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Un Père prodigue, d'A. Dumas

Critique et journaliste, on trouve dans son théâtre maintes scènes qui semblent des « articles » dialogues. Ses personnages parlent et n'agissent guère, se font connaître en s'anatomisant. Et il leur prête souvent sa propre âme. Pour un impressionniste comme lui, l'étude des livres n'est qu'une sorte de « réactif » qui met en branle la sensibilité; de même, transportant cet impressionnisme jusque dans ses comédies, sujets et acteurs lui servent à exprimer son « moi ». Mais ne nous plaignons pas trop, d'une part, que les pièces de M. Lemaître laissent tant de place à l'analyse : ces scènes qui ont un air d'articles font pourtant corps avec l'action, et en déterminent les phrases. Qu'on se rappelle dans Mariage blanc, par exemple, celle du second acte entre Jacques et Mme Aubert; dans le Pardon, celle du premier, entre Thérèse et Georges. Et, d'autre part, c'est une règle essentielle de l'art dramatique, que l'auteur ne laisse pas paraître son « moi »; seulement, M. Lemaître a le « moi » si divers! Nous ne le reconnaissons guère, dans ses personnages, qu'à la délicatesse avec laquelle ils s'analysent.

Cette diversité même peut-elle s'accorder aux exigences du théâtre? Il n'y a, dit-on, rien de peu théâtral comme une pensée indécise, quelque agréables d'ailleurs que puissent en être les chatoiements. Or, les pièces de M. Lemaître trahissent presque toutes un esprit qui hésite, qui flotte, qui est incapable de se fixer. C'est Révoltée, faite et refaite plusieurs fois ; c'est Mariage blanc, avec ses trois titres successifs et ses trois versions; ce sont les Rois et

VAînée, dont la signification demeure incertaine. Mais quoi? L'auteur dramatique qui ne porte pas dans ses pièces la fermeté décisive et stricte d'un Alexandre Dumas, devrons-nous le renvoyer dès lors au roman et à la critique? Qu'on nous laisse admettre, jusque sur le théâtre, des genres différents. Dnmas impose ses idées avec une autorité tranchante. Pourquoi d'autres ne pourraient-ils solliciter notre réflexion sans prendre eux-mêmes parti? Une comédie doit-elle donc être un théorème? On en citerait, entre nos plus beaux chefs-d'œuvre, qui n'ont ni celte logique dans leur développement ni cette raideur dans leur conclusion.

M. Jules Lemaître met souvent en scène des personnages assez compliqués. Certaines de ses plus heureuses figures sont pourtant très simples : dans Révoltée, le mari d'Hélène; dans VAînée, Lia, pour laquelle il dit que la pièce a été faite ; dans le Député Leveau, Mme Le veau, si touchante par ses humbles vertus de provinciale timide et naïve. Mais en voici d'autres qui n'ont point celte simplicité. Dans Flipote, Mlle Anglochère, à laquelle l'auteur trouve plaisant, nous dit-il, de prêter des actions équivoques, dont elle ne saisit pas le contraste avec sa moralité rêche et revêche. Dans Mariage blanc, Jacques de Thièvre, qui est en même temps curieux et blasé, qui concilie avec ses raffinements une fraîcheur d'âme et une candeur adolescentes. On pourrait en dire autant d'Hélène, de Chambray, d'Hermann, de Georges, de presque tous les personnages que M. Lemaître a choisis pour « héros ».

Mais n'est-ce pas justement par là qu'ils sont vrais? Et c'est par là aussi qu'ils sont intéressants. Nous savons gré à l'auteur d'avoir élargi et diversifié la formule traditionnelle des caractères dramatiques, qui, sous prétexte d'unité, se résument d'ordinaire soit en un trait unique, soit en deux au plus, violemment opposés. Si ses personnages évoluent parfois un peu vite, il nous rend leurs revirements vraisemblables par de fines préparations. Et puis, au-dessus de ces préparations particulières, il y a une préparation générale, qui consiste à représenter l'homme comme un être complexe, changeant et faible.

Dédaigneux du métier, M. Jules Lemaître admet, comme indifférentes, beaucoup de conventions, les tirades, la symétrie du dialogue, les apartés, et même le « dénouement heureux ». Il lui arrive souvent d'user de « trucs » ; alors, ce sont les premiers venus : dans Révoltée, le duel ; dans le Député Leveau^ une lettre anonyme; dans le Pardon, une voilette oubliée sur une chaise; dans les Rois, un revolver oublié sur une table; dans V Aînée, le stratagème peu nouveau dont M. Dursay s'avise. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas de quelle façon les choses arrivent, mais quels sentiments elles déterminent dans l'âme des personnages. Et peut-être même les moyens les moins ingénieux sont-ils préférables ; car ils n'attirent pas l'attention du public, ne la distraient pas de l'étude morale.

Sans s'associer à la campagne des naturalistes en ce qu'elle eut parfois de vétilleux et de pédantesque, M. Jules Lemaître travailla pourtant dans le même

sens qu'eux, s'il mit dans ses comédies toute la part d'analyse que le genre dramatique peut comporter. Dégageant l'art théâtral d'une contrainte factice et raide, il l'a rapproché de la vie naturelle en l'assouplissant. Reconnaissons là son éloignement pour les « formules », reconnaissons-y encore sa curiosité de moraliste. M, Lemaître n'a pas fait peut-être une seule pièce qui s'impose. Mais aucun autre n'a fait des pièces plus intéressantes, plus fines, plus riches en observation morale.

M. Henri Lavedan est le peintre de ce qu'on appelle la vie parisienne. Il est aussi un moraliste bourgeois. Enfin, il a essayé par deux fois de la grande comédie.

Dans ViveurSy le Nouveau jeu, Vieux marcheur, M. Lavedan met en scène le monde des « fêtards ». Ce sont là sans aucun doute ses meilleurs ouvrages. Il s'y borne à juxtaposer des scènes, et, en de tels sujets, nous ne lui demandons pas autre chose. Les personnages qu'il nous présente ne comportent d'ailleurs aucune étude. Son esprit léger, prompt, amusant, suffît à rendre de tels fantoches, leur agitation superficielle , leurs gestes de pantins , leurs propos décousus et pittoresques. Les exhibitions d' « acteuses », et les scènes risquées firent en partie le "succès de ses pièces. Mais les pièces de M. Lavedan ont de la vie, du mouvement, de la verve; elles dénotent, sinon un observateur, ce serait trop dire, du moins un imitateur preste et drôle.

Le moraliste bourgeois, on le retrouve çà et là

dans presque toutes, dans Viveurs eux-mêmes, où Mme Blandain, que nous avons vue jusque-là conduire la sarabande, débite, au dernier acte, une vertueuse tirade. Dans Catherine^ il se donne libre carrière. M. Lavedan a déclaré écrire « tantôt avec son esprit, tantôt avec son cœur ». C'est avec son cœur qu'il écrivit Catherine. Pourquoi son esprit ne l'a-t-il pas mis en garde contre la sensiblerie? Non seulement tout est conventionnel dans cette pièce, sujet et personnages, mais l'auteur y met une complaisance ingénue à déployer les lieux communs de sa rhétorique prudhommesque. Et, si l'on a quelque délicatesse d'âme, cela fait beaucoup souffrir.

Les deux œuvres les plus ambitieuses de M. Lavedan sont le Prince d'Aurec et les Deux noblesses. Il n'y a pas à insister sur la dernière. Elle devait être une comédie sociale. Mais la signification en reste obscure, et nous ne savons pas au juste ce que veut dire l'auteur, ou s'il veut dire quelque chose. D'ailleurs, les personnages manquent de vérité, et l'intrigue est en même temps invraisemblable et vulgaire. Au lieu d'une comédie sociale, M. Lavedan a écrit là un mélodrame aussi gauche que faux. Le Prince d'Aurec vaut mieux sans doute, et ne mérite pourtant pas le succès qu'il eut. Bien que ce soit une série de dialogues plutôt qu'une pièce, les ficelles et les trucs y abondent. Au premier acte, par exemple, des domestiques, puis un reporter de journal, font l'exposition; aux actes suivants, d'autres comparses nous racontent ce qui s'est passé dans chaque entracte. Rien de plus commode, rien aussi de plus enfantin. Quant aux

personnages, certains sont bien esquissés, ceux justement dont il suffisait de tracer une esquisse; mais les figures importantes n'ont rien que de superficiel. La princesse pèche par imprudence, le prince par légèreté ; pour traiter le sujet à fond, il eût fallu que l'une devînt la maîtresse d'un milliardaire, que l'autre trichât au jeu. Je ne parle même pas du baron de Horn : c'est un imbécile qui se fait rouler. La duchesse enfin « ne tient pas debout ». M. Lavedan la présente comme entichée de la « qualité », confite dans les préjugés aristocratiques les plus étroits; or elle veut, dès le second acte, que son fils prenne un « métier », et , au troisième , qu'il serve la République . On accusa l'auteur d'avoir maltraité la noblesse, de n'avoir pas mis, comme Augier, un Montmeyran à côté de son Gaston de Presles. Après tout, sa pièce n'est pas si méchante! Pour qu'elle eût de la portée, il la faudrait moins anodine. Si elle nous divertit, elle ne renferme rien, je ne dis même pas de profond, mais de tant soit peu pénétrant.

M. Lavedan est vraiment un amuseur. Ses meilleures œuvres, très divertissantes, n'ont aucune prétention à la haute comédie. Ce n'est peut-être pas grand'chose, et c'est quelque chose pourtant d'avoir créé le type du vieux marcheur.

Quoique M. Eugène Brieux ait débuté au Théâtre- Libre, nous ne trouvons chez lui, même dans ses premières pièces, Ménages d'artistes et Blanchette, aucune « pessimisterie ». Dans Ménages d'artistes,

après deux actes de comédie et parfois de vaudeville, le dernier acte paraît un peu bien sombre. Mais les personnages ressemblent à l'humanité moyenne. « Ce n'est pas qu'il est méchant, » dit Mme Divoire de son mari ; et Louise, du sien : <r Tu vois bien qu'il n'est pas méchant. » Emma elle-même, à la fin du second acte, repousse l'amour de Jacques parce que Louise a été bonne pour elle. « Aimez-la, elle vaut mieux que moi. » De même dans Blanchette. Si le père et la mère Rousset sont tout à fait des paysans et n'ont assurément rien d'idyllique, M. Brieux ne les enlaidit pas plus qu'il ne les flatte. Et, quant à BlancheLte, il s'est gardé d'en faire une fille sans cœur, ce qui eût été du reste en désaccord avec son propos. Nulle part, dans aucune de ses pièces, M. Brieux n'affecte, comme beaucoup, la misanthropie. Souvent ses personnages sont audessus de la moyenne, ceux des Bienfaiteurs, par exemple, et ceux du Berceau. Même dans les Trois filles de Monsieur Dupont, il n'y a rien de poussé au noir. Anlonin fait ce que font « les autres », c'est son mol; et, si M. Dupont et Mme Mairaut sont d'assez vilains types, l'auteur prend soin d'opposer à celui-là sa femme, à celle-ci son mari.

On lui a souvent reproché des dénouements « pessimistes ». Ce sont ses dénouements optimistes que je lui reprocherais. Il corrigea récemment la fin de Blanchette. Pourtant sa première version était beaucoup plus conforme soit au caractère du père, soit à celui de la fille, et, du resle, beaucoup plus significative. Dans V Engrenage, dans Monsieur de

Jiéboval, dans les Remplaçantes^ le dénouement sonne faux. Et voyez surtout celui de VÉvasion, Le docteur Bertry, qui est le représentant de la Science, déclare, sur la fin, qu'il n'y croit plus, et rend ainsi la paix à Jean et à Lucienne. Qu'est-ce donc qui Ta converti? La dernière atteinte de son mal? Non, car les précédentes étaient tout aussi fortes. Alors, quoi? Il ajoute, à vrai dire : « Depuis longtemps. » Mais comment donc en a-t-on fait le représentant de la Science, s'il n'y croit plus depuis longtemps, s'il n'y croyait pas, sans doute, dès l'ouverture de la pièce? Au contraire, le dénouement du Berceau est excellent : et, du reste, on n'en voit aucun autre possible. Celui des Trois filles de Monsieur Dupont n'est pas moins bon. Quelle portée aurait la comédie, si Angèle réintégrait le domicile paternel, si Caroline épousait Courthezon, si Julie se réconciliait vertueusement avec son mari?

Ce qui rattache M. Brieux au Théâtre-Libre, c'est la probité d'un réalisme que n'ont presque jamais corrompu des accommodements avec les préjugés du public. Mais c'est aussi le tour particulier de ce réalisme et les caractères par lesquels il se traduit.

M. Brieux peint de préférence des milieux sociaux peu relevés. Presque toutes ses pièces se passent chez les petits bourgeois, comme Ménages d'artistes^ YEngrenage, les Trois filles de Monsieur Dupont, chez les paysans, comme Blanchette et les Remplaçantes., chez les ouvriers, comme Résultat des courses. Même dans les autres, se trouvent généralement des personnages populaires ou rustiques. Dans les Bienfaiteurs^

LE THÉÂTRE. l4Ô

ce sont les « régénérés » et les ouvriers de l'usine; dans ï Évasion, c'est le fermier Ségard et le rebouteux Guernoche; dans la Robe rouge, c'est Etchepare et sa femme. On sent d'ailleurs que M. Brieux connaît ce monde-là, qu'il y vécut. Il n'est point un auteur « Parisien ». Son théâtre n'en a que plus de diversité et d'ampleur.

Au point de vue de la composition dramatique, il fait des pièces aussi peu intriguées que possible. Monsieur de Réboval est la seule qui admette quelque invention romanesque. Dans toutes les autres, pas plus d'intrigue que ce qu'il en faut à l'auteur pour développer ses personnages et expliquer l'idée de sa comédie. Aucun événement dans Blanchette, sauf entre le second acte et le troisième. Aucun autre dans les Trois filles de Monsieur Dupont que la mort d'une tante inconnue, qui laisse une soixantaine de mille francs à Caroline et Angèle. Malgré cela, les pièces de M. Brieux ont bien leur unité; elle consiste dans le rapport étroit de toutes les parties, soit entre elles, soit avec la signification générale de l'ensemble.

Pour le style, M. Brieux n'est pas du tout un artiste, et il se soucie fort peu de « littérature ». Trop peu, sans doute. On pourrait même lui reprocher des incorrections'. Dan» les Bienfaiteurs, ce n'est pas un ouvrier, c'est Mme Guerlot qui dit : « Si nous profitions que nous sommes ensemble, » etc. Du moins, son style n'est point livresque, ne sent presque jamais Vécri-

1. Surtout dans ses premières pièces; les plus récentes ont une meilleure tenue.

IbO LE MOUVEMENT LITTÉHAIRE CONTEMPORAIN.

ture. A peine quelques taches : dans le troisième acte des 7Vois filles de Monsieur Dupont, Justin débite certaines phrases que ce sot-là n'a pas trouvées tout seul'. Il arrive très rarement que l'auteur ne laisse pas parler ses personnages. Chacun d'eux a le langage qui lui convient. Et c'est bien là le mérite supérieur d'un écrivain dramatique. Enfin, M. Brieux ne fait point de l'esprit. Nous ne trouvons chez lui aucun de ces dialogues « à facettes », si fréquents chez les Augier et les Dumas. Il y a des « mots » dans ses pièces, mais des mots de caractère. Dans Blanchette, par exemple, celui de la mère Roussel : « Quand on prend à plus riche que soi, ce n'est pas voler* » ; dans VEngrenage, celui de Rémoussin : « C'est curieux, comme on se fait des idées en province' »; dans les Bienfaiteurs^ celui de Pauline : « Ohl il n'y a pas à s'en occuper, elle travaille*. » Ces mots, disait Molière, ne sont pas là pour montrer l'esprit de l'auteur. Ils échappent aux personnages et les peignent d'un trait.

Si Ton appelle psychologue l'écrivain qui analyse des caractères plus ou moins exceptionnels, M. Brieux n'est pas un psychologue. Mais il est un peintre et un moraliste.

Un peintre très exact, et dont les figures vivent. Il excelle surtout à rendre les gens du peuple. Parfois ses personnages de condition plus élevée ont quelque chose de factice, Landrécy par exemple dans les Bien-

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