Figaro, 14 septembre
toliste, le prochain fondateur de l'école romane.
lême par leurs procédés de composition, les allégo-
jies du Pèlerin passionné rappellent Charles d'Orléans .ît Guillaume de Lorris. Symboliste, M. Jean Moréas
le l'avait jamais été : roman, il l'était déjà dans ce l'ecueil, qui passa, voilà dix ans, pour le chef-d'œuvre [lu symbolisme.
I Après son second manifeste, M. Moréas fît paraître lieux petits livres, Œnone au clair visage et Sylves, lEriphyle et Sylves nouvelles. On y trouve quelques jolies pièces, cinq ou six, pas davantage, et qui sont d'une élégance bien mièvre. A quoi pouvait aboutir l'école romane? « Il nous faut, disait son chef, une poésie franche, vigoureuse et neuve. » On ne voit pas comment cette poésie serait issue d'une école qui, sous prétexte de « renouer la chaîne gallique », se condamnait à faire des pastiches. Les plus jolies pièces de M. Jean Moréas ne sont que cela. Et, nous l'avons déjà dit, quelques pastiches de lui méritent d'être loués pour leur gentillesse mignarde; mais ce sont jeux et artifices où le grammairien a souvent plus de part que le poète.
Tout dernièrement M. Moréas a publié deux livres de Stances, bien supérieurs aux précédents recueils. Ces stances valent soit par la netteté de la forme, soit, quelques-unes du moins, par la finesse du sentiment. Il faudrait y' insister davantage, si, même n'ayant pas assez d'originalité pour marquer leur place dans l'évolution de notre poésie, elles avaient une figure assez caractéristique pour que nous y reconnussions le chef de l'école romane. Mais
M. Moréas ne se soucie guère plus d'y « romaniser » que d'y « symboliser* ».
Les poètes dont nous avons parlé jusqu'ici sont restés généralement fidèles à la discipline classique, dont ni les parnassiens, ni les romantiques euxmêmes ne rompirent le fil. En voici d'autres maintenant que ne retiennent pas dans leurs innovations le sens et le goût de la mesure, innés à notre race. Si M. Jean Moréas est Grec, c'est, pourrait-on dire, être plus que Français. Mais ils sont, eux, des Septentrionaux, des « barbares ». Sachons-leur gré d'avoir adopté la langue française, et ne nous étonnons pas trop en trouvant parfois chez eux des bizarreries et des raffinements qui choquent nos traditions héréditaires.
Ami de M. de Régnier, et, pour ainsi dire, son frère d'armes aux temps héroïques du symbolisme, M. Vielé-Griffin ne lui ressemble point. Rien, chez cet Anglo-Saxon, du parnassien que fut d'abord l'auteur d'Apaisement et des Sites. Sa première œuvre, Cueille d'avril, quoique la métrique en soit presque toujours régulière, dénote une inclination déjà mani-
1. Quatre nouveaux livres de Stances viennent de paraître (janvier 1901), qui doivent modifier quelque peu ce jugement. M. Jean Moréas y ronsardise non sans art, et parfois il accorde très délicatement les formes de la Pléiade à notre sensibilité moderne.
feste à briser la cadence; et bientôt il n'écrira guère plus qu'en vers libres. D'ailleurs, la forme même de son imagination et l'allure de son esprit ont quelque chose d'étranger, qui, pour nous, est quelque chose d'étrange. Non seulement il abonde en impropriétés, len tournures baroques, en néologismes saugrenus, |en rythmes instables et discordants, mais encore ses brusqueries, ses incohérences, ses divagations nous le rendent souvent pénible ou obscur.
I M. Vielé-Griffin n'en est pas moins un vrai poète. lu a renouvelé les thèmes éternels de la nature, de îl'amour, de la mort, en les appropriant à son génie méditatif et inquiet. Il a quelquefois retrouvé la poésie populaire, non par des artifices et des pastiches, comme certains, mais par une communion intime avec l'âme primitive du peuple. Il a écrit de beaux symboles, la Chevauchée d'Yeldis, Phocas le jardinier, la Légende ailée de Wieland le forgeron, où les plus grandes idées philosophiques et morales prennent une forme vivante, tantôt dramatique et [tantôt épique ou lyrique. Ne lui demandons pas cet ordre et cette suite dont ne s'accommode guère la poésie symboliste; et que ce qu'il y a souvent chez lui de discontinu, de heurté, de bizarre, ne nous rende point insensibles, soit à l'élévation de sa pensée, soit à la riche variété de sa facture. Entre les symbolistes, il est un de ceux qui font le meilleur usage de la nouvelle prosodie : son rythme souple, ondoyant, se diversifie sans cesse et traduit par de délicates inflexions les nuances de la sensibilité. Notre jeune école a sans doute des artistes plus sûrs,
plus vigoureux et plus puissants, elle n'a aucun poète plus orifj^innl ; et, môme quand cette originalité choque ^ notre goût, nous y trouvons encore un charme insi- le nuant et subtil.
Entre les volumes de vers qu'a laissés Georges |i Rodenbach, on doit mentionner particulièrement le Règne du silence. Ses dernières œuvres trahissent la recherche, le procédé; elles ont quelque chose de vieillot en même temps et de puéril. La note de Rodenbach est toujours la même. Affecté dès le début , il finit par s'évertuer sans grâce à des mièvreries non moins fades qu'alambiquées, confites en je ne sais quelle religiosité douceûtre et blafarde. Mais ce qui le protégera sans doute contre l'oubli, c'est que, si sa note ne varie pas, elle lui appartient bien en propre. Ame lasse et valétudinaire, il fut le poète du silence, des demi-teintes et de la pénombre, le poète de tout ce qui se fane, passe, tombe en désuétude. Il nous donne l'impression très pénétrante des choses natales qui avaient modelé son être, paysages décolorés et dolents, brumeux horizons, mornes canaux, cloches discrètes des béguinages, cités assoupies qu'enveloppe une atmosphère de tristesse lénitive et dans lesquelles la vie présente semble n'être que le reflet d'un passé lointain.
Il y a la Belgique de Georges Rodenbach, avec ses langueurs et sa quiétude somnolente ; il y en a une
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[lUlre, il y a une Belgique plantureuse et de haute jl^raisse, orgiaque à la fois et mystique, qui est celle le M. Emile Verhaeren. Ce qui nous frappe d'abord ;hez l'auteur des Campagnes hallucinées et des Odbâcles, c'est la fougue du tempérament, c'est une (iensibilité violente et débridée. Et nous retrouvons ilans sa poésie le vague et le fantastique où se comjjlaisait Rodenbach; mais, tandis que Rodenbach iifface toute couleur, amortit tout son, estompe liout contour, M. Verhaeren, prêtant aux objets un relief brutal, projette en pleine lumière les formes saugrenues et grimaçantes qu'ils prennent dans son imagination tourmentée. Sa langue même est abrupte, rocailleuse, souvent incorrecte, elle se hérisse de néologismes barbares, elle se crispe en fiévreuses contorsions. Et sa prosodie, libérée le plus souvent de toute contrainte, nous déconcerte par le cahot des mètres et le discord des rythmes. Pourtant les heurts, le forcènement, une truculence surchargée et criarde ne nous empêchent pas d'admirer chez lui la force du pathétique et l'intensité du pittoresque. Ses moyens sont grossiers, mais produisent des effets saisissants. Telles pièces de M. Verhaeren expriment en traits inoubliables les instincts les plus profonds, les plus élémentaires de l'âme du peuple, tantôt déprimé, tantôt révolté par la misère. Avec beaucoup de fatras, beaucoup de galimatias, il allie à sa faculté descriptive et évocatoire un don merveilleux d'invention verbale. On se dit parfois en lisant ses étranges poèmes que tout cela ne vaut peut-être pas deux vers de Racine. Et la puissance de son
génie, même si elle ne connaît aucune mesure, aucune règle, n'en force pas moins l'admiration de ceux pour lesquels Racine est un artiste divin.
Si nous revenons maintenant aux poètes nés français, il faut mettre à pari M. Maurice Bouchor, qui se tint en dehors de toute école. M. Bouchor a sa façon propre d'être symboliste. Un de ses meilleurs livres s'intitule les Symboles : il y développe tour à tour, avec une piété fervente, les grands mythes par lesquels l'humanité a exprimé sous des formes diverses le sentiment universel de l'au-delà. Plus tard il écrivit des « mystères » pour un théâtre de marionnettes. Les marionnettes, vu la gravité hiératique que leur prêtent une figure immobile et des gestes monotones, convenaient mieux que des acteurs en chair et en os à la représentation de personnages fabuleux, qui n'ont guère qu'une valeur de type. Dans ces pièces, M. Maurice Bouchor revint à l'union primitive de la religion et de la poésie. Citons en particulier les Mystètes d'Eleusis, qui sont une des belles œuvres de notre temps. Par l'inspiration d'abord, car ils célèbrent ce qu'il y a de plus humain à la fois et de plus divin, l'amour, la charité. Ensuite, par l'admirable poésie qui, d'un bout à l'autre, s'y répand avec je ne sais quelle heureuse et facile plénitude : scènes de la vie domestique, où règne une familiarité cordiale, parfois une gaîté tout ingénue ; scènes champêtres^ où nous retrouvons la candeur savoureuse du
/ieil Homère; scènes lyriques, où l'éloquence n'est [jâtée par aucun artifice, la noblesse par aucune Dompe, où la majesté n'a jamais rien de tendu, où a grandeur ne cesse jamais d'être simple.
Nous ne devons parler ici que des poètes qui ont (îoncouru à l'évolution de notre poésie contempo- •aine. Les autres, quel que puisse en être le talent, iie nous intéresseraient que s'ils avaient eu une originalité assez puissante pour la dévier. Aussi ne [lirons-nous rien ni de ceux qui, comme M. Jean ilichepin, ont été des romantiques attardés et exas- )érés, ni de ceux qui, comme M. Edmond Haraucourt, somme M. Jean Lahor ou M. de Guerne, se sont (ipproprié, chacun selon leur tour d'esprit et d'imajination, une poétique déjà consacrée par des chefsl'œuvre.
Si je mentionnais M. Richepin, ce ne serait pas )Our les Blasphèmes, où s'étale sa rhétorique insoente et crue, ce serait pour certaines pièces, les noins rutilantes, de la Chanson des Gueux et surtout le la Mer. M. Haraucourt a fait dans la haute poésie le très louables tentatives; mais les sujets qu'il raite demanderaient plus de vigueur et plus de ouffle. M. Jean Lahor, disciple de Leconte de Lisïe, l'en distingue par l'accent de pieuse douceur que rend chez lui la sérénité bouddhiste. M. de Guerne iéveloppe avec éloquence de beaux lieux communs. 1 a de la rectitude et de la fermeté; il a aussi de ampleur, du mouvement et même de l'éclat. Il serait n grand poète, si Leconte de Lisle et Victor Hugo ne avaient pas été avant lui.
Parmi les « provinciaux » et les « rustiques », i! faut en signaler au moins quelques-uns. M. Andr^ Theuriet est le peintre aimable et gracieux de; Ardennes. Gabriel Vicaire a rendu les mœurs et le; types de la Bresse en vers d'un réalisme pittoresque où s'attendrit par instants la gaîté paysanne. M. L< Goffîc et M. Le Braz sont tous deux Bretons : le pre mier exprime avec précision, en traits justes et fins les aspects du pays natal; le second demande se inspirations aux vieilles légendes d'Armor, et la sen sibilité de Tàme bretonne n'a pas de plus fidèle, d plus délicat interprète.
En renouvelant la chanson rustique et populaire ces poètes se conformaient au sens général de l'évc lution poétique durant la dernière partie du sièch On peut seulement regretter qu'ils observent jusqu dans ce genre les règles de notre poésie savant* Trop soumis à la discipline traditionnelle, et, pî suite, trop attentifs à la pureté, à l'élégance é style, ou même à la coordination des idées, ils ne foB guère, après tout, que des pastiches littéraires. L caractère intime de la chanson populaire et rustiqu» c'est une spontanéité de sentiment qui a pour exprc sion naturelle des synthèses brusques et discoi linues*.
1. Cf. le Lyrisme sentimental et la Poésie populaire, par Robe deSouza. — On trouve de vraies chansons populaires, et non pli des chansons littéraires, chez maints symbolistes, Verlaii d'abord, M. Vielé-Griffin, M. Verhaeren, etc. Indiquons aussi I Ballades françaises de M. Paul Fort.
Le symbolisme n'est sans doute qu une phase, plus ou moins durable, dans l'histoire de la poésie. A-t-il achevé son œuvre? Nul ne saurait le dire. En tout cas, nous lui devons beaucoup. D'abord, il a rompu avec le réalisme et le mécanisme parnassiens, qui sacrifiaient le poète à l'artiste, qui eussent fini par ne laisser dans l'art aucune substance. Ensuite, il a dégagé la versification de règles artificielles. N'en concluons pas que, désormais, on écrira toujours en vers libres; peut-être môme les vers libres seront-ils bientôt abandonnés *. Mais nos poètes ne s'astreindront plus à une prosodie uniforme et souvent tyrannique. Si, dans tel genre, ils observeront la métrique du Parnasse, ils ne se croiront pas, dans tel autre, tenus de rimer richement et de marteler leur rythme; ils n'appliqueront pas à l'élégie les formes de la poésie oratoire ou pittoresque. Chacun d'eux mettra sa métrique en harmonie avec sa sensibilité propre, et rien n'empêchera le même d'être, suivant l'inspiration du moment, tantôt parnassien, tantôt symboliste.
1. Plusieurs « vers-libristes » de la première heure sont déjà venus à résipiscence, M. de Régnier, par exemple, et M. Jean Moréas.