéristique cette évolution morale qui fait l'intérêt de sa pièce, comment Etienne et Jeanne, révoltés d'abord par la proposition de M. Masson, puis se résignant en vue de l'avenir, attendant, attendant encore, — l'un, toujours plus las, déprimé, piteux, l'autre, avide de prendre sa revanche, de se divertir, de vivre, — en arrivent, après la mort du vieillard, à découvrir leur méprise, à voir que, s'ils ont souffert jusque-là de leur séparation, ils souffriraient davantage une fois réunis. Tout cela est admirable de vérité significative et nuancée. Un pareil sujet pouvait aisément tourner à la « rosserie ». On en trouve à peine quelques traces dans la pièce; et c'est justement pour cela que VAvenir doit être considéré non seulement comme la meilleure œuvre de M. Georges Ancey, mais comme une des meilleures qu'ait produites la Comédie nouvelle.
Lorsque VAvenir parut, le Théâtre-Libre était fermé depuis cinq ans. Nous devons, en appréciant son œuvre, faire sans doute une large part à la cri-
tique. Il eut le tort de remplacer les vieilles conventions par des conventions bientôt vieillies, et, comme on Ta dit souvent, de substituer à l'ancien poncif un poncif nouveau, qui ne vaut pas mieux, qui est tout aussi artificiel, et qui, certes, est moins agréable. Mais reconnaissons ce que lui doit l'art dramatique. 11 rendit la mise en scène exacte, le jeu des acteurs naturel, abolit des règles de technique factices, simplifia l'intrigue, donna plus de réalité à l'action, aux personnages, au dialogue. Aussi bien les exagérations et les violences ne pouvaient durer qu'un temps, et notre théâtre moderne n'est en somme que le Théâtre-Libre amendé, assoupli, débarrassé de ce que sa misanthropie et son pessimisme avaient trop souvent de systématique.
Désormais, plus d'école. Plus de modèles, hors la nature elle-même interprétée par chacun selon la forme de son esprit. Plus de règles, hors celles qui sont inhérentes au genre. C'est le seul point sur lequel les nouveaux auteurs s'accordent. « Je n'ai pas de système, » dit M. Lavedan. Et M. Paul Hervieu : « Mon système est de concevoir l'art dramatique comme expression de la vie. » Et M. de Porto- Riche : « Je n'appartiens à aucun clan, je me moque des écoles. » A quoi bon multiplier ces déclarations? Tous en font d'analogues. On ne peut même pas dire qu'ils aient chacun sa formule. Si chacun d'eux a son tempérament propre et ses vues particulières, leur unique préoccupation est d'écrire des œuvres vraies et vivantes.
M. Georges de Porto-Riche a publié ses principales pièces en un volume intitulé Théâtre d'amour. C'est l'amour qu'il peint partout, l'amour irrésistible, fatal, dont les ravissements sont divins, et dont les peines elles-mêmes sont exquises. Françoise dit à Marcel : « Je ne suis qu'une petite bête qui aimera toujours le même homme*. » Germaine dit à Etienne : « Quoi que je fasse, quoi que tu fasses, je resterai là dans ton existence, dans ta maison, à tes côtés *. » Dominique, il y a huit ans, fut brutalement « lâchée » par François, qui, durant leur liaison, n'a cessé de mentir, de la tromper avec d'autres femmes, lui a fait subir toutes les angoisses et toutes les humiliations. Et quand, huit ans après, la malheureuse est au moment de le revoir: « Qu'il vienne, s'écrie-t-elle; qu'il se hâte, puisqu'il doit venir. Il fera de moi ce qu'il voudra. Je lui appartiens, je suis perdue ^1 » Cet amour inéluctable et souverain, nous le reconnaissons ; il est l'amour romantique, celui que peignent les George Sand et les Musset. Pas tout à fait pourtant. D'abord il ne s'emporte pas en tirades dithyrambiques, il ne déclame ni ne moralise; ensuite, s'il est moins exalté, il est aussi plus délicat, plus recueilli, plus secret, il a des joies plus subtiles et de plus ingénieuses souffrances.
Dans notre comédie antérieure, sauf le théâtre dé Marivaux et quelques pièces de Musset, l'amour tenait par lui-même peu de place. Emile Augier n'y