Dominique
voit guère qu'un moyen d'intrigue. Quant à Dumas, ce sont ses rapports avec la famille et avec la société qui l'intéressent presque uniquement. M. de Porto- Riche, lui, étudie l'amour en soi, sans se soucier des effets sociaux ou domestiques qu'il peut avoir. Là est l'originalité caractéristique de son théâtre.
Il ne s'agit point de mariage dans le Passé. Dans la Chance de Françoise et dans Amoureuse, rien de conjugal. Françoise et Germaine aiment leur mari en amantes, non point en épouses. Elles l'aiment de leur être entier, surtout avec les sens. « On se passe plutôt, déclare Françoise, de bonheur que de plaisir. » Et Germaine? Avant de se marier à Etienne, elle a failli se marier à Pascal; mais, quand Pascal lui dit : « Un peu plus, et mon bonheur était fait. — Un peu plus, répond-elle, j'étais votre femme, » puis, s'adressant à Etienne : « Et je devenais ta maîtresse. » Dans l'intimité, Etienne l'appelle une impudique.
Toutes les pièces du Théâtre d'amour se ressemblent. Pourtant, comme celles de Marivaux, leur analogie ne les empêche pas d'avoir chacune son sujet et ses personnages propres. Si Marcel, Etienne, François, sont trois types de ce qui s'appelle «l'homme à femmes », on peut aisément les distinguer. Lâche, menteur, cruel, François n'en aime pas moins Dominique ; c'est une passion superficielle à vrai dire, mais ardente. Marcel et Etienne en diffèrent, d'abord parce qu'ils n'ont aucune méchanceté, ensuite, parce que tous deux se laissent aimer et n'aiment guère. Mais ils diffèrent aussi l'un de l'autre. Marcel, facile et doux, tendre pour Françoise, est un homme léger,
sans consistance, incapable d'éprouver un sentiment profond, de résister à une fantaisie. Plus mûr, plus grave aussi, Etienne avait cru que le mariage lui laisserait la paix du travail; il est las d'un amour qui consume son temps et ses forces, et cependant il écoute chaque fois l'appel de Germaine, et, chaque fois qu'il a succombé, il se venge sur la tentatrice en lui adressant de dures paroles. Quant aux femmes, toutes les trois sont des amoureuses, et chacune l'est à sa manière.' Françoise et Germaine ont bien entre elles quelque rapport. Mais, tandis que l'une fait semblant de se résigner, l'autre accapare son mari, l'opprime, l'exaspère par sa jalousie toujours en éveil. Françoise est plus sentimentale, Germaine plus sensuelle. En faut-il davantage pour que ce soient deux figures très diverses? Dominique, elle, se trouve dans une situation particulière. Elle ne cède point à son ancien amant, et même finit par le renvoyer. Si, huit ans auparavant, lors de sa première expérience, elle devait sans doute ressembler à Germaine et à Françoise, cette expérience lui a servi. Au reste, Dominique n'est plus une jeune femme; et, quoiqu'elle puisse encore subir des entraînements, il y a en elle un fond de vaillance, de solidité, de droiture qui la met à part, qui lui fait une physionomie originale et distincte. Ne disons pas que l'auteur se répète, mais louons-le plutôt d'exprimer par des nuances très fines les diverses variétés d'un môme type.
Ce qu'on pourrait reprocher à M. de Porto-Riche, c'est que ses pièces, sauf la Chance de Françoise, très courte, laissent trop de place au remplissage. Elles
sont débarrassées de toute intrigue, rien de mieux. Seulement, Amoureuse a trois actes et le Passé en a cinq. S'il faut cela pour l'évolution morale des personnages, quelques scènes de chaque acte suffisent au sujet même. Les autres ne comptent pas : dans Amoureuse, tout le rôle de Pascal, dans le Passé, toutes les conversations entre Dominique et ses familiers. Quelque grâce et quelque esprit qu'y mette l'auteur, il nous en reste une impression de vide.
Mais les scènes essentielles sont admirables. M. de Porto-Riche porte dans l'analyse sentimentale la plus délicate curiosité. Il introduit sur la scène autant de psychologie qu'elle peut en admettre. Et celte psychologie, quoique très subtile, ne cesse pourtant pas d'être vraie, d'être humaine. Nul autre n'a mieux peint l'amour, ses faiblesses, ses troubles, ses défiances, ses transports, ses amertumes, l'amour inquiet et douloureux . Dominique , tout ulcérée encore du mal que lui fit François, s'apprête, en le voyant, au mal qu'il va lui faire. Germaine souffre de se sentir importune. Françoise songe toujours : « M'aimera-t-il demain? » et, sans même être sûre qu'Etienne l'aime aujourd'hui, elle cache ses appréhensions en lui souriant. Le mal d'aimer, voilà ce qu'exprime d'un bout à l'autre le Théâtre d'amour. Madeleine elle-même, la femme de chambre, lorsque Pascal, au début, lui demande : « Comment va votM amant? » répond : « Je n'ai pas d'amant; si j'avais quelqu'un, je serais moins gaie * ».